Après une longue pause, le blog Invitation à la sociologie (du sport) reprend ses activités avec un portrait, le troisième depuis que cette rubrique existe. Il y a eu Bérangère Ginhoux et Julie Demeslay l'an passé, c'est au tour de Stanislas Frenkiel de se prêter à l'exercice. Stanislas est actuellement rattaché à l'Institut des Sciences du Sport de l'Université de Lausanne en Suisse, où il exerce les fonctions de maître d'enseignement et de recherche. Il dispose d'un site sur lequel sont consignés de nombreux renseignements quant à ses travaux de recherche : stanislasfrenkiel.com

Photo Stanislas Frenkiel

Stanislas est socio-historien. Sa thèse de doctorat, réalisée sous la codirection de Daniel Denis et Nicolas Bancel à l'Université Paris Sud XI, a porté sur l'histoire sociale des joueurs de football algériens des années 1950 aux années 2000. Soutenue en 2009, son titre était le suivant : Des footballeurs professionnels algériens entre deux rives – Travailler en France, jouer pour l’Algérie (1954-2002). Elle a donné lieu à plusieurs publications. Voir par exemple, parmi bien d'autres, cet article publié dans la revue Hommes & Migrations en 2011 : Grandir et travailler en France. Jouer pour l'équipe nationale algérienne de football dès 1980.

Outre l'étude des migrations sportives internationales, ses travaux portent sur la professionnalisation et l'internationalisation du système sportif. Plusieurs terrains ont été investis ces dernières années : le mouvement paralympique, le sport carcéral et le milieu des agents de footballeurs dans le championnat de France professionnel. Cette dernière thématique de recherche a fait l'objet d'un livre paru en 2014 aux éditions CIES : Une histoire des agents sportifs en France. Les imprésarios du football (1979-2014). Cet ouvrage a récemment été récompensé par le Grand Prix de l'Union des clubs professionnels de football (UCPF), catégorie recherche. Le palmarès complet depuis 2007 est disponible dans l'illustration ci-contre. Le livre de Stanislas fait par ailleurs l'objet d'une présentation dans le dernier numéro de Profession Football, le magazine de l'UCPF. C'est sur ce sujet que débute l'entretien. Bonne lecture. 

Palmarès du Grand Prix UCPFL’UCPF vient de te remettre son Grand Prix récompensant la meilleure recherche de l’année sur le football professionnel. Quel est ton sentiment ?

De la joie, une joie profonde. Ce prix consacre la reconnaissance de mon travail par le monde du football professionnel français et un jury d’experts. Ce n’était pas gagné car il y a trois ans, quand j’ai démarré cette recherche sur le milieu des agents sportifs, je n’y connaissais rien. J’étais incapable d’en parler plus d’une minute. Quant aux clubs professionnels, ils entretiennent des relations ambigues avec les agents . Et puis quand je regarde les noms de mes prédecesseurs inscrits au palmarès du Grand Prix UCPF les années précédentes, je ne peux qu’être honoré. En effet, tous sont reconnus par notre communauté STAPS : Stéphane Mourlane, Yvan Gastaut, Paul Dietschy, David-Claude Kemo-Keimbou, Nicolas Scelles, Ludovic Lestrelin, Julien Sorez… 

Peux-tu raconter comment tu es « entré » dans la carrière de sociologue du sport. Dit autrement, comment on devient sociologue du sport ?

Avant tout, je me considère davantage comme un socio-historien qu’un « pur » sociologue. Ma formation à l’UFR STAPS de l’Université Paris-Sud m’a fait prendre conscience de l’importance de décloisonner les sciences sociales, de les faire dialoguer, d’interroger notre « objet sport » grâce à différentes focales. Pour répondre à ta question, je dois replonger dans le contexte du début de ma formation à Orsay. En 2000, passionné de sport, j’entre en Deug 1, l’appelation de l’époque, à Orsay avec un bac littéraire en poche et je ne connaissais rien aux Sciences Sociales. Mais j’ai eu la chance d’y faire des rencontres marquantes : d’abord le sociologue Christian Pociello, l’enseignant charismatique, l’éveilleur généreux aux sciences sociales. Et puis rapidement l’historien Nicolas Bancel dont les recherches sur le sport en contexte colonial et postcolonial ne me laissaient pas indifférents. Je me souviens aussi des cours de « Méthodologie de la recherche » de Carine Erard : elle m’a appris à réaliser un guide d’entretien. Après une Maîtrise Education et Motricité, j’ai eu la chance de m’inscrire en 2004 dans le Master « Cultures Sportives » et de faire la connaissance d’enseignants-chercheurs tels Daniel Denis (qui acceptera de diriger ma thèse avec Nicolas Bancel), Jacques Defrance, Bertrand During et bien d’autres… A leurs manières, tous m’ont transmis cette volonté de comprendre, étudier et critiquer le sport en tant que « fait social total ». Dix ans après, j’ai toujours des souvenirs de cette année de Master, une formation passionnante et questionnante ponctuée par une redoutée dissertation d’épistémologie des STAPS ! Pour résumer, des rencontres déterminantes, un encadrement bienveillant et régulier sans oublier des moyens financiers, à savoir une allocation doctorale et un contrat de Moniteur, m’ont donné le goût de la recherche et permis de démarrer une thèse puis de me lancer dans une carrière de socio-historien du sport.

