Marseille L'Hebdo : un dossier consacré aux supporters de l'OM
Alors que la saison 2011-2012 a été particulièrement tourmentée autour de l'Olympique de Marseille (chose peu surprenante pour ce club en vérité), aussi bien sur le terrain qu'en coulisses et alors que le championnat s'achève dimanche prochain, Marseille L'Hebdo consacre son numéro du 16 au 22 mai 2012 aux supporters qui composent le paysage des tribunes marseillaises. La une de l'hebdomadaire apparaît ci-joint (voir aussi le site Internet). Le dossier est intitulé : "Supporters, la rupture ?". Il se propose de revenir sur les diverses actions menées depuis quelques semaines par les associations de supporters à Marseille pour fustiger la médiocrité des résultats sportifs et plus largement contester les orientations prises par les dirigeants : grève des encouragements, annulation de déplacements, communiqués de presse, banderoles vindicatives, rencontres avec des représentants de joueurs.
L'enquête expose le quotidien de ces groupes très organisés et installés dans les virages du Stade vélodrome depuis les années 1980. Un encart est consacré à la préparation des spectacles (les tifos) qui font la renommée du club, un autre est consacré à la figure légendaire des tribunes, Depé (pour plus de détails sur ce supporter charismatique, voir le site des Fous et des Folles de l'Ohaime). Un article évoque le nouveau maillot noir et orange de l'OM (spécialement conçu pour les matchs européens du club pour la saison 2012-2013) : réversible, il a été façonné en référence à l'un des groupes de supporters les plus importants du stade, les South Winners. Outre sa couleur qui est loin de faire l'unanimité, ce maillot s'est très vite rendu célèbre (ou a fait le "buzz" comme on dit de nos jours) par la faute d'orthographe présente dans les paroles inscrites sur son dos (lire par exemple ici). Tous les groupes sont par ailleurs présentés un à un. Enfin, j'ai été sollicité pour répondre aux questions de la journaliste à propos des diverses actions menées par les supporters. L'interview est ci-dessous, ci-contre et ici au format PDF : Marseille_L_Hebdo_p
Bonne lecture et n'hésitez pas à réagir !
"Pourquoi les groupes de supporters sont une chance".
Sociologue à l’Université de Caen, Ludovic Lestrelin a étudié en profondeur le phénomène de supportérisme. Il donne sa vision sur les groupes marseillais.
Quelle est la place des supporters aujourd’hui dans le paysage du football français ?
"Depuis les années 1980, le football a connu de gros bouleversements avec la circulation intense des joueurs, dirigeants, entraîneurs, et même des capitaux. Les groupes de supporters se sont alors posés comme les seuls éléments stables autour des clubs, autrement dit comme garants de la mémoire et de l’identité des clubs, du côté populaire du football. À Marseille, la dimension est d’autant plus exacerbée que les groupes se sont structurés, finement organisés, avec la mainmise sur la billetterie. Les supporters se posent un peu comme un syndicat, un groupe de pression défensif sur les "acquis", qui négocie les tarifs bon marché dans les virages et s’autorise des discours critiques vis-à-vis des instances dirigeantes."
Durant les travaux du Vélodrome, qui s’achèveront en 2014, les supporters des deux virages devront notamment se retrouver quelques matches côte à côte dans la tribune Ganay. Que cela représente-t-il pour les supporters ?
"Le stade, c’est le territoire fondamental. Le supportérisme autour d’un club est complexe, les groupes sont faits de tendances, de scissions, ils développent des styles différents. Chacun construit ainsi son territoire dans le stade : être du virage Sud, ce n’est pas pareil qu’être du virage Nord. Avec les travaux, il y a une crainte de perte de contrôle, que les supporters soient dépossédés de leur espace d’expression, d’expérience du soutien et du rapport passionnel avec le club. Car au-delà des enjeux économiques, le stade est un lieu chargé d’émotions, de symboles, où chacun développe un rapport personnel très intense."
"Il y a chez les supporters, une forme d’apprentissage de l’action collective. Expérimentés, ils savent user de modes plus conventionnels pour protester."
Pour protester contre les mauvais résultats de l’équipe, les groupes ont entamé des "grèves". On est loin des débordements physiques à l’encontre des joueurs d’il y a une dizaine d’années…
"Il y a une forme d’apprentissage de l’action collective. Certains groupes sont là depuis les années 1980, ils ont acquis de l’expérience et savent user de modes plus conventionnels pour manifester leur mécontentement. Ajoutez à cela qu’on est dans un environnement extrêmement répressif où le moindre écart est très vite sanctionné. Et les responsables des groupes de supporters ont bien conscience des conséquences possibles avec le couperet de la suspension, voire de la dissolution de l’association, sanctions qui ont déjà été appliquées à Nice, au PSG… Si les débordements vont trop loin, l’enjeu est fort. Pour les associations qui comptent 5000 membres, sont propriétaires de locaux, ont des salariés, le jeu n’en vaut pas la chandelle."
Les supporters ont-ils le pouvoir ?
"Je serai assez prudent sur ce thème, mais il est évident qu’on peut avoir une lecture politique des groupes, dans le sens où il y a des rapports de pouvoirs, qui se jouent autour des clubs, opposant dirigeants, joueurs, supporters. Le supportérisme, ce n’est ni une activité de loisirs, ou menaçante avec de la violence, mais c’est de l’engagement, de la participation active dans la vie du club. On a beaucoup de progrès à faire pour concevoir autrement le supporter, qui n’est pas un beauf mais a un cerveau, sait analyser, construire un discours qui mérite d’être écouté. À mon sens, même s’il y a parfois des effets pervers, c’est une chance d’avoir des groupes aussi bien structurés, pour la forme de stabilité qu’ils apportent dans les tribunes. Ils jouent un rôle de régulation sociale dans et en dehors des tribunes, en diffusant un certain nombre de règles, de comportements qui font que tout n’est pas possible dans et hors stade."
Ludovic Lestrelin est l’auteur de "L’autre public des matchs de football, sociologie des supporters à distance” de l’OM" (éd. EHESS), et a participé en 2010 au "Livre vert du supportérisme".
On écrit au blog "Invitation à la sociologie du sport"
On écrit au Canard. C'est par cette formule que Le Canard Enchaîné publie parfois des courriers de lecteurs qui lui sont adressés. Et bien, récemment, on a écrit au blog "Invitation à la sociologie du sport" et c'est l'ethnologue Jean-Pierre Digard qui a pris sa plume son clavier pour me signaler une publication afin de compléter le billet que j'avais consacré à l'équitation à l'occasion de la sortie du film "Sport de filles" en janvier dernier (relire le billet en cliquant ici). Je le remercie chaleureusement et j'attire donc l'attention des lecteurs intéressés par les sports équestres et les questions de féminisation des sports sur cet ouvrage (superbe couverture, soit dit en passant), que je ne connaissais pas : Femmes à cheval. La féminisation des sports et des loisirs équestres: une avancée ? aux éditions Belin en 2006 (299 p). Il s'agit du travail de Catherine Tourre-Mallen, anthropologue, maître de conférences à l'université Paris Est Créteil (elle a soutenu son HDR à l'IDEMEC en novembre 2011 : voir ici).
Voici la description de l'ouvrage, telle qu'elle est faite sur le site de l'éditeur :
Le monde du cheval était, par tradition, masculin. Aujourd'hui, les femmes représentent les trois quarts des licenciés de la Fédération française d'équitation. L'étude de cette féminisation en aborde les aspects quantitatifs et qualitatifs, appréhendant ce phénomène comme l'indice de transformations profondes mais également comme un processus engendrant lui-même des transformations. Elle s'attache à une triple inscription thématique : les études sur les femmes, la sociologie du sport et l'anthropologie de la domestication animale.
Amorcée à la fin du XIXe siècle, la féminisation des sports et des loisirs équestres débute par une révolution culturelle : le passage de la monte en amazone à la monte à califourchon. Bien que majoritaires de nos jours, les femmes ne sont pas présentes de façon homogène dans tous les domaines des activités équestres. L'observation des cavaliers « en selle » et « à côté du cheval » révèle une female attitude caractérisée notamment par la dimension sentimentale donnée à la relation à l'animal. Stimulée par la marchandisation des loisirs équestres, la diffusion des comportements féminins dans la culture équestre tend à rapprocher le statut du cheval de celui d'animal de compagnie, ce qui risque de compromettre son usage à plus ou moins long terme. Par ailleurs, la forme actuelle de l'équitation, en favorisant les attitudes maternantes et oblatives, contribue à la reproduction des schémas qui assignent les femmes à la sphère domestique et à l' « élevage » des enfants.
Catherine Tourre-Malen a aussi produit plusieurs articles sur ces questions. Voir notamment ses travaux sur le portail Cairn : http://www.cairn.info/publications-de-Tourre-Malen-Catherine--28843.htm
Bonne lecture ! N'hésitez pas à m'interpeller et/ou à m'écrire pour enrichir le blog !
US Quevilly - Olympique Lyonnais. Finale de coupe de France de football 2012
Aujourd'hui vendredi 27 avril 2012, nous sommes à une journée de la finale de Coupe de France dont l'intérêt (en tous les cas, à mes yeux) réside cette année dans la présence de l'US Quevilly, club amateur de 3e division, qui affrontera l'Olympique Lyonnais après un parcours riche en émotions. Je serai demain au stade de France et je ne souhaite qu'une seule chose : que l'US Quevilly remporte le prestigieux trophée. L'US Quevilly, c'est un club qui me parle. Je suis Rouennais d'origine, ancien pratiquant de football. J'ai joué avec ou contre certains joueurs qui composent encore l'effectif. J'ai souvent foulé la pelouse du stade Lozai (chouette petite enceinte, avec des tribunes très proches du terrain), dans les équipes de jeunes ou, plus tard, en séniors, notamment lors des "derbies" de la rive gauche de la Seine entre le Stade Sottevillais (où je jouais) et l'US Quevilly, à l'époque où les deux clubs se cotoyaient en Division d'honneur. Vers 22-23 ans, j'ai failli signer à l'USQ au moment où le club venait d'accéder en CFA2. J'ai plusieurs amis qui ont porté le maillot jaune et noir... Autant dire que pouvoir m'exprimer d'un point de vue sociologique sur l'US Quevilly me fait plaisir : je reproduis donc ci-dessous une tribune rédigée pour le site participatif du Nouvel Observateur, que l'on pourra lire également en suivant ce lien : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/541380-quevilly-vs-ol-pourquoi-les-francais-se-passionnent-pour-les-seconds-roles.html
En toute fin de billet, vous trouverez différentes références qui permettent de poursuivre la réflexion. Elles m'ont servi pour construire le texte et je recommande bien entendu chaudement leur lecture.
LE PLUS. C'est le petit poucet de l'année. Le club de Quevilly, équipe de National, s'est hissé en finale de coupe de France et sera opposé samedi à l'Olympique lyonnais, mastodonte du football français. Le sociologue Ludovic Lestrelin analyse les raisons qui poussent les Français à s'identifier au parcours surprise de ces petites équipes.
Édité et parrainé par Sébastien Billard

Les joueurs de Quevilly après leur victoire sur Marseille à Caen, le 20/03/2012. (BEAUFILS/SIPA)
Samedi, la finale de la coupe de France de football opposera au Stade de France l’Olympique Lyonnais, actuellement 4e du championnat de Ligue 1, à l’Union Sportive Quevillaise, équipe pensionnaire de National, le 3e échelon de la hiérarchie du football français.
Fondé en 1902, le club quevillais (volontiers dénommé US Quevilly, son diminutif est USQ) possède une double image, celle de l’amateurisme et celle du football ouvrier. Historiquement lié aux chantiers navals du port de Rouen, où de nombreux joueurs travaillaient durant la présidence d’Amable Lozai entre les années 1920 et 1950, l’USQ est par ailleurs géographiquement implantée au Petit-Quevilly, une commune populaire de la banlieue proche de Rouen.
Si le club, réputé pour la qualité de sa formation, a aujourd’hui une longue tradition de succès et d’exploits sportifs (finaliste de la coupe de France en 1927, deux fois demi-finaliste en 1968 et 2010, quatre titres de champion de France amateurs, etc.), la mobilisation pour cette finale 2012 a toutefois quelque chose d’exceptionnel.
Elle est visible dans toute l’agglomération rouennaise : billets vendus en quelques heures (certains acheteurs ayant patienté une nuit entière devant les guichets du stade), drapeaux installés sur les façades des établissements publics ou aux fenêtres des habitations, devantures des commerces parées aux couleurs jaune et noire, départ de dizaines de cars de supporters samedi pour le Stade de France… L’effervescence est palpable.
La célébration d'une appartenance collective
L’exemple quevillais vient d’abord rappeler l’une des raisons essentielles de la popularité du football : sa puissance de mobilisation et de symbolisation des appartenances collectives.
Ce sport met tout particulièrement en exergue le sentiment d’une identité territoriale et le match se présente comme un moment de célébration d’une allégeance à la "petite patrie" car à travers les équipes, ce sont des villes et des communautés locales qui se trouvent représentées.
Les clubs sont en effet pensés à l’image de leur environnement immédiat, comme imbriqués dans leur espace d’implantation, incarnant une mémoire, un imaginaire et des valeurs qui se prolongent dans le stade. L’USQ, c’est ainsi la rive gauche de la Seine, là où se concentre l’essentiel des installations liées au développement industriel de l’agglomération rouennaise, le territoire du labeur et des travailleurs, du monde ouvrier et populaire, des petites maisons de briques rouges qui entourent l’enceinte sportive.
Son histoire témoigne de cet enracinement. S’ils ne fréquentent plus l’usine comme leurs prédécesseurs, les "courageux" joueurs de 2012 rendent hommage à la tradition et au style local en "mouillant le maillot".
