Julie Demeslay

Le premier portrait de sociologue concerne une sociologue, il s'agit de Julie Demeslay et je la remercie vivement de s'être prêtée au difficile exercice d'inaugurer une nouvelle catégorie de billets sur ce blog. Après une thèse soutenue à l'université de Paris Ouest Nanterre en octobre 2011, Julie est, depuis septembre 2012, maître de conférences en Staps à l'Université Paris Est Créteil Val de Marne. Son laboratoire d'appartenance est le LIRTES (le Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche sur les Transformations des pratiques Éducatives et des pratiques Sociales). Dans la continuité de ses travaux de doctorat (au cours duquel elle a participé à une enquête collective pour la MILDT-INSERM intitulée Les dispositifs antidopage à l’épreuve de la critique), elle se consacre principalement à une sociologie du dopage, se centrant en particulier sur l'organisation internationale de la lutte. Dirigée par Patrick Trabal, sa thèse porte sur cette question. La revue Terrains & Travaux a accueilli en 2007 un travail sur les contraintes du processus d'harmonisation des politiques antidopage. Bien évidemment, Julie a été amenée à s'intéresser au rôle de l'Agence mondiale antidopage (sur cette organisation, voir son article de 2013 paru dans International Review on Sport & Violence). Elle a produit en 2012 un article publié dans la revue Temporalités sur un cas de narcolepsie (chez un cycliste professionnel) analysé comme moment critique de mise à l'épreuve de la lutte antidopage. Notons encore que sa thèse a été transformée en ouvrage, paru en 2013 aux éditions Pétra (coll. "Pragmatismes") : L’institution mondiale du dopage. Sociologie d’un processus d’harmonisation. Les lecteurs les plus avertis auront compris que les travaux de Julie s'inscrivent sous l'angle de la sociologie pragmatique (dont on trouvera d'ailleurs un récent et intéressant "mode d'emploi" dans la dernière livraison de la revue Politix). À ce titre, elle contribue à l'ouvrage, Sports et controverses (2013), dirigé par Cécile Collinet et Philippe Terral aux Éditions des Archives Contemporaines. Son texte porte sur la liste des interdictions en matière de dopage comme objet de controverses (p. 81-97). 

Julie, peux-tu raconter comment tu es « entrée en sociologie » ?

J’ai été initiée à la sociologie (du sport particulièrement) lors des premières années de mon cursus universitaire en Staps. La question du dopage m’a d’emblée intéressée. Mon « entrée en sociologie » s’est faite ensuite en deux temps. D’abord, je parlerais d’une entrée dans la recherche. Mon mémoire de M1, réalisé sur Dijon sous la direction de Benoît Caritey, m’a conduite à investiguer, sur la base d’archives de presse écrite et télévisée et de cas différents, trois formes de dopage : d’Etat, individuel et collectif. En M2 puis en thèse, sur Nanterre sous la direction de Patrick Trabal, je peux dire que je suis entrée plus avant en sociologie. D’une part, par des lectures plus approfondies en sociologie du sport mais aussi et surtout en sociologie de façon plus générale. D’autre part, par ma participation à deux types de séminaires, les uns prenant la forme d’ateliers de travail à l’initiative de Patrick Trabal avec ses étudiants de Master et doctorants ; les autres organisés par Francis Chateauraynaud notamment, dans le cadre du Groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive (GSPR) de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) à Paris.

Tu travailles sur le sport. Quel est ton rapport à l’univers sportif ? Faut-il avoir été sportive pour penser le sport ?

J’ai personnellement pratiqué plusieurs activités, parmi elles la gymnastique, le tennis, le volley ball et l’escalade et j’ai été professeur d’EPS dans le secondaire pendant 5 ans. Mais je ne pense pas qu’avoir été sportive et/ou être sportive constitue un gage de réflexivité sur le sport. Cette inférence réduirait d’autant les terrains d’investigation potentiels des chercheurs. Ce qui compte, selon moi, c’est l’intérêt que l’on porte à la question sportive, à ce qui se passe, se joue, se discute et se dispute sur le terrain. Ce n’est donc pas tant l’expérience du sociologue qui importe que l’expérience que les acteurs font de leurs actions, de leurs jugements, et de ceux des autres.

Peter Berger, reprenant Max Weber, aime à parler de « démon sociologique » pour imager ce qui anime le sociologue. Te sens-tu possédée ?

Non, je n’ai pas cette sensation. La sociologie ne représente pas un côté obscur chez moi. Bien au contraire, la recherche me stimule et lors d’échanges et de travaux collectifs je me sens en toute possession de mes moyens.

Que dirais-tu pour inviter celles et ceux que la sociologie rebute ou ennuie à pratiquer le « jeu sociologique » ? Quelle phrase écris-tu sur le carton d’invitation ?

Enrichissement assuré ! (note du rédacteur de ce blog : enrichissement est à entendre ici comme enrichissement intellectuel, bien entendu...)

Quels sont les ouvrages que tu placerais dans ta bibliothèque idéale des sciences sociales ?