Quels sont les ouvrages de sciences sociales qui ont été importants pour toi dans ton parcours ? Pourquoi ? 

Tous m’ont aidé à construire mes différents objets de recherches. Pendant ma thèse, cinq auteurs vont particulièrement m’influencer. En 2001, Pierre Lanfranchi et Matthew Taylor écrivent Moving with the ball. C’est un travail pionnier où les auteurs développent la notion de « héros immigré » et de « migrant sportif », à savoir celui qui migre dans le but de gagner de l’argent grâce au football. La thèse de Manuel Schotté (2005) sur la domination des coureurs marocains dans l’athlétisme français constitue la seconde ressource. Il montre comment une population reléguée socialement, les immigrés, s’accorde avec un domaine d’excellence : l’athlétisme de haut-niveau. Il insiste aussi sur le fait que toute recherche sur les migrations sportives ne peut se faire qu’en construisant un marché fait d’une offre et d’une demande. La troisième recherche clé est la thèse du politologue Youssef Fatès (2002). Il écrit l’histoire politique du football en Algérie avant 1830 jusqu’à nos jours. Il s’intéresse notamment au football comme outil de contestation à la période coloniale et postcoloniale. Enfin, dans sa thèse (1999), Nicolas Bancel étudie particulièrement la portée acculturante des sports modernes qui véhiculent en eux de manière inconscience les valeurs mérito-démocratiques de l’Occident.

Au moment de m’intéresser aux agents sportifs, le cadre théorique se compose d’autres ouvrages. Quelques uns retiennent particulièrement mon atttention : en 2010, le géographe Raffaele Poli (qui m’a fait l’amitié de préfacer mon ouvrage) dans son livre Le marché des footballeurs dresse un état des lieux du champ des agents. Il décrit leur fonction, les conflits d’intérêts, la législation à laquelle ils sont soumis, leur multiplication et leur répartition inégale dans le monde. Il se focalise sur les possibilités de gain offertes par la profession et l’acquisition nouvelle des droits de transferts des joueurs. Il s’intéresse aussi aux antagonismes entre les grandes agences opérant en Europe et les petits agents d’Afrique subsaharienne. Je m’appuie aussi sur l’ouvrage Agents de sportifs, édité en 2004 par l’avocate Delphine Verheyden. Ce livre donne au lecteur de précieux repères législatifs sur le « milieu ». Les écrits de la sociologue Delphine Naudier sur les agents artistiques sont passionnants. Les agents artistiques peuvent exercer dans différents domaines : art, cinéma, danse, mode, musique et théâtre. Dans un article de la revue Le Mouvement social, elle parle en 2013 de « la construction d’un territoire professionnel ». Et c’est justement cela qui m’intéresse : comment le métier d’agent sportif se transforme en profession ?

Enfin, sur la thématique du handicap, pour mieux comprendre la socio-histoire des médaillés paralympiques en France, trois ouvrages me semblent incontournables : The Paralympic Games explained (2010) du sociologue Ian Brittain pour sa pédagogie en fait partie. La lecture du livre de la sociologue Anne Marcellini Des vies en fauteuil (2005) est essentielle pour tenter de comprendre de l’intérieur ce qu’implique… « vivre en fauteuil » et l’importance du sport comme outil de déstigmatisation. J’ai aussi appris en lisant Corps, sport, handicaps, l’institutionnalisation du mouvement handisport (1954-2008) des sociologues Sébastien Ruffié et Sylvain Ferez (2013). Ils montrent qu’avec la création de la Fédération Française Handisport en 1977, le processus d’institutionnalisation du mouvement handisport est lié au rattachement au modèle sportif et à l’intégration progressive de différents types de déficiences.