L’exposition médiatique du club, générée par son brillant parcours dans l’épreuve (l’USQ a éliminé deux formations de Ligue 1, dont l’Olympique de Marseille, dans des matchs à rebondissements) sert aussi de vitrine pour les différentes collectivités, municipalité en tête, qui assurent son financement.
Une identité revendiquée
Enjeu local donc, l’épopée quevillaise génère probablement des retombées sur l’économie de la ville et de ses environs : l’activité des buralistes, des cafés, des restaurants, de la presse régionale a sans doute été stimulée, même si cet impact reste difficile à évaluer.
Au-delà, l’engouement autour de l’USQ vient surtout mettre en évidence combien le sport, et le football en particulier, est devenu de nos jours une occasion privilégiée pour manifester publiquement une appartenance particulière. Que tant de gens – population comme élus – y accordent visiblement autant d’importance tient peut-être au fait que ce sentiment d’appartenance est aujourd’hui dilué dans le quotidien. Voire oublié.
"Fiers d’être Quevillais" ? Certes. Mais où et quand s’exprime cette identité désormais sinon au stade et dans le contexte sportif ? Et que disent les supporters qui proclament le slogan ? Revendiquent-ils l’identité ouvrière ? Dans ce cas, force est de constater que cette dernière ne trouve plus aussi facilement qu’autrefois les lieux (l’usine, le quartier) et les moyens (professionnels, politiques, associatifs) pour s’exprimer.
Le fait d’être Normand ? Alors le club quevillais se pose comme un recours pour palier aux déboires de ses deux illustres (et habituels) représentants, le FC Rouen et le Havre AC, qui vivent une saison sportive ratée et n’ont guère l’occasion de briller sur la scène nationale.
Bref, l’USQ rend probablement visible ce qui est devenu moins tangible et le match de samedi soir, vécu au stade ou devant le poste de télévision, sera un moment de célébration partagée d’une appartenance collective, à contenu territorial et social.
Un match rassembleur et mobilisateur
Il y a également, bien sûr, l’excitation plaisante de l’enjeu, fortement mobilisateur. L’USQ ne disputera pas de sitôt une autre finale de coupe nationale au Stade de France : il s’agit donc d’être de la fête, même lorsque l’on ne suit pas assidument l’actualité du football en temps ordinaires, même quand on ne saisit pas toutes les subtilités des règles du jeu. On peut être absorbé sans tout comprendre…
Comme la logique même de la rencontre de football oppose deux camps en présence et que le parti pris pour l’une des équipes – le passage du "ils" (les joueurs) au "nous" – est un ingrédient essentiel de l’émotion éprouvée autour du spectacle sportif, cette célébration ne concernera pas seulement les Normands.
D’une part, les exploits sportifs successifs de l’USQ ont déjà provoqué la sympathie de très nombreuses personnes en France. C’est particulièrement vrai chez les pratiquants de football, jeunes et moins jeunes, qui peuvent vivre par procuration l’expérience exceptionnelle de joueurs qui, ayant échoué pour plusieurs d’entre eux aux portes du football professionnel, vont rivaliser avec l’un de ses acteurs les plus fameux. Un match pour rattraper le destin en quelque sorte.
D’autre part, la configuration du match est idéale pour emporter l’adhésion du public, hors supporters lyonnais. Le sport aime à rejouer le mythe de David contre Goliath et les médias savent exploiter cette ficelle pour dramatiser l’affrontement. Voilà un schéma binaire particulièrement efficace qui verra l’USQ dotée de propriétés et de valeurs dans lesquelles bien des spectateurs et téléspectateurs se retrouveront.
Un club symbole du monde des "amateurs"
D’un côté, le "gros" et ses vedettes, son président emblématique, son budget de 150 millions d’euros, de l’autre, le "petit" et son humilité, symbole du monde des "amateurs" (quitte à oublier que si certains joueurs ont un métier, d’autres disposent d’un contrat fédéral leur permettant d’exercer à plein temps leur activité de footballeur, pour un salaire néanmoins sans équivalent avec les montants de la Ligue 1).
Le puissant contre le faible donc, la richesse contre la vertu, les cowboys et les indiens… L’effet de contraste marche parfaitement. La distribution des rôles du drame est claire, son issue incertaine : la dissymétrie a priori des chances est en effet compensée par l’égalité théorique des forces, ce d’autant plus que le football ménage une place particulière au hasard, à l’aléa de compétition.
Peut-être est-ce très français ce goût pour les seconds rôles. Toujours est-il que se trouvent ici réunies les conditions qui peuvent expliquer cette spectaculaire mobilisation au-delà du cercle des connaisseurs et l’intérêt d’un ensemble très composite de spectateurs.
Samedi soir, beaucoup de Normands vibreront, mais aussi des hommes, des femmes et des enfants de toute la France, issus d’horizons culturels et sociaux variés. La partie n’aura pas tout à fait le même sens pour chacun, mais tous vivront une expérience riche de significations.
Pour aller plus loin :
Deux articles d'abord, que l'on peut télécharger au format PDF en suivant les liens :
Le Noé Olivier, « Le football, enjeu local », Pouvoirs, n°101, 2002, p. 27-39. http://www.revue-pouvoirs.fr/Le-football-enjeu-local.html
- Pociello Christian, « Sur la dramaturgie des jeux de combat », Communications, n°67, 1998, p. 149-164. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1998_num_67_1_2022
Cinq ouvrages ensuite, dont voici les couvertures :
Barça-Real : le Clasico à l'aune du "supportérisme à distance"
Barça-Real, c'est le "Clasico", l'une de ces rencontres, tant attendues par les passionnés, qui marquent une saison sportive. A priori, il s'agit d'un simple match de football, mais celui-ci oppose deux équipes qui se pensent et sont pensées comme thèse-antithèse. Club de la catalanité, du régionalisme, de l'opposition au pouvoir central contre club de la capitale, du roi, symbole de l'Espagne, etc. Dans un pays de si forte tradition footballistique, cette partie est bien plus que du sport et renvoie à des visions différenciées du monde social et politique. La partition est si clivante que même la presse espagnole s'y trouve mêlée (lire l'article d'Antoine Mairé, paru dans Le Monde hier : "Pro-Barça ou pro-Real, la presse espagnole fait aussi le clasico").
Le découpage n'épouse pas automatiquement les frontières territoriales et les logiques de la géographie. Barça versus Real, ce sont certes deux régions qui s'opposent, mais ce sont aussi deux conceptions de l'identité espagnole. Ajoutons les logiques migratoires internes au pays, l'extrême médiatisation et les succès des deux clubs... Bref, il y a donc des "pro-Barça" bien ailleurs qu'en Catalogne tandis qu'il y a des "pro-Real" bien ailleurs qu'en Castille. A dire vrai, chacune de ces équipes a des groupes de "supporters à distance" dans tout le pays (et à l'étranger). Quand on réfléchit à la popularité extra-territoriale de ces deux clubs, on pense peut-être prioritairement au Barça et au très fort engouement qu'il génère.
Il y a d'abord son modèle (qui concerne aussi le Real, même si on l'associe quasi systématiquement au Barça...) de socios, ces supporters qui, en échange d’une cotisation permettant d’asseoir la santé financière du club, en sont sociétaires, disposent d’une place à l’année au stade, participent à l’élection du président et usent d’un droit de regard sur sa gestion. La popularité du FC Barcelone est ancienne. Dès 1913, mille socios soutiennent l’équipe, on en compte 12 000 en 1924. À l’exception de la période de la guerre civile des années 1930, l’intensité de l’enthousiasme partisan pour le Barça ne cesse de croître. Après 1944, ce sont 25 000 socios qui contribuent à la vie du club. La barre des 100 000 socios est franchie en 1982 et le record absolu date de 1986 avec 109 000 socios.
En outre, le Barça est un club qui organise parfaitement le "supportérisme à distance" : 1 450 groupes de supporters, les peñas barcelonistas, soutiennent le FC Barcelone, 600 environ sont établis en Catalogne, près de 700 dans toute l'Espagne et une petite centaine dans le reste du monde (voir la carte ci-dessus, extraite d'un article paru dans L'Espage géographique - références complètes en bas du billet). On comptait soixante peñas en Catalogne et environ vingt dans le reste du pays au début des années 1950, 96 lors de la saison 1978-1979, puis 367 en 1984-1985, 500 en 1989-1990... Les peñas du Barça se côtoient, à l’extérieur du stade, à l’occasion d’une grande fête annuelle organisée depuis 1976 avant la reprise de la Liga en août : c’est la Trobada Mundial de Penyes Barcelonistes (rassemblement populaire des clubs de supporters du FC Barcelone). Des salariés du Barça sont spécialement affectés à l'organisation de ce soutien extraterritorial, qui repose sur une régulation très fine et rigoureuse.
Mais le Real Madrid a vu, lui aussi, son aura rapidement dépasser les frontières du pays. Trouvant sa source dans les milieux commerçants de la classe moyenne de la capitale, le Real est un des premiers clubs espagnols à recruter des joueurs extérieurs à la ville. La culture « madridiste » est faite de résultats et de victoires, de qualité de jeu, de la tradition de joueurs internationaux et, aujourd’hui, de « stars » mondiales qui composent l’équipe. L’associationnisme supportériste y est aussi très encadré par le club au moyen de la Federación de Peñas Madridistas : il existe environ 1 500 groupes recensés, implantés partout en Espagne, mais aussi en divers pays européens, en Amérique du Nord, Centrale comme du Sud, au Moyen-Orient, etc. (voir la photo ci-contre).
Mais revenons au contexte espagnol... Le Real et le Barça ont donc des supporters dans tout le pays. Conséquence immédiate : il y a des partisans du Barça qui habitent en Castille, à Madrid et il y a des partisans du Real qui habitent en Catalogne et même à Barcelone... Si si... De quoi est faite une telle expérience, qui vous complique la vie et vous expose inévitablement à l'incompréhension voire au rejet ? Voilà une "aventure" très riche de sens. Bien souvent, on cherche à se trouver des semblables qui deviendront ensuite vos amis : on rejoint ou on crée une peña. Le collectif fait fonction de protection... et il y a de très fortes chances que le groupe de supporters à distance se mette à se penser un peu comme le village d'Astérix résistant à l'envahisseur romain. La difficulté de l'entreprise réhausse la valeur de l'engagement et produit un "effet surrégénérateur" (on doit l'expression au politologue Daniel Gaxie, un des premiers théoriciens français de la pratique militante) : comme pour le pélerin, étudié par l'économiste Albert Hirschmann (Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard, 1983), les risques et les inconforts font partie intégrante de l'expérience. Ils sont une source d'ennoblissement, apportent satisfactions et favorisent le dévouement "corps et âme". Un tel processus suppose en effet une forme de fuite en avant. L'expérience structurant très fortement l'identité, l'exit (l'arrêt de la pratique) est rendu fort délicat, socialement et psychologiquement. Pour mieux appréhender ce que peut être la situation du supporter à distance placé dans cette position particulière, je vous invite à partager l'histoire de Jésus, supporter du Real vivant à Barcelone, narrée par Joana Viusa pour la cahier sport de L'Humanité du 27 avril 2002. Voici ci-dessous l'intégralité de l'article.
Quand on est "socio" du Real Madrid et qu'on habite dans la banlieue résidentielle de Barcelone à 600 km de la capitale, la passion madrilène revient très cher. C'est le cas pour Jesus Sanchez Garcia, un entrepreneur de travaux publics de soixante-deux ans, qui vit depuis quarante ans loin de sa province tolédane, en Catalogne "territoire ennemi" où tout le monde ou presque ne jure que pour le FC Barcelone. Jesus estime à plus de 3 000 euros par an le budget qu'il consacre à cette passion. En voyages, en billets pour le reste de la famille, en repas avec la "peña". Pas moyen non plus de profiter des avantages que comporte l'abonnement, qui en plus de garantir une place à tous les matches, permet d'assister aux entraînements de l'équipe, ou aux rencontres des autres divisions et à celles des équipes de basket, par exemple, outre des réductions dans certains magasins. Mais qu'importe! Jesus est "fier" de participer à la gloire d'une équipe qui pour lui "est la plus formidable du monde". Sa passion est telle qu'il n'hésite pas à prendre le volant et à se rendre aux assemblées du comité directeur du Real Madrid qui se tient trois ou quatre fois par an. Il a le droit de suivre les débats mais pas encore celui de voter. Il attend avec impatience de faire enfin partie de cette élite d'environ 1 500 membres qui fait marcher le Real au nom de quelque 60 000 "socios".
Il a déjà été présenté, comme de rigueur, par deux membres du club. Jesus est né dans un petit village situé à 50 km de Madrid. Dans les années soixante, jeune mécanicien il a émigré en Catalogne, auprès de son frère qui faisait des études de médecine à Barcelone. Il a d'abord travaillé comme transporteur avec les camions de son père, puis il a réussi dans le bâtiment à la tête d'une entreprise employant trente personnes. Plus tard, il est allé chercher sa fiancée dans son village. "Toute ma famille est de là-bas; nous nous y rendons tous les mois. J'y vais aussi pour jouer du tambour dans la bande du Real. Nous avons d'ailleurs joué au milieu du stade Bernabeu à l'occasion de l'arrivée de Capello et de Roberto Carlos. Il se trouve que l'auteur de l'hymne du Real Madrid est l'ouvre d'un compositeur de mon village, le Maestro Marino, auteur de zarzuelas et de pasos-dobles à succès. Tout ceci fait que je n'ai jamais rompu le contact avec mon village."
