Une 20 minutes 8 octobre 2013

Aujourd'hui 8 octobre, le quotidien gratuit 20 minutes a consacré sa couverture au sujet des ultras. Je cite la une : "Ultras contrôlés. Certains supporters parisiens, qui n'ont pourtant commis aucune infraction, n'ont plus accès aux stades. Partout en France, les relations entre les clubs et leurs fans les plus radicaux se détériorent". Le dossier évoque la situation autour du Paris-Saint-Germain et relate une procédure en cours. 66 supporters ont en effet décidé de mettre en demeure le PSG et la Préfecture de police de Paris afin de de leur demander de justifier les interdictions de stade mais aussi de les indemniser (lire ici : http://www.20minutes.fr/sport/football/1232997-20131007-cinquantaine-dultras-mettent-demeure-psg-prefecture-police-paris).

Cette initiative coïncide avec la récente procédure lancée par le Collectif SOS Ligue 2 contre la Ligue de football professionnel afin de faire respecter le droit à la liberté d'expression (voir le communiqué publié aujourd'hui : http://www.sos-ligue2.com/sos-ligue-2-attaque-la-lfp-en-justice/). Ces deux exemples tendent à accréditer l'hypothèse du rôle croissant de la justice dans la résolution de conflits opposant supporters et dirigeants (ou les pouvoirs publics) traditionnellement réglés par des formes de régulation informelle. On peut désigner par le terme de judiciarisation cette tendance qui consiste à saisir plus fréquemment des tribunaux civils pour résoudre des litiges, des controverses et modifier des équilibres. Un tel mouvement s'est dessiné depuis quelques années maintenant. J'avais évoqué cet aspect sur ce blog dans des billets datés du 29 avril 2010 et du 6 novembre 2010 (billets à lire ici : http://lestrelin.canalblog.com/archives/2010/04/29/17731592.html et également là : http://lestrelin.canalblog.com/archives/2010/11/06/19534148.html).

De telles procédures en disent long sur l'état des relations entre des parties qui ont décidément du mal à se comprendre. Au-delà de l'action entamée par des supporters du PSG, je suis interviewé dans le cadre de ce dossier pour évoquer l'univers des supporters ultras de manière la plus accessible possible (il s'agissait bien de faire saisir au lecteur lambda la réalité du supportérisme ultra). Le journaliste, Antoine Maes, a choisi comme titre : "Les supporters ultras sont un mouvement en perte de vitesse évidente". Oui, le supportérisme ultra en France va mal. Outre la disparition de la scène ultra parisienne, cette situation difficile s'est traduite récemment par la mise en sommeil et l'auto-dissolution de deux groupes importants du paysage supportériste français, le Roazhon Celtic Kop, soutenant le Stade Rennais depuis 1991, et les Green Angels, supporters de l'AS Saint-Étienne depuis 1992. En creux, parce que le format de l'interview ne permettait pas d'approfondir, ce sont deux enjeux forts qui sont aujourd'hui posés : d'un côté, il convient de questionner la capacité des supporters français (ultras et autres) à se fédérer pour pouvoir faire entendre leur voix auprès des instances du football et des autorités publiques et pour valoriser la culture positive du supportérisme. Un tel projet semble aujourd'hui plus que nécessaire ; de l'autre, il convient aussi de questionner la capacité des dirigeants du football français à reconnaître et à préserver la diversité des manières de vivre le stade et le match. Plus largement, se soucie-t-on du public aujourd'hui, en dehors de toute considération marketing et économique ? Voilà des questions qui pourraient être soulevées au sein du groupe de travail sur le "football durable" présidé par Jean Glavany et installé par le ministère des sports (Lire ici : http://www.sports.gouv.fr/accueil-du-site/a-la-une/article/Groupe-de-travail-pour-un-modele-durable-du-football-francais).

L'interview complète est en ligne sur le site Internet du quotidien (lien : http://www.20minutes.fr/sport/football/1233111-20131007-football-les-supporters-ultras-mouvement-perte-vitesse-evidente). Je la reproduis également ci-dessous. 

INTERVIEW – Sociologue du sport et spécialiste des ultras français, Ludovic Lestrelin décrypte la situation de ces fanatiques en France…

ultras montpellier

On les connaît peu, voire pas du tout. Le spectacle en tribunes? C’est eux. Les fights entre supporters? C’est aussi eux, parfois. Les supporters ultras occupent une place à part dans l’univers du football. Ludovic Lestrelin, maître de conférence à l’université de Caen, leur a consacré une thèse. Il revient sur la situation délicate de ces spectateurs à part.