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Pour ta thèse de doctorat, tu as d'abord travaillé sur les trajectoires migratoires de footballeurs professionnels algériens. Comment en es-tu venu à travailler sur le sujet des agents sportifs ? 

Je me suis intéressé à ce thème pour deux raisons : premièrement, dans mes recherches précédentes, en rencontrant une bonne soixantaine de footballeurs professionnels africains, notamment des algériens et des camerounais, qui avaient migré en Europe des années 1950 à nos jours, le thème des intermédiaires sportifs avait été évoqué. J’étais intrigué. Cela m’intéressait d’aller plus loin d’autant plus que l’étude scientifique de ce milieu était jusque-là peu explorée, à l’exception des travaux pionniers de Raffaele Poli, travaux qui portaient sur une période récente. Même les recherches historiques et sociologiques de référence sur les migrations sportives éludaient l’importance des agents. Autrement dit, les repères historiques manquaient, les étapes, les transformations et processus majeurs étaient méconnus. Et je soupçonne certains agents, les plus jeunes, de ne pas connaître l’histoire de leur profession.

La seconde raison est liée à la centralité des agents dans les migrations sportives internationales. En 2013, presque 7000 agents sont répartis dans 149 pays. La France est le 5e pays le plus représenté derrière l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre et l’Allemagne. Régissant l’entrée des joueurs dans ce marché qui génère plusieurs milliards d’euros par an, les agents y occupent un rôle majeur. Pour être franc, je me suis focalisé uniquement sur les agents officiels, reconnus, ayant une licence, et non les intermédiaires en tous genres dont la présence dans le football français est historique depuis le début du XXème siècle : journalistes, supporters, avocats, joueurs et leur famille, entraîneurs, recruteurs ou encore présidents de clubs et mêmes sélectionneurs nationaux.

Quelle était l’ambition intellectuelle de ce travail qui a abouti à l’écriture du livre ?

En s’appuyant sur de nouvelles sources, répondre honnêtement à des questions simples : qui sont les agents de footballeurs professionnels ? Dans quel contexte leur métier est-il créé puis professionnalisé ? Les premiers agents ont-ils conservé des positions dominantes dans le champ ou ont-ils été concurrencés par de nouvelles générations d’agents ? Quelles stratégies sont mises en place par les agents pour accéder, exister et rayonner au sein d’un marché mondialisé ? Comment s’opère la mise en relation de l’offre et de la demande dans le football français ? À travers les réponses à ces questions, j’ai voulu exploré l’histoire, la structure et le fonctionnement de ce milieu méconnu. Autrement dit, l’objectif est double : distinguer différentes générations d’agents sportifs en France et mettre en évidence les conditions socio-historiques d’émergence et de transformation de leur milieu. 

D’un point de vue méthodologique, comment travailler sur un tel terrain, assez secret et fermé ?

Des sources écrites et orales sont recueillies puis analysées. Pour percer les secrets du milieu, ce travail s’appuie dès 2012 sur un corpus de sources écrites. Les principaux périodiques généralistes et sportifs francophones en font partie et les nombreux articles journalistiques publiés sur Internet. Outre ces écrits, de précieuses informations sont récoltées dans une centaine de biographies et d’autobiographies de 70 joueurs du championnat de France professionnel des années 1940 à nos jours. Elles sont recoupées avec les rares archives du Ministère de la Jeunesse et des Sports et les archives fédérales consultables en Suisse, à l’UEFA et à la FIFA. Les données empiriques se fondent aussi sur des sources orales. 67 entretiens « récits de vie » avec des footballeurs d’élite convoqués dans de précédentes recherches et treize entretiens avec des agents français, toutes générations confondues.

Comment écrire sur ce sujet ? Y a-t-il des difficultés particulières ?