Pilar, sa femme, partage aussi sa passion : elle ronge son frein en attendant d'être admise comme "socia", car il y a une... liste d'attente pour être membre du Real Madrid à cause du nombre limité de places, explique son mari, qui serait heureux que sa femme ait elle aussi sa carte : "Cela nous permettrait d'aller toujours ensemble voir les matchs au Bernabeu. Jusqu'à présent, c'était au petit bonheur la chance : s'il y avait des places disponibles elle et mes enfants pouvaient m'accompagner voir le match, sinon j'y allais avec les copains de la "peña" de Toledo, à laquelle je suis aussi affilié. Ils organisent le voyage en autocar pour tous les supporters. Mais je préfère voir le match avec elle."
Devenus adultes, leurs trois enfants, deux filles et un garçon, sont aussi pro-Real. "Ah ! C'était obligatoire chez-moi. Je les ai élevés pour qu'ils soient du Real. Pour cela je les ai emmenés à tous les matchs de championnat, de Coupe, etc. pour qu'ils aient le Real dans la peau..." Quand Pilar et Jesus ne sont pas à Madrid ou dans leur village tolédan, ils regardent les matchs du Real et les activités du club sur grand écran. Ils ont pris un abonnement à la chaîne du club Real Madrid-Television, une des options de Canal Plus. "Moi, j'ai le Real dans le sang depuis tout jeune." Pourtant, petit, il n'était pas bon au foot. "Dans mon village, nous jouions plutôt au toréador, avec capotas et muletas. Je pense que l'éloignement, plus le vif affrontement avec le Barça, ont renforcé mon attachement au club."
Joana Viusa
- L. Lestrelin, L'autre public des matchs de football. Sociologie du "supportérisme à distance", Paris, éditions de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, coll. "En temps & lieux", 2010. Présentation de l'ouvrage sur le site des éd. EHESS.
- L. Lestrelin, J.-C. Basson, "Les territoires du football : l'espace des supporters à distance", L'Espace géographique, vol. 38, n°4, p. 345-358. A lire sur le portail Cairn : ici.
- V. Guérin, Barça : l’identité bleue et grenat. Le Football Club Barcelone et la construction identitaire en Catalogne (1899-1939), mémoire de l’Institut d’études politiques de Grenoble sous la direction de J.-P. Baudry, Université Pierre Mendés France, 1997.
Le football français, entre tradition et modernité
Le football français, entre tradition et modernité... Voilà le titre de la petite tribune écrite pour le n°72 de Profession football, le magazine de l'Union des clubs professionnels de football, à la page 10. Consacré intégralement aux premières rencontres du foot pro qui se sont tenues au Stade de France le mois dernier, le numéro complet au format PDF est disponible ici : UCPF. On y trouvera les contributions de deux autres universitaires : Boris Helleu et Nicolas Scelles. Pour rappel, 4 ateliers thématiques ont structuré cette journée d'échanges : clubs et compétitivité sportive (pourquoi ne gagne-t-on pas la ligue des champions ?), clubs et compétitivité économique (quels leviers de croissance pour le football ?), clubs et médias (mutation des médias : le football va-t-il évoluer ?) et clubs et pouvoirs publics (quelle-s politique-s pour le football professionnel ?). C'est à ce dernier atelier que j'ai assisté et c'est sur les débats qui s'y sont tenus que j'ai été amené à livrer mon point de vue.
"Les 1ères rencontres UCPF du foot pro sont assurément une initiative qu’il convient de saluer car elles reposent sur l’organisation d’échanges qui débordent largement la sphère des dirigeants du football professionnel. Elus et représentants des pouvoirs publics, acteurs du monde économique, médias, universitaires… le monde du football a ouvert le dialogue avec son environnement extérieur, une manière de dire qu’il n’est pas hors de la société.
Les relations entre les clubs et les collectivités locales composaient justement le thème de l’atelier auquel j’ai participé. Parmi les sujets abordés, la question des stades fut posée. Si ces derniers sont vus comme des outils de développement économique au service de la puissance sportive des clubs, la construction (ou la rénovation) de ces équipements ne peut se passer d’une réflexion sur les usages et les caractéristiques (identitaires, relationnelles, historiques) qui fondent le sens de tout espace. Que veut-on faire des stades et, en creux, quelle place accorder au public ? A ce titre, raisonner seulement en termes de clientèle paraît réducteur. Il est bien sûr fondamental de se préoccuper de l’accueil et de la hausse du niveau de confort, souci qui témoigne de la considération faite aux spectateurs. Au tournant des années 1990, l’Angleterre en a même fait un axe central de sa politique de lutte contre le hooliganisme.
Mais les clubs sont plus que des entreprises de spectacle et des prestataires de service. Ancrés depuis des décennies sur un territoire, ils incarnent une communauté, son histoire, son imaginaire. Bref, ils ont un sens social, élément fondamental de leur popularité. Travailler avec les supporters, œuvrer à l’appropriation des stades par les passionnés, valoriser leur très riche histoire (qui ne se résume pas à l’exposition de trophées et à une narration sur un mode épique), montrer leur profond enracinement dans la société locale sont loin de signifier le repli sur le passé mais composent au contraire autant d’axes de développement. Un club n’est jamais aussi fort et attractif, bien au-delà de son environnement proche, que lorsqu’il exprime une identité territoriale affirmée. Dit autrement, la tradition ne s’oppose pas à la modernité, elle en est la clef de voûte".
Ludovic Lestrelin
Le sport n'est pas un art, les sportifs ne sont pas des artistes
Le sport est-il un art ? Il est assez courant de comparer les sportifs à des artistes. Ne parle-t-on pas de "noble art" pour qualifier la boxe ? N'évoque-t-on pas tel joueur de football talentueux et élégant en employant le terme d'artiste du ballond rond ? En outre, art et sport, contrairement à une idée reçue, peuvent faire bon ménage. Selon le souhait de Pierre de Coubertin, les Jeux olympiques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle associaient performances physiques et expositions culturelles, concours artistiques. Poètes, romanciers, peintres (Nicolas de Staël, entre autres) ont pu aussi se saisir du sport. Le sport a moins inspiré les cinéastes, concurrencés sans doute par son importante mise en image télévisuelle. Certains équipements possèdent par ailleurs une valeur architecturale évidente : la piscine Molitor à Paris, le stade Gerland construit par Tony Garnier à Lyon, etc. Des passerelles existent également, comme chez les artistes de cirque contemporain qui pour certains sont issus du monde sport (de la gymnastique en particulier). Sur ce point, voir les travaux de Magali Sizorn (article paru dans la revue Ethnologie française) et d'Emilie Salaméro (article paru dans la revue STAPS).
Mais l'analogie entre sport et art est-elle pour autant pertinente ? Eclaire-t-elle le phénomène sportif ou, au contraire, obscurcit-elle la vue ?
Si les sportifs sont volontiers qualifiés d'artistes sans doute est-ce d'abord lié au statut d'exception qu'on leur prête, à l'image des artistes et de leur statut particulier dans la société : ils incarnent, du moins pour les meilleurs d'entre eux, l'excellence (ici corporelle) et une sorte, donc, d'hommes (et de femmes) à part. Alors que le sport a aujourd'hui pris une place très importante dans nos sociétés, les sportifs ont par ailleurs supplanté d'autres vedettes naguère adulées, stars de cinéma ou de la musique par exemple. Parler d'artistes à propos des sportifs est une manière de leur reconnaître cette place devenue centrale, ce statut de "héros des temps modernes".
Ajoutons, ensuite, que les dimensions esthétiques sont bel et bien présentes dans le sport, notamment dans le spectacle de la compétition. Les grandes rencontres sportives sont des moments d'expérience et de sentiment du Beau. Reprenons ici l'analyse célèbre du grand historien Michel Pastoureau (photo ci-contre) dans son article intitulé "Les couleurs du stade", paru dans la prestigieuse revue d'histoire Vingtième siècle en 1990 : le match de football est un rituel de la couleur. Vert flamboyant de la pelouse éclairée par les projecteurs, couleurs des maillots, beauté des gestes, couleur des gradins... Le match est une expérience esthétique, "une symphonie polychrome" pour reprendre les termes de Pastoureau. Qui n'a jamais lu les fanzines, ces petits journaux autoproduits par les supporters de football, ignore que la qualité des tifos, des chants, des chorégraphies (de son propre groupe et des groupes adverses) y sont particulièrement analysées. Les énoncés esthétiques qui y sont fomulées confirment ainsi "qu'il n'y a pas que dans les musées que la question du bel objet est posée, elle se pose en permanence" [1], y compris dans les tribunes des stades de football.
[1] V. Nahoum-Grappe, « Le jugement de qualité », in V. Nahoum-Grappe, O. Vincent (dir.), Le goût des belles choses, Paris, éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004, p 5 (voir la couverture du livre ci-contre).
Mais bien souvent le rapprochement du sport et de l'art ne se fonde pas seulement sur un jugement esthétique. La démarche est en réalité intéressée, avec en arrière-plan des enjeux économiques. Ce n'est pas un hasard si l'analogie a été particulièrement mobilisée depuis la fin des années 1990. Elle a été utilisée par les partisans de l'exception sportive (en l'occurence le mouvement sportif, mais aussi certains Etats) au moment de l'intrusion (brutale) du droit communautaire dans le monde du sport (symbolisée par le fameux arrêt Bosman de la CJCE prononcé en 1995), ceux-ci s'appuyant sur la notion d'exception culturelle pour fonder leur raisonnement. A l'image du monde de la culture, bénéficiant de certaines exemptions fiscales et d'un système d'aides spécifique, les dirigeants sportifs ont ainsi brandi l'idée d'un statut d'exception qui a progressivement évolué (devant les réserves des acteurs publics) vers un souhait, toujours très présent aujourd'hui, d'une modulation de l'application de certaines règles fiscales et juridiques.
Au niveau européen, ce sont les règles de concurrence et de libre circulation qui étaient par exemple visées au tournant des années 2000 (l'ouvrage de Colin Miège, ci-contre, expose clairement cette histoire des rapports entre Sport et Europe). En somme, le sport ne pourrait-il pas bénéficier d'un statut d'exception, au même titre que l'exception culturelle, des mondes de l'art ? Ou, au moins, un statut aménagé, dérogatoire... Telle est la question posée par les dirigeants sportifs.
Pourtant l'analogie a ses limites conceptuelles. Voici ce qu'affirmait à ce sujet le regretté Paul Yonnet (sociologue, auteur de plusieurs ouvrages sur le sport dont Systèmes des sports chez Gallimard), lors d'un entretien diffusé dans l'émission "A voix nue" sur France culture le 26 octobre 2011. Il avançait deux raisons principales pour affirmer que le sport ne peut être assimilé à un art. Le premier argument :
"L’art n’est pas organisé par l’incertitude. Or le sport est un culte de la tension compétitive dans lequel le suspens est fondamental. Dans l’art il n’y a pas de suspens. L’art ne présente que des objets, des réalisations passées et redécouvertes. On ne va pas voir une pièce de théâtre, on ne lit pas un grand livre de littérature parce que l’on attend le dénouement d’une action qui serait d’abord organisée autour du suspens. C’est un peu la même différence entre le cirque et le théâtre. On va au cirque en règle générale, surtout les enfants mais pas simplement, en ayant peur que le trapéziste tombe, que le dompteur se fasse dévorer, que le jongleur rate son tour, etc. Là on n’est pas dans l’art, on est dans quelque chose d’autre. On peut aller au cirque, d’ailleurs, avec un tout autre sentiment pour revisiter la nostalgie. C’est la raison pour laquelle je dis également que le roman policier, le film policier ce n’est pas de l’art. Ce sont des pratiques de genre, dans lesquelles il peut y avoir des traces artistiques. Le sport n’est pas un art premièrement parce que l’art n’est pas d’abord organisé autour du suspens".
Le second argument est le suivant : "dans le sport c’est la quantité, la mesure qui fait le résultat. On juge d’un match en fonction d’une quantité. En art, on ne juge jamais de la qualité par la quantité. Pour moi, c’est un argument définitif".
Conclusion de Yonnet : "Sport et art sont deux pratiques tout à fait différentes. Le sport est lourd de significations, mais ses significations ne sont pas d’ordre artistique".
Bref, rapprocher l'art et le sport doit se faire avec une grande prudence. Si un scientifique doit être imaginatif et audacieux, si l'analogie et la métaphore peuvent être un très bon moteur de la pensée (voir à ce sujet le numéro spécial de Sciences humaines datant de mai 2010), il est indispensable de le faire avec rigueur, précision et de respecter un certain nombre d'exigences, sans quoi le risque de confusion et d'approximation est grand. Ou bien encore cela revient-il à abuser des effets littéraires. Dans un formidable ouvrage (illustration supra) intitulé Prodiges et vertiges de l'analogie. De l'abus des belles lettres dans la pensée (éd. Raisons d'agir, 1999), le philosophe Jacques Bouveresse écrit : "Un scientifique qui exploite une analogie caractéristique entre deux domaines à première vue très différent se sent normalement obligé d'indiquer les limites de son application, les aspects sous lesquels les deux catégories de phénomènes concernées peuvent être assimilées l'une à l'autre et ceux sous lesquels elles ne le peuvent pas" (p. 35). Trois règles apparaissent incontournables : 1) Devoir dire toujours précisément avec clarté de quoi l'on parle 2) En quel sens on prend tel ou tel mot 3) Enfin indiquer pour quelles raisons on affirme telle ou telle chose. Voilà trois règles de la logique, condition sine qua non d'un travail rigoureux. Car si l'on suit encore Jacques Bouveresse (p. 116) : "Des règles de la logique, par exemple, on aurait dit autrefois qu'elles sont constitutives de ce que l'on peut appeler penser : il est indispensable de commencer par les respecter si l'on veut pouvoir exprimer un contenu de pensée quelconque. Pour des philosophes comme Kant ou Frege, on ne peut pas penser contre la logique, parce qu'une pensée illogique n'est simplement pas une pensée".