Parmi de nombreux autres, voici quelques ouvrages de traditions sociologiques différentes qui ont compté dans mon travail de thèse parce qu’ils m’ont conduite à questionner particulièrement les formes de coopération et d’opposition entre les acteurs engagés dans la lutte antidopage. Il y a le Akrich, Callon, et Latour (2006), Sociologie de la traduction – Textes fondateurs (aux Presses des Mines). Qu’est-ce que le cosmopolitisme ?, d'Ulrich Beck, traduit de l’allemand par Aurélie Duthoo chez Flammarion Aubier en 2006. Je citerais ensuite Christian Bessy et Francis Chateauraynaud, Experts et faussaires (Métailié, 1995). Une autre production de Chateauraynaud : Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique (Pétra, 2011). Le classique Michel Crozier et Ehrard Friedberg, L’acteur et le système au Seuil. Un livre de l'anthropologue Mary Douglas, Comment pensent les institutions, réédité chez La Découverte (1ère édition 1986). Un livre de sociologie de l'action publique, Gouverner par les instruments, par Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès aux Presses de la Fondation Nationale des Sciences politiques (2004). Enfin, le classique de Jean-Daniel Reynaud, Les règles du jeu. L’action collective et la régulation sociale, chez Armand Colin (1ère édition 1989).

Dans Science de la science et réflexivité, paru en 2001, Pierre Bourdieu écrit que « la sociologie souffre beaucoup du fait que la recherche de distinction à tout prix (…) encourage à forcer artificiellement les différences (vis-à-vis des travaux antérieurs) ». Revendiques-tu une dette et un héritage intellectuels ?

92828344_oPour ma part, je ne travaille pas pour l’instant sous la pression d’une « distinction à tout prix ». Par exemple, dans mon analyse du processus d’harmonisation des règlementations antidopage au niveau international, je suis allée puiser dans la sociologie des institutions, des organisations, des sciences afin de questionner et d’éclairer la complexité de mon objet. Et si je me suis démarquée par certains aspects de ces courants théoriques, je ne pense pas l’avoir fait de façon artificielle. Je n’ai jamais utilisé jusque-là les termes de dette et d’héritage intellectuels. Pour autant, j’ai trouvé dans la perspective d’un pragmatisme sociologique plusieurs points d’ancrage riches pour l’analyse de mes objets. Ainsi, dans la continuité de Francis Chateauraynaud (notamment le 15 novembre 2013, lors du séminaire intitulé « Pragmatisme et conflictualité : La critique des pouvoirs en régime de controverse » qu’il dirige avec Jean-Michel Fourniau), l’attention à l’activité perceptuelle et en cela aux rapports des acteurs au monde sensible, à la dimension processuelle de la production des arguments et de la transformation des actions, à l’articulation plurielle entre des valeurs et des mondes ou encore à la réversibilité des positions de pouvoir nourrit ma façon de construire mes objets de recherche.

Quels sont les travaux de sciences sociales spécifiquement consacrés au sport que tu rangerais en bonne place dans ta bibliothèque idéale ?

Voici, là encore, seulement quelques références parmi celles qui me paraissent incontournables pour appréhender la question du dopage. Il y a d'abord l'ouvrage coécrit par Christophe Brissonneau, Olivier Aubel et Fabien Ohl, paru aux PUF en 2008, L’épreuve du dopage. Sociologie du cyclisme professionnel. Il y a ensuite le livre de Pascal Duret et Patrick Trabal chez Métailié (2001), Le sport et ses affaires. Une sociologie de la justice de l’épreuve sportive. Une référence d'un chercheur anglais ensuite, Barrie Houlihan, La victoire, à quel prix ? Le dopage dans le sport (Strasbourg, Conseil de l’Europe, 2003). Enfin, il y a la thèse de Loïc Sallé, dirigée par Jean-Charles Basson et Catherine Louveau : Le gouvernement du dopage en France : entre pouvoirs publics, acteurs sportifs et médecins : La production de la loi de 1999 comme illustration (Université de Rouen, 2004). 

Pourquoi le sport est-il un objet scientifique digne d’intérêt ?

Parce qu’il croise des problématiques liées au travail, aux professions, à l’éducation, aux politiques sociales, à l’économie, au droit, à la santé, à la technique et aux techniques du corps, au genre, à l’expertise, aux médias, aux institutions, au monde associatif, aux conflits, etc., autant d’objets au centre des intérêts sociologiques actuels.

Quels sont tes plaisirs favoris de chercheuse ?

Travailler collectivement au montage et à la réalisation d’un projet de recherche, aller à la rencontre des acteurs et échanger avec eux, lire, écrire.

Le lieu le plus insolite dans lequel t'a conduit ton métier de sociologue ?

A l’issue d’un entretien, mon interlocuteur m’a proposé de me faire raccompagner à l’aéroport de Nice… en hélicoptère ! J’ai donc eu la chance de survoler la baie entre Monaco et Nice au coucher du soleil.

Récemment, un ouvrage a été dédié à la carrière de Christian Pociello : Faire trace. Quelle trace aimerais-tu laisser ?

Il serait prétentieux au vu de mon jeune parcours de parler de trace. J’aimerais que ceux qui me lisent se souviennent d’un travail épistémologique et méthodologique rigoureux et d’une honnêteté intellectuelle.