Bien sûr ! Il y en a plusieurs. La première est liée à l’objet même de la recherche qu’il a fallu clarifier. Au vu des enjeux financiers importants, mener une recherche sur un tel milieu, sulfureux et décrié, ne doit laisser la place à aucune ambiguité dans ma position de chercheur. Comme l’a bien mis en évidence le journaliste d’investigation Denis Robert dans un formidable livre Le milieu du terrain (2006), livre dont tu parles déjà dans ton blog, il y a des « familles » mafieuses dans le football où règnent les lois de l’argent et du silence. Et je ne voulais pas risquer de me prendre une balle dans le dos ! Pour cela, j’ai pris des précautions : par exemple, ne pas m’appesantir sur les nombreuses affaires, scandales et polémiques du milieu. Je suis parti du principe que les irrégularités font partie de l’histoire de cette profession mais ne peuvent en aucun cas la résumer. De plus, je me suis interessé uniquement aux agents sportifs, licenciés à la Fédération Française de Football (FFF), ceux qui ont « pignon sur rue » et non aux intermédiaires sportifs en tous genre, une véritable faune. Dernière précaution : même si je m’étais renseigné, pendant les entretiens avec les agents sportifs, je n’ai pas souhaité leur demander spontanément de citer des noms (clients, collaborateurs, rivaux) ni le montant de leurs rémunérations. L’approche biographique type « récits de vie » m’a paru beaucoup plus riche.

La seconde grande difficulté renvoie à l’accès aux sources. Au-delà de l’apparente facilité d’accès des 338 agents reconnus par la FFF en 2014 et dont les coordonnées figurent sur le site internet de la FFF, d’innombrables courriers électroniques adressés à tous ces agents et relances téléphoniques restent sans réponse. Une dizaine de refus catégoriques sont également essuyés. Le désintérêt, la suspicion et le rythme de vie des agents peuvent expliquer ces refus. Mais je préfère penser aux treize d’entre eux qui m’ont accordé de leur temps et qui m’ont fait comprendre de l’intérieur comment se structure et fonctionne leur milieu. Je leur suis d’une grande gratitude. Parmi eux, une pensée pour Philippe Flavier (agent de Lionel Charbonnier, Franck Leboeuf, Emmanuel Petit), Stéphane Canard (Vincent Candela, Stéphane Dalmat, Laurent Koscielny), Patrick Glanz (Stéphane Ruffier) et Laurent Gustmuth (Bacary Sagna) et Marc-Daniel Saint-Ange (Kervens Belfort et Jeff Louis). Sans oublier Axel Lablatinière (Marouane Chamakh, Mickaël, Landreau, Rio Mavuba) et Bruno Satin (Edouard Cissé, Bernard Mendy, Louis Saha) d’IMG McCormack. 

Quelle a été la réception du livre dans le monde académique ? As-tu eu des retours ? 

Oui, j’ai eu des retours positifs : mes anciens professeurs, mes collègues à Lausanne comme Olivier Aubel et Emmanuel Bayle et puis les autres sociologues et historiens du sport que j’ai pu rencontrer et revoir. Mon éditeur, les Editions du CIES, situé à Neuchâtel est aussi satisfait car le livre se vend bien. J’espère que ce Grand Prix UCPF « Recherche » va prolonger son existence et surtout qu’il pourra donner des idées à d’autres chercheurs. Dans sa lignée, des territoires de recherche sur les agents sportifs sont à défricher.

Et du côté du football professionnel et des agents sportifs eux-mêmes ? 

L’acceuil est bon. Ceux que j’ai rencontrés ont apprécié le rendu final. J’ai encore des liens avec eux et ils me l’ont fait savoir. Les syndicats et les écoles d’agents sportifs partagent leurs avis. Tous ont noté ma volonté d’écrire « au-delà des affaires ». L’ouvrage est aussi commandé par les futurs agents sportifs qui souhaitent mieux connaître ce milieu et les stratégies de leurs prédecesseurs pour s’y insérer et s’y maintenir. Je suis régulièrement contacté à ce sujet. Michel Platini, Président de l’UEFA et premier footballeur français à s’entourer d’un agent en 1979 (Bernard Généstar, qui a monté les premiers galas de Claude François, Coluche, Thierry Le Luron et Michel Sardou !) à qui j’ai envoyé le livre à Nyon, m’a envoyé une lettre signée de sa main pour me remercier et me féliciter. J’ai été touché. Le juriste Jean-Pierre Karaquillo, Président de la Commission Interfédérale des Agents Sportifs au CNOSF, m’a aussi envoyé un mot sympathique et encourageant.

Les chercheurs mettent souvent l’accent sur les difficultés et problèmes rencontrés dans leurs travaux. Ils évoquent moins les plaisirs de la recherche. Quels ont été les tiens ?