Conclusion : lire et relire Jacques Bouveresse :-)
Diego, Mexico 86 et la revanche des Malouines
Le 2 avril 1982, la guerre des Malouines était déclenchée entre l'Argentine et le Royaume-Uni. Cela fait donc aujourd'hui-même 30 ans et le conflit dure toujours pour cette petite portion de territoire localisée dans l'Atlantique sud, aux larges des côtes de l'Argentine mais découverte par des Portugais, puis occupée au cours de l'histoire par des Français, des Espagnols et des Anglais (depuis la fin du XVIIIe siècle pour ces derniers). Les Malouines sont en fait une vieille querelle... Après les avoir un peu abandonnées, les Anglais décidèrent de coloniser ces îles quand, au XIXe siècle, les Argentins accédèrent à l'indépendance et se mirent alors à s'intéresser à elles. Printemps 1982 donc. 72 jours de conflit initiés par une attaque argentine à laquelle réplique l'armée britannique et des opérations militaires d'envergure, notamment sur les mers et dans les airs, qui se soldent par des pertes humaines importantes : 255 militaires britanniques, 649 soldats argentins. Les conséquences politiques furent également significatives. En argentine, l'échec de l'opération orchestrée par la junte (mais très mal préparée) joua un rôle dans la perte de légitimité du régime et contribua à l'accélération de la transition démocratique. En Grande-Bretagne, le conflit, relançant les sentiments nationalitaires, renforça Margaret Thatcher. Depuis 30 ans, la situation ne s'est pas décantée. Et ce n'est pas la découverte récente de pétrole dans cette région qui viendra apaiser les choses entre les deux parties. Toute cette histoire est bien décrite par Audrey Garric dans un article du Monde en date du 2 avril, avec de nombreux documents et illustrations à l'appui (à lire ici : Les Malouines, 30 ans de conflit irrésolu. Crédit photo ci-dessus : AFP/Martin Bernetti).
Quand le 22 juin 1986, dans le cadre du quart de finales de la coupe de monde de football, Diego Maradona et l'équipe d'Argentine d'un côté, Peter Shilton et l'équipe d'Angleterre de l'autre entrent sur la pelouse de l'Estadio Azteca de Mexico, c'est alors bien plus qu'une rencontre sportive qui s'apprête à être jouée. La guerre des Malouines est bien évidemment dans tous les esprits. Diego Armando Maradona, capitaine de la sélection argentine, livre en deux temps une prestation devenue légendaire : il trompe d'abord Shilton, le gardien adverse, en simulant une tête mais en frappant en réalité le ballon du poing à la barbe des arbitres et des joueurs anglais (voir ci-dessous la vidéo du but et ce qu'il nommera lui-même "la main de Dieu" après la rencontre). Cinq minutes à peine s'écoulent et, après un slalom au cours duquel se mêlent finesse du toucher, explosivité et puissance athlétique, il marque ce que beaucoup estiment être le plus beau but de tous les temps, "rachetant" en quelque sorte la tricherie commise auparavant. L'Angleterre réduit la marque par l'inévitable Gary Lineker (inscrivant son 6e but du tournoi) sans toutefois parvenir à égaliser. L'Argentine passe et on connaît la suite... La feuille de match complète est consultable ici.
La main de Dieu de Diego Maradona
Quel match peut symboliser aussi parfaitement le poids de l'erreur et de la triche comme éléments essentiels dans la trame et la structure du jeu de football ? Ruse et filouterie font partie de l'essence même de ce sport et puisque l'arbitraire a son mot à dire, le football est l'objet de très nombreuses controverses et prête tout particulièrement à d'interminables débats et polémiques. Au centre des discussions ? Les questions du mérite et de la justice.
Dans quel camp se situe ici la justice ? D'une part, "quand Diego Maradona marque son premier but du poing contre l'Angleterre lors du Mundial 1986, ce n'est pas la tricherie qui l'emporte dans notre imagination, écrit Alain Ehrenberg (Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991, p. 84), mais la ruse du héros populaire qui se débrouille contre le système de règles en vigueur comme l'homme du peuple doit se débrouiller pour survivre contre un système social fait pour les puissants". Enfant d'une famille pauvre, Maradona incarne un destin social exceptionnel, celui de l'homme venu de tout en bas devenu star planétaire du football, mais resté fidèle à ses origines populaires. En 86, Maradona est riche mais il n'a pas la "culture du riche" : il reste un pauvre ayant gagné beaucoup d'argent. "Quand j'ai marqué de la main, j'ai eu l'impression de voler un portefeuille dans la poche d'un Anglais" déclara-t-il un jour... En somme, le faible contre les puissants. D'autre part, la politique et les relations internationales entrent dans la grille de lecture de la rencontre, sorte de match retour de l'affrontement militaire de 1982.
J'ai eu l'occasion de le constater lors d'un entretien de recherche réalisé à l'occasion de mon mémoire de maîtrise, dont le sujet concernait justement la réception et l'interprétation de la tricherie par les supporters de football. Au cours des entretiens, je demandais à mes interviewés de s'exprimer sur de grands exemples de tricherie de l'histoire du football. La main de Dieu faisait évidemment partie de la liste. Voici un extrait des propos d'un supporter lorsqu'il évoque cette rencontre, vécue à la télévision :
"Je m'en souviens très bien. Je pense que cela dépassait le cadre du football. Il y avait eu l'affaire des Malouines. J'avais trouvé ça marrant qu'il mette la main comme ça. C'est sûr que c'est de la triche. Mais cela dépassait le contexte du football. Les Argentins avaient quand même payé un lourd tribut dans cette guerre qui ne servait pas à grand chose. Maintenant dans l'action, je ne sais pas s'il pense à marquer vraiment et à causer du tort aux Anglais parce qu'en Argentine, ils ont fait la fête pendant un mois. Je ne sais pas... Si on se place d'un point de vue strictement sportif, il ne doit pas mettre la main. Mais compte-tenu de ce qui s'était passé quelques années auparavant, c'était un match aux couteaux. J'avais trouvé ça sympa. Cela m'avait fait presque plaisir par rapport à la situation de l'Argentine et au conflit".
Aux yeux de nombreuses personnes, la tricherie de Maradona apparaît donc légitime. Thématiques sociale et politique se combinent pour faire de cette partie une juste réparation par rapport aux Malouines. Bref, Diego en 86 c'est la revanche symbolique, un pied de nez contre l'histoire politique et militaire. Angleterre 1 - Argentine 1, balle au centre...
Le journalisme sportif comme objet d'étude
Le sport et les médias entretiennent des relations particulièrement ténues. Ce constat vaut, d'abord, sur un plan temporel. Pour l'un comme pour l'autre, en effet, le XIXe siècle fut décisif. La presse écrite connaît alors une grande expansion, tout comme cette forme nouvelle de passe-temps. Né dans les cercles aristocratiques de l'Angleterre du XVIIIe siècle, le sport se diffuse largement au cours du XIXe siècle dans les public schools anglaises puis bien au-delà des frontières britanniques. La presse est présente très tôt dans le monde sportif. Au cours du XXe siècle, les sports intéressent les nouveaux moyens de diffusion : la radio dans les années 1920, le photoreportage dans la décennie suivante, la télévision à partir des années 1950. Ce faisant, presse et sport participent progressivement d'une même culture de masse. On sait, en outre, combien les médias ont joué et continuent de jouer un grand rôle dans l'univers du sport.
Ainsi, la création d'épreuves sportives doit beaucoup aux directeurs de journaux ou de médias qui souhaitent augmenter leur audience en éveillant l'attention sur les compétitions à venir tout en échauffant les passions avant la date prévue, ou en prolongeant le plaisir avec des commentaires et des analyses diverses. Très tôt donc, les médias mettent en récit et scénarisent le sport pour susciter de l'émotion chez le public, en introduisant notamment des éléments mythologiques : figures du bien et du mal, principes de la justice, de la règle, de la morale. Ces aspects ont été si bien décrits par Roland Barthes... Comme l'explique brièvement Jacques Defrance dans son petit Sociologie du sport (coll. "Repères", chez La Découverte), cette imbrication entre spectacle, média et compétition est nette très rapidement aux Etats-Unis, mais s'observe aussi en France, par exemple avec les entreprises d'Henri Desgrange et de la famille Goddet, qui sont à la fois propriétaires du vélodrome de la Seine, puis du parc des Princes et du vélodrome d'hiver, dirigeants du journal L'Auto (ajourd'hui L'Equipe) et organisateurs de compétitions comme le Tour de France, les Six Jours de Paris, etc. Aujourd'hui, ce sont les télévisions qui sont très présentes dans le monde des sports, à tel point que l'on évoque volontiers la "télé-dépendance" de certains d'entre eux, football en tête, et que l'on assiste à une "course à la téléspectacularité". Introduction du tie-break en tennis, modification de la couleur et de la taille de la balle en tennis de table, modification des horaires des épreuves pour satisfaire aux exigences du prime-time, jeu sur les tenues des sportifs (et surtout des sportives...), nombreux sont les exemples qui montrent combien les sports évoluent sous l'influence des médias. Coproducteurs des spectacles sportifs, ils construisent désormais un spectacle propre, très différent de celui que les spectateurs peuvent voir sur le terrain : les chaînes de télévision autonomisent en quelque sorte la compétition via le jeu des caméras, ralentis, angles divers, inserts, informations techniques et tactiques… Les médias font, en outre, des sportifs des figures médiatiques, des "héros" ou des "stars" que l'on se plaît à admirer et qui dès lors cherchent de plus en plus à contrôler leur image médiatique.
La fabrique médiatique des sports est aujourd'hui bien documentée. Pointons ici quelques références et ressources pour éclairer les aspects mis en évidence ci-dessus. Un numéro complet et récent (2008) de la revue Le Temps des Médias a été consacré au sujet des sports et des médias. Le livre (1995) de Philippe Gaboriau, Le Tour de France et le vélo. Histoire sociale d'une épopée contemporaine permet de saisir les liens historiques entre médias et épreuves sportives. Les travaux du chercheur Jacques Blociszewski éclairent les relations entre football et télévision, et livrent une réflexion plus générale sur la mise en scène télévisuelle du spectacle sportif (voir son ouvrage de 2007 Le match de football télévisé aux éditions Apogée - recension de Patrick Clastres à lire ici - et un billet paru en mai 2011 sur le blog de Jérôme Latta : "Télévision, le match réel existe-t-il ?"). Cette réflexion peut être pertinemment prolongée grâce aux recherches de Françoise Papa, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à Grenoble, sur les retransmissions télévisées des Jeux olympiques en France (entre autres sujets : ses travaux sont consultables ici). Les travaux de Jean-François Bourg traitent quant à eux des relations économiques entre médias et sports et montrent combien la télévision participe de la dérégulation du sport, de la création de déséquilibres qui menacent l'équité et l'éthique sportives (lire par exemple cet article paru en 2007 : "La télévision fait le sport"). Dans le même registre, le "Repères" de Bastien Drut consacré à l'Economie du football professionnel est aussi utile.
Les journalistes ont également su livrer une réflexion sur leur propre univers. Il faut ainsi signaler le travail d'Eric Maitrot, auteur d'un livre remarqué en 1995 : Sport et télé, les liaisons secrètes. Citons aussi le travail de Cédric Sanchez, étudiant en fin d'études de journalisme au Celsa à Paris, qui traite de la médiatisation du sport et qui a fait l'objet d'un site Internet bien conçu ("Sportif moderne, figure médiatique") où sont archivées diverses interviewes avec des journalistes de sport.
Qu'en est-il justement des journalistes de sport ? Sur ce point, les recherches sont plus rares. Dominique Marchetti, sociologue au Centre européen de sociologie et de science politique, est sans doute le chercheur qui fait référence sur la question. Son article paru en 1998 dans Sociétés & Représentations est une belle entrée en matière : "Le football saisi par les médias". Gérard Derèze, ethnologue, fait également figure de pionnier. Coordonnateur d'un numéro spécial "Sports et médias" de la revue Réseaux datant de 1993 (le n°57), il a écrit un article sur "Le petit monde des journalistes sportifs de télévision" (en Belgique). Deux articles parus dans le n°20 de la revue Regards sociologiques en 2000 paraissent également incontournables :
- Fabien Ohl : "Le journalisme sportif, une production sous influence. L'exemple de la presse quotidienne régionale" (à télécharger ici).
- Betrand Dargelos, Dominique Marchetti, "Les professionnels de l'information sportive. Entre exigences professionnelles et contraintes économiques" (à télécharger ici).
Depuis, d'autres chercheurs se sont également intéressés aux journalistes de sport, notamment du coté de Lille : Fabien Wille, Christian Dorvillé, Corinne Delmas, Sébastien Fleuriel par exemple. En 2002, un numéro complet des Cahiers du journalisme a été consacré au journalisme sportif sous l'angle de l'éthique.
Que peut-on dire, de manière très générale, sur le journalisme sportif ? A grands traits, on peut d'abord avancer que c'est un journalisme dominé dans le champ de l'information (le journaliste de sport ne jouit pas du même prestige que les "vrais" journalistes, ses collègues en charge d'autres rubriques). La culture sportive est traitée de manière sélective : un nombre restreint de sports (le football en Europe, suivi du tennis, du rugby et de la formule 1 ; le basket-ball, le baseball aux Etats-Unis) accapare l'essentiel de la couverture médiatique et des audiences télévisuelles, donc des financements des médias et des sponsors. Le sport est bien souvent traité comme un journalisme de divertissement, très émotionnel, produit par des journalistes passionnés de sport et ayant tendance à l'encenser (un constat sans doute de moins en moins vrai aujourd'hui néanmoins). La propension à l'investigation reste faible, l'essentiel de l'information venant d'athlètes, d'organisations sportives, d'agences de presse internationales ou d'autres médias. On décèle toutefois de plus en plus une ouverture aux analyses de chercheurs. Si la performance sportive est historiquement l'angle d'attaque privilégié, les dimensions sociales, politiques et économiques de la culture sportive occupent aujourd'hui plus de place qu'autrefois (en football, So Foot ou Les Cahiers du football ont joué sans doute un rôle important dans le renouvellement du regard posé sur ce sport). Enfin, le journalisme sportif demeure un territoire masculin. C'est vrai dans la production de l'information (très peu de journalistes de sport sont des femmes). Cela l'est également dans l'attention médiatique dont les sportives font l'objet.