Depuis plusieurs mois, il y a un durcissement des relations entre les supporters ultras et les autorités. Cette forme de supportérisme va-t-elle disparaître?

Tout un tas de groupes ont été dissous par décret après des incidents, d’autres se sont mis délibérément en sommeil, comme à Rennes récemment. On tend,avec l’exemple du PSG, à avoir un stade synonyme de très fort contrôle social. Avant, c’était un espace de libération des émotions. Aujourd’hui, cet espace-là est soumis à un régime de contraintes très spécifiques pour assurer la conformité du public à un certain nombre de manières d’être. Les ultras revendiquent une manière particulière, turbulente, qui valorise la conflictualité, un engagement intense. 

Un comportement qui va contre les pratiques commerciales des clubs?

Le PSG peut augmenter le prix des places. Les autres dirigeants ne peuvent pas se le permettre, ce serait suicidaire. Chez les ultras, il y a une contestation de la marchandisation du foot. 

Pourquoi la situation est-elle si tendue en ce moment?

Il y a un contexte sécuritaire extrêmement pesant. Mais dès les années 80, ces groupes ont connu des difficultés. Trouver une place en tribune, avoir une forme de reconnaissance… Parce qu’à côté de cette revendication d’indépendance, on cherche malgré tout une forme de reconnaissance. Dès le départ, être ultra, c’est être dans la difficulté. Après, dans les années 1990, l’étau sécuritaire s’est massivement resserré. 

Les ultras sont-ils nécessairement des supporters politisés?

Le positionnement politique des groupes ultras est un sujet délicat. Très majoritairement, ce sont des groupes apolitiques. Il y a des formes d’engagement, mais ils ne sont pas politiques dans le sens de la référence à des idéologies de gauche ou de droite. Mais ils sont politiques parce que ce sont des regroupements où il va y avoir une expérience de l’action collective et de la contestation. On ne va pas simplement être un animateur de stade, on va aussi développer une vision critique du foot moderne. 

C’est quoi le portrait-robot d’un ultra français?

Un ultra, c’est un jeune homme, majoritairement. Il va vivre son soutien à son club comme une manière de défendre sa ville. Il sera attaché à une appartenance territoriale forte. Il va chercher à faire vivre le stade et progressivement, il construit une sorte de compétition parallèle qui met aux prises d’autres groupes d’ultras. On va se mesurer sur la suprématie vocale, voire parfois s’imposer physiquement dans la rue. Être ultra, c’est aussi vivre le soutien à son équipe au quotidien, de manière collective. Et ça, ça passe par le déploiement d’activités annexes comme des actions caritatives, organiser des concerts… Tout ce qui fait une vie associative normale. 

Où sont les groupes ultras les plus puissants?

Saint-Etienne reste une place forte. Montpellier et Nice sont des clubs où il y a une tradition ancrée. A Lyon, il y a aussi des groupes qui sont encore bien structurés. Marseille, c’est particulier, parce qu’une frange des supporters ultras dits historiques considère que le mouvement est mort au Vélodrome. On reproche à certains groupes une forme d’entreprenariat et des relations ambiguës avec les dirigeants, ce qui est très éloigné des idéaux originaux. Malgré tout, c’est un mouvement en perte de vitesse évidente. 

Le dialogue est-il encore possible?

A Caen, il y a eu un mouvement de contestation sur la politique tarifaire au stade, sur les conditions de sécurité, sur les horaires… Le groupe le plus structuré a porté ça, et ce groupe a ensuite pu discuter avec les dirigeants, et il y a eu des évolutions. Comme quoi, il peut y avoir des formes de discussion. Au niveau national, il  y a eu plusieurs tentatives avortées de coordination depuis une quinzaine d’années. C’est compliqué parce qu’il y a des rivalités historiques entre groupes qui font que se réunir autour d’une table n’est pas évident. Ce qui a été fait en Allemagne. Là-bas, malgré des mouvements de contestations importants depuis un an, on a réussi à avoir une tolérance beaucoup plus grande.

crédits photo : Des supporters ultras de Montpellier manifestent le 21 septembre 2012 au stade de la Mosson. PASCAL GUYOT / AFP