Cela tient en quatre verbes : rencontrer, écrire, partager et transmettre. Depuis trois ans, mon plaisir est aussi de m’investir dans la diffusion scientifique en milieu carcéral. En prison, je crée, j’organise et j’anime des conférences-débats sur le sport, l’immigration et l’intégration avec des sportifs de haut-niveau issus de l’immigration et quelques enseignants-chercheurs en STAPS. Différentes thématiques sont abordées : l’immigration sportive, la reconversion, le handicap, le dépassement de soi, la place des femmes dans le sport, l’homophobie,… A ce jour, j’ai réalisé 44 interventions : Meaux, Melun, Réau, Amiens, Laon, Rodez et Fleury-Mérogis, plus grosse Maison d’Arrêt d’Europe. Tenter de rapprocher le « sport » et la « culture » en ayant un objectif de réinsertion des personnes prévenues et détenues, aller vers les autres, monter des projets, cela me passionne.

Quel est le lieu le plus insolite dans lequel t’a conduit jusqu’à aujourd’hui ton expérience de socio-historien ? 

J’ai eu de la chance car mes recherches m’ont amené à voyager, pas simplement en France ou en Suisse. J’ai découvert l’Algérie et le Cameroun, pays dans lesquels j’ai séjourné plusieurs mois. J’ai eu le plaisir de passer le réveillon 2010 avec Roger Milla dans sa résidence d’Ambassadeur itinérant à Yaoundé ! Souvenirs inoubliables en 2006 : à Oran, je vivais dans une famille algérienne avec qui les rapports sont encore très proches. A Alger, le Centre Culturel Français (CCF), situé derrière la Grande Poste, a mis gracieusement à ma disposition un studio. Etant seul dans la capitale, c’était rassurant pour moi d’y vivre et d’avoir comme une base, un repère où je me sentais en sécurité. J’ai passé de longues heures à échanger avec les gardiens. Ils m’ont appris leur pays. Depuis le CCF, je passais de nombreux coups de fil et planifiais mes entretiens avec les anciens footballeurs professionnels algériens, notamment les joueurs de la fameuse Equipe du FLN menée par Rachid Mekhloufi. En utilisant les fameux taxis collectifs jaunes algériens, je me suis rendu à Médéa, Mohammedia, Mostaganem, Saïda, Sétif et Tizi-Ouzou. Des milliers de kilomètres parcourus… L’aventure initiatique !

Une anecdote marquante ? En 2011, confortablement installé dans le train Nice-Paris, en première classe, j’entends une voix devant moi. Une personne est au téléphone : « Habib Bamogo, on va le faire bouger de Nice ». Cette voix est celle du premier agent que je vais rencontrer et je ne le sais pas encore. Il est âgé d’une cinquantaine d’années, chemise crasseuse, traits du visage fatigué, on est loin du cliché de l’agent à la Jerry Maguire, personnage interprété au cinéma par Tom Cruise. Je prends mon courage à deux mains et vais lui parler entre les compartiments. Je me présente. Il me jauge, me regarde de haut en bas et me dit instantanément : « je fais un métier de m.... Les joueurs ne veulent plus signer de mandats. Nous sommes 300 agents à la Fédération Française et seulement cinquante gagnent leur vie ». Ensuite, pendant que le train fonce, il accepte de reprendre la liste complète des agents sportifs français assermentés par la Fédération. Et il commente un par un, par ordre alphabétique, les activités -ou non- des autres agents. A la fin de cette heure de discussion, je lui tends ma carte de visite puis lui dis : « mais au fait, à qui ais-je l’honneur » ? Sa réponse est instantanée : « vous n’avez pas besoin de le savoir ». Incroyable ! Encore aujourd’hui, je ne sais pas qui est cette personne. Quel est donc ce métier où l’on avance masqué, où la discrétion s’impose ? Cette rencontre fortuite me conforte alors dans l’idée que pour comprendre cette activité, une véritable immersion dans la profession est indispensable. Et il n’y a qu’une seule solution pour y parvenir : y consacrer mon temps et mon énergie. 

Quel est le lieu le plus insolite où tu as lu des sciences sociales ?  

Le Rez-de-Jardin de la Bibliothèque Nationale de France, est-ce insolite ? 

Que dirais-tu pour inviter celles et ceux que les sciences sociales rebutent ou ennuient ? Quelle phrase écris-tu sur le carton d’invitation ?  

J’en écrirai deux : « la sociologie est un sport de combat » et « venez découvrir ce que la société ne veut savoir ».


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