Toutes ces questions, pistes et réflexions composeront sans doute une partie des débats et présentations qui auront lieu à l'occasion d'une journée d'étude intitulée : "Le journalisme de sport révélé par ses grandes figures : XIXe et XXe siècles". Cette manifestation, qui sollicitera le regard des historiens, se déroulera le 21 mars prochain à l'université de Paris-Dauphine, salle A 709, bâtiment A, 7e étage. Voici, ci-dessous, le programme complet :
9h-9h15 : Introduction, par Gilles Montérémal, doctorant, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : "Entre mépris et légende, une indispensable historicisation".
9h15-9h45 : Pascal Ory, professeur, université Paris 1 Panthéon Sorbonne : "Histoire culturelle et journalisme sportif : des liens à créer ?".
9h45-10h30 : Conférence de Philippe Tétart, maître de conférences, université du Maine, centre d'histoire de Sciences Po Paris : "Le rôle déterminant du journalisme dans l'émergence du sport en France".
10h30-11h : Hugh Dauncey, professeur, université de Newcastle : "Itinéraires de deux pionniers de la presse quotidienne sportive : Pierre Giffard et Henri Desgranges".
11h15-11h45 : Patrick Clastres, professeur de première supérieure, centre d'histoire de Sciences Po Paris : "Pierre de Coubertin et Frantz Reichel, deux trajectoires, un même objectif ?".
11h45-12h15 : Paul Dietschy, maître de conférences, université de Franche-Comté et centre d'histoire de Sciences Po Paris : "Georges Rozet : un normalien journaliste sportif de guerre".
Atelier : Des années troubles à l'institutionnalisation du métier
13h45-14h15 : Brice Monier, docteur en Staps, université de Franche-Comté : "Robert Perrier, un journaliste propagandiste du basket-ball, un talent fourvoyé ?".
14h15-14h45 : Gilles Montérémal, doctorant, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : "Le polymorphe Jacques Goddet : entre tradition et modernité".
14h45-15h15 : Karim Souanef, doctorant, université Paris-Dauphine : "Deux idéologies, un intérêt commun. Félix Lévitan et Maurice Vidal".
15h30-16h : Marion Fontaine, maître de conférences, université d'Avignon : "Une profession misogyne ? La difficile ouverture aux femmes".
16h-17h : Table ronde, animée par Gilles Montérémal et Karim Souanef, avec : Richard Escot, responsable de la rubrique "rugby" à L'Equipe ; Jacques Ferran, ancien directeur de la rédaction de France Football et rédacteur en chef de L'Equipe ; Jacques Marchand, rédacteur à Sports et Ce Soir, rédacteur en chef à L'Equipe puis au Matin de Paris ; Vincent Père-Lahaille, rédacteur à L'Equipe 24/24.
17h-17h15 : Conclusion, par Karim Souanef, ATER à l'université de Paris-Dauphine : "Le journalisme de sport, sa mémoire, ses archives".
Ultras et révolution égyptienne : hypothèse autour du drame de Port-Saïd
"Derrière chaque histoire, il y a une autre histoire. Il y a toujours plus que ce que l'oeil peut voir", W. H. Auden (1907-1973).
Hier soir mercredi 1er février, à Port Saïd en Egypte, des violences ont éclaté à la fin d'un match du championnat remporté 3 buts à 1 par l'équipe locale d'Al Masry contre le club du Caire d'Al Ahly, l'une des formations les plus titrées du football égyptien et par ailleurs suivie par de très nombreux supporters très organisés. Les incidents ont débuté dès la fin de la rencontre lorsque les supporters du Masry envahissent la pelouse pour pousuivre les joueurs de l'équipe adverse. Jets de pierres, de bouteilles, de fusées, usage d'armes blanches... Les joueurs se réfugient dans les vestiaires pendant que les supporters d'Al Ahly descendent sur le terrain pour en découdre, provoquant une mêlée d'une très grande violence. Le bilan est particulièrement lourd puisqu'à l'heure actuelle, 73 personnes ont trouvé la mort tandis que le nombre des blessés dépasse le millier. La plupart des victimes ont été piétinées ou étouffées dans les bousculades, ont chuté des gradins ou ont été atteintes par des projectiles. Les événements sont relatés dans Le Monde, ici et là. Voici également les premières images vidéos diffusées hier soir par i Télé.
Le drame a suscité immédiatement plusieurs réactions, soulevant autant de questions. Pourquoi les supporters du Masry ont-ils attaqué l'équipe adverse puis les supporters rivaux alors même que leur équipe avait gagné ? Comment se fait-il que les forces de sécurité, présentes dans le stade, aient été dans l'incapacité à ramener l'ordre alors même que les enceintes sont habituellement très contrôlées et surveillées ? Incapacité ou laisser-faire ? Le fait que le drame se produise alors que l'Egypte "célèbre" le premier anniversaire de la chute du régime de Moubarak interroge. Alors même que les tensions sont vives, que les avancées de la révolution tardent à se dessiner et que l'attitude des militaires au pouvoir est contestée. Cette "coïncidence" interroge d'autant plus que les Ultras, particulièrement ceux du Zamaleck et d'Al Ahly, ont joué un très grand rôle dans la révolution, notamment lors des affrontements de la Place Tahrir. Un reportage, paru dans Le Monde le 17 octobre 2011 (écrit par Claire Talon, qui signe aussi le papier paru aujourd'hui, déjà mentionné plus haut), évoque finement leur engagement contre le régime. Je le reproduis ci-dessous (voir aussi en bas du billet le lien vers un reportage très complet publié sur le site de Rue 89 sur le même sujet). En attendant d'en savoir plus, ce qu'il convient de nommer à présent le "drame de Port Saïd" rappelle néanmoins déjà combien les stades sont des lieux éminemment politiques, dans lesquels les problèmes de la société pénètrent et résonnent. Il y a fort à parier, en effet, que cet événement tragique soit une affaire qui dépasse très largement le monde du football et de ses supporters. Et les mots du poète anglais Auden prennent alors tout leur sens...
Egypte : génération ultras
Reportage | | 17.10.11 | 13h41 • Mis à jour le 17.10.11 | 14h48
Des supporteurs du club d'Al Ahly protestent devant le ministère de l'intérieur après des heurts avec la police lors d'un match, le 9 septembre 2011. ASSOCIATED PRESS/KHALIL HAMRA
Le Caire Correspondante - Entre deux gorgées de bière, Mohammed Gamal passe une main dans sa crinière gominée sous les regards amusés des clientes du bistrot. "Je me présenterais bien aux législatives en indépendant... Mon seul problème, c'est les femmes : elles m'adorent et ça se sait. En Egypte, ça craint", lance-t-il, dans un éclat de rire tonitruant. Avec un art consommé de la dérision, il agite ses bras musclés en signe d'impuissance, fidèle à sa réputation de blagueur. Mais pour ses admirateurs, il a bel et bien les moyens de ses ambitions, y compris pour les législatives, dont le premier tour aura lieu le 28 novembre
Pourtant, Mohammed Gamal n'est ni une star, ni un homme politique, ni un idéologue, ni même un révolutionnaire. C'est un héros d'un genre particulier : il se présente comme un "ultra", ce courant de supporteurs de football qui s'est développé en Europe et en Amérique latine depuis les années 1970 avant d'aborderles rivages nord-africains au début des années 2000. Entretenant une dévotion exacerbée pour leur club favori, les ultras se distinguent par leur critique du "football télévisé et marchandisé" et par leur hostilité vis-à-vis de la police, leurs démonstrations d'enthousiasme s'accommodant mal des restrictions imposées par les forces de l'ordre. Mais en Egypte, leur culture critique et rebelle a pris un sens particulier dans le contexte social et politique de la fin de règne d'Hosni Moubarak.
Les premiers groupes ultras y sont apparus en 2005. Mohammed Gamal a été le fondateur, en 2007, de l'un des plus célèbres d'entre eux : les White Knights, supporteurs du Zamalek SC. Face à des structures sportives patriarcales et autoritaires, acoquinées avec les "patrons" du Parti national démocratique (PND) d'Hosni Moubarak, les ultras égyptiens revendiquent leur indépendance en critiquant le management des clubs et des fan-clubs. Ils deviennent vite la bête noire des médias sportifs, qui les décrivent comme des voyous communistes, des athées, des drogués et, à l'occasion, comme des "déviants sexuels".
Ce mouvement, qui se développe d'abord sur Internet, prend rapidement une ampleur inédite qui inquiète les services du raïs. Dans un régime où les organisations sont interdites, les ultras se révèlent en effet capables de rassembler, autour d'un noyau dur de "parrains", des milliers de membres d'une vingtaine d'années qui se réunissent régulièrement, disposent de forums Internet et d'un budget autonome (financé par les fans) qui leur permet de monterde coûteuses chorégraphies à base de supports visuels. Pour se protéger, ils refusent le contact avec les médias, utilisent des noms d'emprunt (Mohammed Gamal est connu sous le sobriquet de Jimmy Hood), développent une culture du secret et des structures légères et relativement démocratiques, fondées sur des cercles de décision. Ils sont alors, après les Frères musulmans, les groupes les mieux organisés pour écgapperà la tutelle du PND.
Surtout, les ultras n'hésitent pas à se rebeller violemment contre les humiliations et la brutalité de la police. Dès 2007, ils entrent en confrontation ouverte avec le ministère de l'intérieur. Les affrontements se multiplient dans les stades, mais surtout dans les rues à l'occasion de véritables batailles rangées. "Les ultras ont été le premier groupe en Egypte à réagir à la violence et à l'oppression du ministère de l'intérieur par la violence", commente Ashraf El-Sherif, politologue et maître de conférences à l'Université américaine du Caire.
La police commence à arrêterles leaders chez eux avant les matches et les fait comparaîtredevant des tribunaux militaires, poussant certains membres vers le hooliganisme. "J'ai été arrêté seize fois depuis 2005, parfois jusqu'à treize jours, affirme Mohammed Gamal, hilare, alors qu'il dit avoir eu le tympan éclaté et la mâchoire brisée. Mais la première fois, c'était même pas dans un stade, j'étais en vacances avec des amis à Dahab sur la mer Rouge, en 2001. J'avais à peine 20 ans. Ils m'ont arrêté avec vingt-cinq types qui n'avaient rien fait. Les flics, c'est ma passion, je les hais à en mourir."
Au cours de ces affrontements, les ultras développent des techniques de combat de rue dont l'efficacité éclatera au grand jour sur la place Tahrir lors de la révolution. Les Egyptiens découvriront alors qu'ils sont les seuls à savoir menerdes batailles rangées contre les forces de l'ordre. Au soir du 25 janvier, premier jour de la contestation, ils sont sur la place sans qu'aucune consigne officielle ait été donnée aux groupes par les "parrains".
On les retrouve ensuite en première ligne sur tous les fronts : habitués aux gaz lacrymogènes, aux balles en caoutchouc et à franchirles murs du stade, ils savent renvoyerune grenade, sautersur un camion de police, escaladerles lampadaires et jouent un rôle logistique décisif dans les victoires remportées par les révolutionnaires. Créatifs, ils donnent aussi à la révolution ses slogans et ses rythmes emblématiques, typiques du répertoire des supporteurs. "A Tahrir, on s'est souvent cru au stade, surtout quand Moubarak a annoncé sa démission", se souvient avec émotion Ashraf El-Sherif.
Cet héroïsme leur a valu une reconnaissance certaine parmi les activistes et l'admiration d'une grande partie de la jeunesse égyptienne. Mélange de fraternité romantique et d'individualisme forcené, leur style de vie provocant et déjanté impressionne une génération aux prises avec des carcans sociaux et religieux pesants. Leurs mots d'ordre et leurs emblèmes sont devenus les symboles d'une jeunesse qui a soif de rébellion. L'acronyme ACAB pour "All Cops AreBastards" ("Tous les flics sont des bâtards") parsème aujourd'hui les rues du Caire aux côtés de tags désormais célèbres - comme celui de l'homme masqué qui fait un doigt d'honneur ou qui casse une télévision. Leur art de l'insulte fait les délices des activistes, et leurs chansons sont désormais une part incontournable d'une culture underground en plein essor fondée sur l'expression de soi, l'individualisme et le plaisir.
Mais les ultras provoquent aussi l'intérêt des partis politiques. A cause de leur nombre d'abord. Les Ahlawy, les White Knights et les Blue Dragons (les trois groupes actuels les plus importants) réunissent aujourd'hui près de 20 000 membres actifs et sont susceptibles de mobiliser plus de 50 000 personnes. "Les ultras White Knights peuvent à eux seuls faire descendre 25 000 personnes prêtes à combattre dans la rue en quelques minutes", assure Mohammed Gamal.
Pourtant, les ultras résistent aux appels du pied des partis et refusent de se positionnersur l'échiquier politique, cultivant un anarchisme farouche qui les fait se gausserdes révolutionnaires eux-mêmes : "Sur la place Tahrir, tous les activistes nous ont poussés à mettre les Frères musulmans dehors, mais nous, on ne rentre pas dans ce jeu-là, déclare un jeune initié croisé place Tahrir. Les politiques nous appellent en permanence pour les manifestations. Mais on n'est pas les marionnettes des gens contre le système. De toute façon, on a fait cette révolution contre la police, c'est tout, pas pour les gens. Personne ne nous défendait avant, tout le monde nous prenait pour des racailles. Nos fans de la troisième heure, qu'ils aillent se faire voir."
De fait, les ultras refusent jusqu'à présent d'imposerà leurs groupes des mots d'ordre politiques, soucieux de préserverleur grande diversité sociale qui les fait rassemblerriches et pauvres, laïcs et islamistes, gauchistes, salafistes, libéraux et Frères musulmans, toutes différences dissoutes dans l'amour d'une même équipe. Cette retenue en déçoit certains : "L'angoisse provoquée par les ultras reflète un conflit de fond au sein de la société égyptienne entre deux rythmes de vie, l'un mou au point de ne pas se rendre compte de sa sclérose et l'autre enthousiaste, tumultueux et anarchique au point de ne pas aller jusqu'au bout de ses capacités révolutionnaires", regrette Ashraf El-Sherif.
Pourtant, les ultras sont devenus depuis la révolution les critiques les plus virulents du ministère de l'intérieur et du Conseil militaire. Ils entretiennent à tout prix la révolte contre la police, refusant de fairela paix et participant en masse aux manifestations contre le Conseil supérieur des forces armées. Tous les matches sont désormais des occasions privilégiées de ridiculiser les policiers en leur rappelant leur défaite du 28 janvier - dépassée, la police avait été remplacée dans les rues par l'armée, - par des chants déjà cultes : "Corbeau stupide/T'étais nul en classe/T'as eu 10 sur 20 en payant un pot-de-vin/Mais t'as quand même pu t'offrir les meilleures facs/Pourquoi tu niches dans ma vie ?/Juste pour me la pourrir/On n'oublie pas Tahrir, fils de pute."
Pour Amr Abderrahmane, membre de l'Alliance populaire socialiste, ce positionnement à part est l'aspect le plus "inspirant" des ultras : "Cette génération née sous Moubarak et avec Internet a été capable de créer une nouvelle identité anti-classe moyenne et de provoquer la moralité ambiante. Ils sont une face de la révolution que tout le monde voudrait oublier : celle de la rage, de la colère. Pas la face proprette à fleurs du jeune poli : la face anti-sociale, anti-famille, anti-institution, anti-morale. Ils utilisent le stade pour promouvoir cette nouvelle identité."
Athlétiques, théâtraux, rapides, à demi dénudés, les ultras continuent à crierleur haine de la police et des militaires dans les manifestations en enchaînant leurs chorégraphies fétiches sous l'oeil réprobateur des salafistes et des mères de famille. "Il n'y a pas de virginité de la place Tahrir, commente Mohammed Gamal, laconique. Je me mets à poil si je veux."
Claire Talon
PS : Un reportage a également été publié sur le site de Rue 89 le 22 novembre 2011. A lire ici.
"Sport de filles". Le cinéma, l'équitation et la sociologie
Demain mercredi 25 janvier 2012 sort dans les salles ("obscures", selon la formule consacrée) un film qui évoque le monde de l'équitation de haut niveau, intitulé "Sport de filles". Réalisé par Patricia Mazuy, il met en scène la délicieuse Marina Hands dans le rôle du personnage principal : Gracieuse (ce prénom d'emprunt lui va très bien, pour qui a apprécié le magnifique Lady Chatterley de Pascale Ferran, sorti en 2006 et qui lui a valu le César de la meilleure actrice).
Le résumé du scénario du film : révoltée par la vente du cheval d'obstacle qu'on lui avait promis, Gracieuse, cavalière surdouée, claque la porte de l'élevage qui l'employait. Elle redémarre à zéro en acceptant de rentrer comme palefrenière dans le haras de dressage qui jouxte la ferme de son père. La propriétaire, Joséphine de Silène, y exploite d'une main de fer la renommé internationale d'un entraîneur allemand, Franz Mann, ancien champion cynique et usé dont les riches cavalières du monde entier se disputent le savoir - mais aussi le regard ! Ce microcosme de pouvoir et d'argent n'attend pas Gracieuse qui n'a pour seules richesses que son talent, son caractère bien trempé et surtout sa rage d'y arriver. Branchée sur 100 000 volts, prête à affronter Franz Mann lui-même et tous les obstacles - jusqu'à se mettre hors-la-loi, elle poursuit son unique obsession : avoir un cheval pour elle, qu'elle emmènerait au sommet...
Les premières critiques du film sont bonnes (voir par exemple cet article paru aujourd'hui dans Le Monde qui revient par ailleurs sur le parcours de Marina Hands, ancienne cavalière de très bon niveau, ce qui l'amena à cotoyer Guillaume Canet, lui aussi cavalier, bien avant son entrée dans l'univers artistique). Voici la bande annonce du film :
SPORT DE FILLES : BANDE-ANNONCE Full HD
A l'occasion de la sortie du film, le journal La Croix a consacré un article, paru le 20 janvier, sur le monde de l'équitation. Son titre : "La pratique du cheval, un sport de filles". Le papier part en effet d'un premier constat, celui de la très importante féminisation de la fédération française d'équitation (FFE) : 580 000 cavalières pour 120 000 cavaliers, ce qui en fait le premier sport féminin en France, devant le tennis. La directrice de la communication de la FFE, interrogée par le journaliste, exprime un certain désarroi quand il s'agit d'expliquer cet état de fait. Voici ses propos : « Cela fait longtemps qu’on cherche une explication sans en trouver de vraiment satisfaisante (...). Et quand on cherche à comprendre pourquoi l’équitation, à l’origine sport masculin issu du monde militaire, a basculé dans le féminin en quelques années, autour de 1970, on est encore moins avancé ». Le second constat dressé dans le papier est également intéressant : celui de la quasi "disparition" des femmes dès lors que l'on s'élève dans la hiérarchie sportive. L'équitation pratiquée à haut niveau devient, en effet, très majoritairement une affaire d'hommes (les palmarès internationaux en attestent, selon l'article). Est-ce à dire que le poney et les ballades équestres reviendraient naturellement aux filles quand les garçons se réserveraient aux choses sérieuses ?
Sur ces questions, les travaux de sciences sociales ont produit des résultats intéressants. Trois lectures (parmi d'autres) peuvent aider à y voir plus clair : un article de l'ethnologue Jean-Pierre Digard tout d'abord, paru en 1995 dans un numéro spécial de la revue Terrain consacré aux sports : "Cheval, mon amour. Sports équestres et sensibilités animalitaires en France" ; un article de la sociologue Vérène Chevalier ensuite, paru en 1998 dans la revue Sociétés contemporaines : "Pratiques culturelles et carrières d'amateurs : le cas des parcours de cavaliers dans les clubs d'équitation" ; un article de la sociologue Fanny Le Mancq enfin, paru en 2007, également dans la revue Sociétés contemporaines : "Des carrières semées d'obstacles : l'exemple des cavalier-e-s de haut niveau". Que nous apprennent ces trois auteur(e)s ?
Jean-Pierre Digard montre que la fédération française d'équitation a connu depuis les années 1960 une progresssion très importante de ses effectifs, l'une des plus fortes en pourcentage parmi les fédérations françaises. L'équitation s'est donc à la fois massifiée et féminisée. La hausse des effectifs s'est par ailleurs accompagnée d'un changement de sens de l'activité : autrefois guerrière, liée au monde militaire, l'équitation est devenue un sport. Les pratiques et les valeurs traditionnelles de l'équitation s'en sont trouvées bouleversées. Chose d'autant plus sensible que, comme toute fédération sportive disciplinaire, la FFE a cherché dès lors à répondre à la demande de ses licenciés en diversifiant ses activités et ses services : certes tournée vers le sport compétitif, elle a aussi oeuvré pour retenir ses usagers-clients (ou en attirer de nouveaux) en orientant son offre vers un contenu de loisir partant du principe que tout le monde ne veut ou ne peut pratiquer à des fins de performance sportive. Voilà une stratégie classique des fédérations sportives, documentée dans les travaux menés, par exemple, par mon collègue sociologue Claude Lafabrègue. Digard note combien le profil sociologique et sportif du "nouveau cavalier" des années 1960 change. L'équitation s'ouvre très largement à une population urbaine, principalement issue des classes moyennes supérieures (cadres, commerçants, professions libérales, etc.). La juvénilisation est une autre caractéristique : à partir de cette époque, les moins de 25 ans forment les deux tiers des effectifs. Quid des femmes ? Il en fait "la caractéristique la plus remarquable de la population des nouveaux cavaliers" puisque "depuis 1973 (...) le nombre des cavalières a progressé de 120 % tandis que celui des cavaliers n'augmentait que de 42 %, si bien qu'aujourd'hui 63 % des licenciés sont des femmes". Quelles sont les explications possibles à ce fait caractéristique ? Digard dresse trois voies possibles :
1) raisonner à partir d'une forte spécificité de l'activité équestre, à savoir son caractère très chronophage. En d'autres termes, il faut du temps. Dès lors, le temps libre apparaît comme une variable essentielle. La disponibilité des femmes peut être mise en relation avec une insertion sur le marché du travail soit plus délicate (de par les inégalités entre hommes et femmes que l'on connaît), ce qui les conduit à ne pas pouvoir exercer une activité professionnelle régulière, soit non nécessaire sur le plan des revenus. C'est alors que le lien est fait avec le capital économique, car pour exercer l'équitation il faut du temps, mais aussi de l'argent. Le statut socio-économique apparaît en effet important, considérant que "statistiquement, le temps de participation féminine aux sports équestres est d'autant plus important que leur niveau de vie est plus élevé (...). Elles bénéficient de plus de moyens financiers pour payer des heures d'équitation, acheter du matériel de pansage et de sellerie, voire acquérir un cheval". L'équitation, sport de desperate housewives par excellence ? A priori, cette première voie n'apparaît pas très convaincante.
2) raisonner en termes de rapports de domination, certaines pratiquantes adoptant un discours emprunt des termes de "challenge" ou de "revanche", donc une motivation féminine d'autant plus grande qu'elle est liée à "la conquête d'un champ d'activité longtemps resté exclusivement masculin et (à) la pénétration d'un milieu sportif (que les femmes) continuent de percevoir, en dépit de sa féminisation, comme fondamentalement macho, voire misogyne". Pour ma part, je ne suis pas franchement emballé...
3) raisonner à partir du rapport entrenu à l'animal et du thème de la "sensibilité animalitaire". Digard avance que les hommes entretiennent un rapport fondé plus volontiers sur la force quand les femmes usent de douceur et de persuasion quand il s'agit de guider l'animal, de travailler avec lui. Les filles, plus promptes à "l'hippolâtrie", pour reprendre le néologisme de l'auteur ? On l'aura compris, il ne s'agit nullement de dire que ces qualités sont "naturellement" masculines et féminines. Comme elles sont au contraire socialement, culturellement et historiquement construites, très rapidement intériorisées, il faudrait donc aller chercher l'explication de la féminisation de l'équitation du côté du thème de la socialisation : sexuellement différencié, l'intérêt pour le soin de l'animal, chose éminemment importante dans ce sport, est inculqué et intériorisé dès la plus tendre enfance. Ce faisant, les mécanismes sociaux de production, de formation et d'intériorisation du goût en direction d'un sport où l'aspect "maternage" représente, aux yeux des enfants, une part essentielle de l'activité est un révélateur de la manière dont on fabrique les hommes et les femmes dans notre société. Travailler en ce sens peut ensuite se prolonger par une réflexion autour de la question de la reproduction sociale, en d'autres termes de l'initiation familiale, en particulier de la transmission de mères en filles, et plus globalement de la question des choix d'activités sportives en tant que composantes du projet éducatif parental. Personnellement, c'est la voie qui me paraît la plus stimulante.
Le thème de la socialisation occupe également la réflexion de Vérène Chevalier. Mais l'usage du concept ne sert pas le même objectif de recherche car la question centrale qu'elle pose n'est pas tant celle des raisons de l'entrée dans le monde de l'équitation (pourquoi les filles s'engagent dans un club ?) que des cheminements qui se déploient en son sein, bref de ce qui se passe une fois que l'on y a mis un pied (et un sabot). Elle montre que le statut de pratiquant(e) est tout sauf un état stable. Le ou la pratiquant(e) est, au contraire, particulièrement mobile : on peut rester licencié, on peut aussi faire défection, reprendre une licence, changer de club, etc. Il s'agit dès lors d'étudier cette population de pratiquant(e)s en l'envisageant sous l'angle de parcours. Pour faire ce travail qui renvoie à la dimension processuelle et temporelle de l'action, elle utilise le concept de carrière, hérité de la sociologie interactionniste : il est possible d'analyser ces parcours sportifs comme des carrières marquées par le franchissement d'étapes successives. Elle montre qu'une dimension essentielle de ce cheminement tient à la construction d'une identité de pratiquant(e). L'adoption de cette identité, c'est-à-dire le fait de se reconnaître soi-même comme pratiquant, passe par deux processus : la socialisation d'abord par la fréquentation assidue des espaces de pratique et d'initiés, à différentes étapes de la carrière ; l'acculturation ensuite par l'acquisition d'une culture institutionnelle spécifique. La carrière de pratiquant(e) a d'autant plus de chances d'être longue au sein du monde fédéral que l'individu rompt avec les représentations profanes antérieures à l'entrée dans le monde de l'équitation, vu bien souvent sous l'angle du loisir et de la promenade.
Le travail de Fanny Le Mancq prolonge, en quelque sorte, l'analyse de la construction des parcours sportifs dans le monde de l'équitation en comparant, pour sa part, les carrières des cavaliers et des cavalières, leurs différences, en se centrant plus particulièrement sur la discipline du saut d'obstacles. En effet, bien que les compétitions y soient réglementairement mixtes, les cavalières n'accèdent que rarement au plus haut niveau. Il s'agit ainsi de tenter de comprendre la réalisation moins fréquente du cursus sportif d'excellence pour les cavalières. A partir de deux enquêtes biographiques réalisées auprès de compétiteurs et compétitrices des différents niveaux, elle étudie la construction de ces carrières en les inscrivant dans le marché singulier et concurrentiel des sports équestres, caractérisé par un flou des frontières entre compétiteurs amateurs et travailleurs des sports équestres. Un marché par ailleurs organisé autour de l'enjeu de l'accès aux chevaux performants. Notation juste qui rappelle qu'en équitation, l'athète est d'abord le cheval. Dès lors, "réussir" c'est-à-dire accéder à une position de cavalier de haut niveau fait appel à des ressources extra-sportives, non physiques. Dans ce contexte, les compétiteurs, et particulièrement les compétitrices, sont confrontés à des obstacles pouvant limiter leur accès au plus haut-niveau. Le premier obstacle tient à la culture professionnelle de l'équitation, celle des catégories "pro" en particulier, qui est historiquement masculine, construite par et pour des hommes : accéder au plus haut niveau suppose d'affronter des résistances, de transgresser (ce qui a toujours un coût social, élevé selon l'auteure pour le cas des cavalières), de se frotter à un milieu dans lequel il est difficile de se sentir et d'apparaître légitime aux yeux des autres cavaliers et donc de soi-même. Le déni des compétences sportives existe (comme dans les autres sports, on ne leur reconnaît pas facilement de talent sportif) et il est d'autant plus renforcé que les femmes n'accèdent que difficilement aux professions des sports équestres, hormis celle d'enseignant avec le Brevet Professionnel de la Jeunesse, de l'Éducation Populaire et du Sport pour sa part largement féminisée (bien qu'assez récemment). Quand elles réussissent à être travailleuses des sports équestres, elles sont absentes des métiers liés à la compétition. Ou bien s'occupent-elles, en tant qu'enseignantes, des cavaliers les moins expérimentés quand les hommes enseignants encadrent les équipes de compétition et les cavaliers confirmés. N'occupant pas de positions d'expertise professionnelle ou bien placées en situation d'invisibilité, il leur est d'autant plus difficile d'être reconnues comme expertes compétentes sur un plan sportif... et donc d'accéder aux meilleurs chevaux. Des atouts peuvent venir compenser ces difficultés : être dotée d'un fort capital économique permet l'accès direct aux meilleurs chevaux, de même que pouvoir bénéficier du capital professionnel parental permet une initiation, une meilleure socialisation au monde des sports équestres et une aide précieuse dans l'accès aux chevaux à potentiel.
Bref, voilà quelques réponses apportées par les sciences sociales aux questions soulevées par le film. Reste à savoir si les regards scientifique et artistique du monde de l'équitation se rejoignent. Pour le savoir, rendez-vous au cinéma dès demain.
Bonne lecture et bon film !
PS : Marina Hands possède un compte Twitter (@MarinaHands) tout comme moi :-) (@lestrelin)
Lectures de Noël
Il y a la bière de Noël. Et il y a les lectures de Noël... En effet, j'avais écrit, l'an passé à la même époque, un billet sur ce blog pour mettre en lumière quelques ouvrages (lire ici). Cette année, j'ai plutôt décidé de mettre l'accent sur quelques articles scientifiques publiés récemment, agrémentés d'une lecture grand public pour finir sur une idée de cadeau de Noël (si vous n'avez pas encore fait votre choix) tout à fait orientée. J'assume... ;-)
Commençons par signaler un article de Jérôme Berthoud et Rafaelle Poli paru dans le dernier numéro de la Revue STAPS. Son titre : "L'après-carrière des footballeurs professionnels en Afrique du Sud". Principalement basé sur des entretiens auprès d'anciens joueurs ayant accompli une carrière professionnelle dans leur pays, ce travail met l'accent sur les dynamiques sociales et culturelles propres au milieu du football sud-africain et sur leur impact au niveau du style de vie adopté par les joueurs pendant leur carrière, ainsi que sur les conséquences morales et matérielles de ces choix une fois la carrière de joueur terminée. Que deviennent les joueurs en fin de carrière ? Quels sont les éléments contextuels qui les rendent particulièrement vulnérables ? Cette recherche identifie trois éléments "socialisants" susceptibles de mettre en péril la préparation de l'après-carrière : le club, le milieu socioculturel et la famille dans lesquels les joueurs ont grandi.
La revue Communications a consacré son dernier opus au travail. Dirigé par Thierry Pillon, ce numéro interroge le travail du point de vue de ceux qui le vivent au quotidien. A travers des exemples portant sur des activités très diverses et rarement étudiées jusqu'à présent, les auteurs, sociologues pour la plupart, donnent de l'expérience du travail une image qui, loin d'être univoque, en fait une activité complexe et riche, dont la part de créativité n'est jamais absente. Au sommaire, deux articles sur le sport : "Le physique de l'emploi" écrit par Oumaya Hidri, dans la continuité de ses travaux de thèse ; "Le professeur de fitness au travail : regard ethnographique en situation" par Lilian Pichot et Elodie Wipf.
"Jouer au-dessus du vide. Les parcours acrobatiques en hauteur : une offre hybride de loisir sportif". C'est le titre de l'article de Ghislain Hanula, Maxime Travert et Jean Griffet dans le dernier numéro de la revue Ethnologie française. Cette recherche prend pour objet les "acrobranches", ces parcours dans les arbres qui se sont particulièrement développés au cours de ces dernières années aussi bien dans les montagnes qu'à proximité des villes. Les auteurs s'interrogent sur l'hybridation qui est au coeur de ces parcs proposant de fait une offre de loisir particulière. Ludiques, ces parcours sont accessibles aux enfants. Mais jouant aussi sur le registre du risque, des sensations de vertige, ils séduisent également des adultes qui s'amusent à se faire peur dans un cadre sécurisé.

C'est Noël et un peu de lecture plus grand public ne peut pas faire de mal. Le magazine So Foot consacre son dernier numéro hors-série aux supporters. Au programme, une sélection des meilleurs articles parus ces dernières années mais aussi des portraits, reportages et enquêtes exclusifs. 148 pages très complètes au prix modique de 5 euros. Mais surprise du chef, le hors-série peut aussi être acheté avec la réédition du livre "mythique" de Philippe Broussard Génération supporter, paru en 1990 chez Robert Lafont et épuisé depuis de nombreuses années ! Si vous vous laissez séduire par cette offre, il vous en coûtera seulement 9,90 euro.
Enfin, une idée de cadeau de Noël (même si le So Foot hors série couplé au livre de Broussard est déjà un cadeau en soi, je l'admets). Si vous n'avez toujours rien trouvé à offrir à votre cousin supporter de l'OM, à votre mamie grande lectrice de sociologie ou à votre tonton gégé fan du PSG (que vous vous plaisez à énerver), alors d'une chose, vous êtes très en retard et de deux, il y a dans tous ces cas un cadeau qui vous sortira de ce mauvais pas. Oui, il y a mon livre paru voilà maintenant un an aux éditions de l'Ecole des hautes études en sciences sociales ! Courez vite dans une bonne librairie ou sur le site des éditions. Il prend peu de place dans la hotte du Père Noël, se place facilement sous un sapin et remplira de joie vos proches !
Joyeux Noël à toutes et à tous.
REDESP : Programme de l'année 2012
Fondé en 2007 par Marion Fontaine et Peter Marquis, alors doctorants à l'EHESS, le Réseau des doctorants en études sportives, le REDESP, poursuit ses activités et son projet : offrir un espace d'échanges scientifiques pour de jeunes chercheurs travaillant sur le sport sous l'angle des sciences sociales (dans toute leur diversité). Ce réseau est animé aujourd'hui (et depuis un an) par Charles-Eric Adam et Mylène Douet-Guerin, deux doctorants menant une thèse de sociologie du sport au sein du GEPECS, laboratoire de l'université Paris Descartes. Les séminaires se tiennent le mercredi de 16h à 18h, à la faculté de STAPS de Paris-Descartes, au 1 rue Lacretelle dans le 15e arrondissement de Paris (métro et tramway Porte de Versailles), au 3e étage de la faculté, dans la salle du GEPECS.
Voici donc le programme pour l'année 2012.
- 18 janvier : Valérie Schwob (Université Paris-Descartes, GEPECS) « Nager une richesse culturelle ou approche comparée de l'enseignement de la natation Chine, France, Sénégal ».
- 1er février : Haifa Tlili (Université Paris-Descartes, GEPECS) « La réception des discours dominants en matière de santé et d'obésité. Le cas des jeunes femmes venant du Maghreb qui immigrent à Montréal : entre reproduction, paradoxes et négociation ».
- 21 mars : Youenn Riou (Laboratoire ESO, Le Mans) « Conflit n'est pas violence. L'apprentissage de la distance inter-individuelle dans le cours d'EPS et la cours de récréation : entre négociation et conflit d'espace ».
- 4 avril : Constantin Pompiliu (Université de Bucarest et de la Faculté des sciences politiques - Université Libre de Bruxelles) « Le star minoritaire comme héros national dans la Roumanie communiste ».
- 16 mai : Sylvaine Derick (CESPRA) « Conditions d'émergence de pratiques rituelles et de croyances chez des sportifs de haut niveau en athlétisme ».
- 30 mai : Hugo Juskowiak (Université d'Artois, Sherpas-CREHS) « La fabrication des footballeurs professionnels dans le Nord-Pas-de-Calais ».
- 6 juin : Peter Marquis (EHESS) « Les sports américains et la Grande Guerre ».
- 27 juin : Ludovic Teneze (Université Paris-Descartes GEPECS) « Football et guerre : similitudes oppositions complémentarités ».
Petite précision finale : ces séminaires sont totalement ouverts.
Bons travaux à toutes et à tous.
De l'utilité des sports
Le 15 novembre dernier, le pure player Atlantico a mis en ligne une interview (reproduite ci-dessous avec leur aimable autorisation) que je leur ai accordée sur un sujet pour le moins original... Diantre ! Je crois bien que je n'aurais jamais imaginé en effet devoir causer de sociologie en réagissant sur le badminton, la Russie et le curling. Derrrière ces trois points, une interrogation commune : l'utilité d'un sport. On trouvera donc des éléments de réponse ci-dessous. Ils sont loin d'être exhaustifs. Sans doute était-il possible également de répondre autrement aux questions posées par le journaliste... J'ai pu toutefois parler de Norbert Elias, de la FSGT, de l'autonomisation du sport, de Mark Granovetter et de réseaux sociaux, de capital social.
Pour aller plus loin, voici quelques références que j'avais en tête lors de l'interview.
Voir aussi ce billet paru sur le blog de Denis Colombi "Une heure de peine".
Publié le 15 novembre 2011
Le badminton ? Un sport de combat !
Le ministère de la Défense russe va s'équiper de 10 000 raquettes de badminton pour entraîner ses tireurs d'élite. "C'est un sport qui aide à régler tout un tas de problèmes dans la vie" selon Vladimir Poutine
Le badminton, un vrai sport de soldat. Crédit Reuters
Atlantico : L'armée russe va s'équiper d'un nombre considérable de raquettes de badminton pour entraîner ses tireurs d'élite. Elle justifie ce choix en indiquant qu'il s'agit d'un sport "utile". En quoi le badminton est-il "utile" ?
Ludovic Lestrelin: Le sport peut renvoyer à plusieurs niveaux d'utilité, si l'on peut s'exprimer ainsi, et plusieurs formes d'utilité. Cela peut être une ou des utilités sur un plan individuel (bien-être, détente, socialisation, les finalités peuvent être diverses), mais aussi des utilités collectives, à dimension sociale, politique, économique, etc. L'utilité d'un sport ne se réduit pas à une utilité économique, à de la valeur marchande.
Le fait de penser le sport sous un angle utilitaire n'est pas nouveau. Dans l'exemple que vous évoquez, en l'occurrence utiliser le badminton pour la formation des tireurs d'élite de l'armée russe, il y a un schéma de pensée qui n'est pas neuf, celui de la transversalité : le sport permettrait des apprentissages que l'on pourrait transférer dans d'autres situations et d'autres contextes, hors des terrains sportifs. Rien d'original ici. Prenez, par exemple, le monde de l'entreprise qui se calque, depuis les années 1980, sur le monde sportif. C'est le même raisonnement. N'a-t-on pas vu, en 2007 à la suite de la coupe du monde de rugby organisée en France, des agences de conseil proposer des séminaires de motivation de cadres de grandes entreprises autour des valeurs de ce sport ?
Par ailleurs, il n'est plus rare de voir de grands entraîneurs de football, de handball, faire des conférences lors de séminaires d'entreprises autour du thème du management d'équipe par exemple. C'est vrai aussi pour de grands champions qui peuvent faire des conférences autour de la performance. On peut s'interroger sur la pertinence de ces analogies, mais force est de constater que c'est devenu une chose assez banale. S'agissant du badminton et du tir, le transfert ne saute pas immédiatement aux yeux. Mais sans doute peut-on considérer que le badminton développe des compétences utiles à la pratique du tir de précision. Je suppose que c'est l'hypothèse faite par les décideurs militaires russes.
Si ce sport est si utile que ça, pourquoi sa pratique en France reste-t-elle si marginale ?
La question renvoie à divers éléments. L'attrait pour une pratique sportive ne se fonde pas sur un calcul utilitariste : avant de pratiquer et de "choisir" une discipline sportive, les gens ne se posent pas la question de savoir si celle-ci est utile ou non. En outre, de puissantes logiques sociales orientent les goûts et les dégoûts en matière de sports et pèsent sur les modalités de pratique d'un même sport. Il existe plusieurs manières de pratiquer une même discipline, des luttes autour de la définition de la bonne manière de pratiquer. Et tout cela est largement influencé non pas par des questions d'utilité mais des enjeux de distinction, de distance sociale. Cela a été montré depuis longtemps par les sociologues du sport. Enfin, je ne suis pas certain que le constat selon lequel la pratique du badminton en France est marginale soit juste. Certes, le badminton ne fédère pas de très nombreux licenciés en comparaison d'autres fédérations sportives. C'est toutefois une activité sportive très pratiquée en milieu scolaire et dans un contexte de loisir, sans encadrement fédéral. Dans ce dernier cas, la notion de plaisir est très importante.
D'une certaine manière et selon une logique d'accomplissement personnel, une activité qui procure du plaisir peut être considérée comme une activité utile sur un plan individuel. Le pratiquant attend quelque chose du sport qu'il pratique. Cela peut donc être le plaisir de la dépense physique. Il peut exister d'autres motifs. Bien souvent, la pratique d'une activité physique et sportive est aujourd'hui motivée par un souci de soi, un souci du corps.
N'est-ce pas étrange de parler de sport "utile" ? Qu'est-ce que cela raconte sur la conception qu'a notre société à l'égard du sport ?
Cela n'a rien d'étrange et n'est pas propre à notre époque. Cela renvoie à une histoire ancienne. Le sport et les formes d'activités physiques très en vogue au XIXe siècle (les gymnastiques) ont d'abord été pensés sous l'angle de leur utilité. Les finalités étaient principalement disciplinaires, éducatives et hygiénistes : former des hommes forts, développer une morale, éduquer la jeunesse, former l'élite de la Nation, ou encore lutter contre l'alcoolisme et la tuberculose (aujourd'hui ce serait l'obésité), etc.
De nombreuses institutions se sont emparées des sports : armée, école, religion, entreprises, partis politiques, syndicats, etc. Ces institutions ont toutes été intéressées par la pratique sportive. Cela a donné ce que l'on a appelé le sport affinitaire. Dominante dans la première moitié du XXe siècle, cette forme de sport ne se contentait pas du sport en quelque sorte et visait des buts sociaux, idéologiques qui dépassaient la seule ambition sportive. Les mouvements sportifs catholiques ont été très puissants jusqu'à la seconde guerre mondiale. Ce sport affinitaire existe encore aujourd'hui. La FSGT est une grande fédération qui puise ses racines dans l'histoire du sport ouvrier.
Mais ce sport utilitaire, arrimé à des objectifs plus larges, a vite été concurrencé au cours du XXe siècle par une autre logique, celle du "sport pour le sport". Ce courant qui valorise la compétition, le spectacle de la performance s'impose peu à peu. Dans les années 1950 et 1960, c'est lui qui s'impose et on assiste à un renversement total : le sport devient souverain, autonome par rapport aux institutions militaires, scolaires et médicales, et capable d'imposer ses propres principes. Ce qui explique sans doute que l'on puisse être aujourd'hui surpris par le fait de parler d'un sport utile. C'est simplement que l'on a oublié que le sport pouvait être autre chose qu'un spectacle de la performance, uniquement centré sur des enjeux proprement sportifs, et autre chose qu'un simple délassement.
En étant utile, le sport ne perd-il pas son aspect ludique ?
Le sport peut être les deux : utile et ludique. On touche là en fait à une question épineuse, qui est celle de la définition du sport. Norbert Elias avait cette formule pour définir le sport : "un jeu sérieux". Le sport est un jeu sérieux... L'oxymore est intéressant : c'est à la fois de l'ordre du ludique, mais cela renvoie aussi à autre chose. Des règles, une organisation, de la professionnalisation, etc. N'oublions pas que le sport peut devenir un travail pour certains pratiquants. Sans aller jusque-là, de nombreux pratiquants qui s'investissent dans un sport sont peu à peu amenés à toucher à des formes de rationalisation de leur pratique. Ne serait-ce que parce qu'ils s'engagent dans des formes de préparation physique, de planification, etc. (En savoir plus sur ce sujet...)
D'autres sports ne sont-ils pas plus adaptés à des besoins militaires ?
Je ne sais pas... Sans doute. On pense immédiatement aux sports de duels, de combat. On pense aussi à la natation. Toujours est-il que le sport peut servir pour la préparation à la guerre. C'est en tous les cas ce qu'ont longtemps pensé les autorités. En France, le sport était encore rattaché il y a peu au ministère de la Santé. Il n'est pas inutile de rappeler qu'au début du XXe siècle et jusque dans les années 1920, le sport est rattaché au ministère de la Guerre. Des hommes issus de l'Armée, d'anciens combattants dirigent alors le sport. Celui-ci est donc très lié à des questions de défense nationale. C'est très vrai au XIXe siècle et au début du XXe siècle en France. Visiblement, en Russie, c'est encore très vrai aujourd'hui.
L'armée française doit-elle suivre l'exemple de son homologue russe ?
Je me garderais bien de donner quelque conseil à l'armée française.
Une dernière question : prenons un sport très marginal comme le curling. Est-il lui-aussi "utile" à quelque chose ?
Le curling est un loisir comme un autre. A ce titre, il remplit une "utilité", des utilités. Chaque pratiquant y trouvera des choses utiles. A un niveau plus large, le curling peut même être économiquement utile. Ce n'est pas parce que cette activité n'est pas productive qu'elle n'est pas utile. Que font les gens pendant une partie de curling ? Ils se rencontrent, ils discutent de nombreux sujets, en dehors même du sujet du curling. Les gens élargissent ainsi leur horizon : ils parlent avec des gens qui ne sont peut-être pas ceux qu'ils côtoient le reste du temps. Donc ils créent des "ponts", comme le dirait le sociologue Mark Granovetter, c'est-à-dire des liens qui mettent en contact des individus venus d'horizons divers. Des liens qui permettent de faire passer de l'information.
Le pratiquant de curling va sortir de son petit réseau proche pour s'ouvrir vers d'autres réseaux, il va discuter, peut-être d'emploi, d'opportunités de travail. Tout ceci est très utile, dans une société, sur un plan économique. Par ailleurs le pratiquant s'intègre, s'engage auprès d'autres individus. Autour de la pratique du sport, il y a aussi des liens qui peuvent devenir amicaux. Au bout d'un certain temps, tout pratiquant est autant attaché à son sport qu'aux personnes avec lesquelles il pratique. La pratique sportive favorise donc de la réciprocité entre des individus, de la confiance. Or la confiance, c'est fondamental dans toute société. C'est même un principe de base de tout échange économique.
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Le rugby ou la rationalisation du sport
Demain, l'équipe de France de rugby jouera la finale de la 7e coupe du monde contre les célèbres All Blacks dans le stade "mythique" d'Auckland : l'Eden Park, un nom si chargé de symbole qu'il a été donné d'ailleurs à une marque de vêtements créée par d'anciens rugbymen à la fin des années 1980. Cette finale de 2011 sera-t-elle le remake de la première finale de 1987 jouée dans le même lieu entre les deux mêmes équipes (victoire 29 à 9 des Blacks contre les Bleus) ? Les Français soulèveront-ils pour la première fois de leur histoire la coupe Webb Ellis ? Nous le saurons bientôt.
Dans un très intéressant livre de 2010 intitulé La sociologie sur le vif, que je qualifierais volontiers d'invitation à la sociologie (et conforme à cet égard aux objectifs de ce blog), le sociologue Cyril Lemieux consacrait une courte analyse à la popularité du rugby, un sport devenu professionnel en 1995 seulement, mais marqué néanmoins depuis par le développement sensible de sa mise en spectacle. Il concluait son propos ainsi :
"En définitive, on pourrait aller jusqu'à dire que le rugby est un sport de moins en moins populaire, si l'on entend par "populaire" un sport que tout le monde peut pratiquer. Il est une activité sportive de plus en plus professionnelle, c'est-à-dire de plus en plus rationalisée et pilotée par les logiques de préparation scientifique et biomédicale, du marketing et de la communication de masse. Un sport dont le haut niveau est donc de plus en plus inaccessible au commun des mortels en tant que pratique, au fur et à mesure qu'il devient de plus en plus accessible en tant que spectacle" (p. 259).
Voilà une invention qui ne contredira pas les propos de Cyril Lemieux : le simulateur de mêlée. Un intéressant reportage posté au début du mois de septembre sur l'excellent site d'Universcience.tv, et que l'on trouvera ci-dessous, présente l'appareil, l'utilisation qui en est faite par le centre national du rugby français. On y apprend que le simulateur, très perfectionné, a fait l'objet d'un dépôt de brevet par la fédération française de rugby et l'industriel Thalès. Sont invités à s'exprimer un biomécanicien, un ingénieur, un spécialiste des neurosciences. Certes le simulateur est, je cite, "pensé comme un outil de recherche et de prévention" (les applications extra-sportives sont bien évoquées à la fin du reportage. Pour ce qui est de la prévention, il s'agit des blessures cervicales). Bien évidemment, il est aussi un formidable "outil d'entraînement" permettant aux joueurs, jeunes en devenir, talents déjà confirmés, de se perfectionner et de travailler. C'est alors la rationalisation poussée des techniques d'entraînement propres au sport de haut niveau d'aujourd'hui qui apparaît à l'écran.
Rugby : une mêlée plus vraie que nature
Source : Universcience.tv "La WebTV scientifique hebdo" (newsletter sur inscription gratuite possible)
Sur le sujet de la professionnalisation du rugby, sa spectacularisation et sa réception par le public, il faut lire l'article d'Andy Smith, politologue à la FNSP, paru dans la revue Politix en 2000 intitulé : "Comment le néolibéralisme gagne sur le territoire ? A propos de quelques transformations récentes du rugby". L'article est téléchargeable au format PDF en cliquant ici.
Plus largement, plusieurs chercheurs en sciences sociales ont consacré des travaux au rugby. Quelles questions se sont-ils posés ? Celles de l'implantation et de la diffusion spatiales d'abord. Elles concernent aussi bien l'historien, le géographe, le sociologue que l'anthropologue : pourquoi le rugby s'est-il ancré dans le Sud-Ouest ? Comment ? Via quels acteurs ? Aujourd'hui, que fait la mondialisation au rugby, un sport historiquement si territorialisé ? Classiquement en sociologie, science des écarts, la distribution sociale des goûts sportifs compose une part importante des questionnements : qui (socialement) sont ceux qui pratiquent le rugby et l'apprécient ? Le choix du rugby n'est-il pas devenu une stratégie parentale d'évitement face au football et à ses pratiquants ? La question de ses fonctions est également abordée, à travers l'analyse des clubs, de la sociabilité autour du rugby du dimanche, de son inscription dans une culture locale. La question des rapports sociaux de sexe est fort intéressante : dans quelle mesure le rugby, "fief de la virilité", participe-t-il de la construction du masculin et du féminin ? De quelle masculinité ? De quelle féminité ? Les questions de sa spectacularisation, du rôle de la télévision, de son suivi par les "fans" en sont d'autres. J'en oublie...
Voici une liste non exhaustive de travaux. Classés par ordre chronologique, ils se posent comme une belle entrée en matière :
- Christian Pociello, Le rugby ou la guerre des styles, Paris, Métailié, 1983.
- Sébastien Darbon, Rugby, mode de vie. Ethnographie d'un club Saint-Vincent-de-Tyrosse, Paris, Jean-Michel Place, 1995.
- Sébastien Darbon (dir.), Rugby d'ici. Une manière d'être au monde, Paris, éditions Autrement, 1999.
- Anne Saouter, Etre rugby. Jeux du masculin et du féminin, Paris, éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2000 (Anne Saouter a écrit également un article intitulé "La maman et la putain" dans un numéro de la revue Terrain paru en 1995)
- Andy Smith, La passion du sport. Le football, le rugby et les appartenances en Europe, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001.
- Le dictionnaire culturel du sport paru l'an passé (2010) chez Armand Colin consacre plusieurs entrées au rugby.
Bonne lecture, bon match !
Football et Droit : un colloque à Rouen
Mercredi 12 octobre, un colloque est organisé à l'université de Rouen sur le thème "Football et Droit". Le programme de la journée est dense et fort intéressant. On peut le trouver en suivant le lien ici, ou bien ci-dessous. Personnellement, j'interviens en début d'après-midi avec un papier intitulé : "Droit et radicalisation de la politique de contrôle du supportérisme en France et en Europe".
Petit topo de cette journée : le thème de ce colloque original a de quoi surprendre, car il réunit deux mondes a priori très différents. Pourtant, le football et le droit ont un point commun : chacun obéit à la logique de la loi du plus fort. En conséquence, les interactions qui existent entre les deux reposent sur une logique similaire. D’un côté, le droit encadre le football, d’autant plus que la juridictionnalisation des litiges sportifs est en plein essor. De l’autre, le football entend imposer, peut être plus que toute autre discipline, l’idée de spécificité sportive au plan juridique. Cette journée est l’occasion de comprendre les relations multiples et complexes qu’entretiennent le football et le droit à travers les règles de sources privée, nationale et européenne. Ce colloque est organisé par l’association JURISART qui regroupe les docteurs et doctorants en droit de l’Université de Rouen, sous l’égide de la faculté de Droit, Sciences Economiques et Gestion et, de la faculté des Sciences du Sport et de l’Education Physique
Informations pratiques : le colloque se déroule sur le site Pasteur de l'université de Rouen, au sein de la faculté de droit, sciences économiques et de gestion (photo ci-dessous). Début de la journée : 9h ; fin : 17h30.
Contact : jean-baptiste.pointel@univ-rouen.fr

























