sainté Rennes 10

Bérangère Ginhoux est membre du Centre Max Weber UMR5283. Elle a soutenu une thèse en sociologie en octobre 2013, intitulée « Les Ultras. Sociologie de l’affrontement sportif et urbain », à l’Université Jean Monnet à Saint-Etienne, sous la direction de Michel Rautenberg et Thomas Bujon (co-encadrant). À travers une recherche ethnographique, menée principalement par observation participante et par entretiens semi-directifs, elle décrit, dans une perspective interactionniste de la déviance, le monde social des supporters de football ultras, reposant sur une culture spécifique, un langage, des codes et des règles. Mais elle s’intéresse aussi particulièrement aux interactions entre les ultras, les ultras « adverses » et les acteurs de la sécurité (policiers, stadiers, etc.) et présente un monde fait de compromis, d’ajustements pratiques et de négociations. C’est notamment ce qu’elle montre dans l’article intitulé « Le supportérisme comme problème urbain », publié en 2010 dans Questions de communication. Dans un autre article, publié en 2012, dans la revue Sociétés et Jeunesses en difficulté, elle s’intéresse au fort processus de criminalisation et de judiciarisation du monde des ultras et montre de quelle manière l’interdiction de stade amène les ultras à repenser leur carrière de supporter. Par ailleurs, elle interroge l’engagement des jeunes filles dans ces groupes à dominante masculine (sur ce sujet, un article est à paraître en 2014 dans Agora. Débats/Jeunesses : « Être un gars du groupe quand on est une fille »). Elle souhaite appliquer ce questionnement à d’autres mondes à dominante masculine : les « bandes » de jeunes de quartiers populaires urbains, le monde policier, ou encore celui des groupes politiques et militants d’extrême droite ou d’extrême gauche. L'entretien porte ici plus particulièrement sur le travail de thèse et son expérience de doctorante. 

Peux-tu raconter comment tu es « entrée en sociologie » ?

J’ai fait un BTS Assistante Secrétaire Trilingue (français, anglais, italien) après le BAC parce que j’adorais les langues. Ma meilleure amie était en fac de socio à ce moment-là et les cours dont elle me parlait semblaient supers ! J’ai décidé d’aller en fac de socio après mon BTS et je n’ai pas regretté. J’avais aussi l’habitude de lire des articles du Nouvel Observateur, magazine auquel mon père est abonné depuis très longtemps et la lecture d’articles relatant des recherches menées par des sociologues, des politologues mais aussi des journalistes d’investigation ont renforcé mon envie de faire de la sociologie. Ce qui m’attirait c’était la découverte de milieux, de pratiques dont j’étais curieuse, en partie les mondes déviants.

Comment en es-tu venue à travailler sur le sujet des supporters ultras ?

J’allais au stade Geoffroy Guichard avec des amis de manière régulière et j’étais intriguée par le « gars » qui tournait le dos au match et lançait les chants. Je l’étais aussi par rapport au regroupement de « gars » à la mi-temps qui s’opérait en bas de la tribune, je me demandais qui étaient ces personnes qui avaient l’air de bien se connaître, qui étaient là à tous les matchs et qui appelaient le reste de la tribune à venir les aider pour les animations ou à se déplacer. J’ai commencé à découvrir le monde des tribunes via mon engagement de sympathisante dans un des groupes ultras stéphanois. Puis j’ai lu Génération Supporters de Philippe Broussard que j’ai trouvé passionnant, puis Parmi les hooligans de Bill Bufford. Ces lectures ont été un déclic, j’ai voulu en savoir plus sur le monde des supporters et particulièrement celui des ultras. En première année de sociologie j’avais écrit sur ce que je voyais au stade et l’avais fait lire à un de mes enseignants qui m’a encouragée à continuer d’écrire sur ce sujet. J’attendais impatiemment d’être en Licence pour réaliser mon mémoire sur les ultras.

Quels sont les ouvrages de sciences sociales qui ont été importants pour toi ? Pourquoi ?

Sans hésiter l’ouvrage qui a été très important et que j’ai lu et relu tout au long de mes études de sociologie c’est Outsiders de Becker qui m’a permis de comprendre combien la sociologie pouvait être passionnante et importante pour mieux saisir le fonctionnement de la société, les comportements, l’établissement des lois, etc. Puis il y a eu Miroirs et masques et La Trame de la négociation de Strauss dans lesquels j’ai trouvé des concepts qui me permettaient de mieux comprendre le monde des ultras. Et aussi Corps et âme de Wacquant qui a été une révélation sur la force du travail ethnographique. Et plus récemment, l’ouvrage de Collins Violence a micro-sociological theory dont la lecture a été un régal. C’est vraiment agréable de lire quelque chose qui fait écho à ce qu’on observe sur son terrain de recherche. C’est une sensation très motivante.

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Comment as-tu fait tes choix méthodologiques, en l’occurrence faire de l’ethnographie ?

Les cours d’Initiation aux Techniques d’Enquête que j’ai eus dès la première année de sociologie, à l’université de Saint-Etienne, ont été fondamentaux. Les deux premières années, on devait faire une enquête en groupe afin de découvrir les différentes méthodes d’enquête en sociologie. Le travail d’observation et d’entretien, le fait d’aller à la rencontre des gens, l’envie de discuter avec plein de personnes de milieux différents dont j’étais curieuse m’ont énormément plu ! De nouveau la lecture de Corps et âme mais aussi celle de Cœur de banlieue de Lepoutre ont également contribué à me donner envie de faire de l’ethnographie. Et l’ethnographie s’est petit à petit imposée comme l’une des meilleures façons de procéder pour mieux comprendre un monde, particulièrement quand celui-ci, comme c’est le cas du monde des ultras, recèle d’une grande « complexité culturelle » (Hannerz).

Comment s’est déroulée l’écriture de la thèse ?

J’avais des rendez-vous réguliers avec mes deux directeurs de thèse et surtout avec Thomas Bujon (les deux dernières années on se voyait presque tous les 15 jours) et donc j’avais des rendus réguliers qui m’obligeaient à lire et à rédiger. La plus grande difficulté a été pour moi d’arrêter le travail de terrain (observations, entretiens) mais aussi les lectures… Je suis passionnée par le travail de terrain… La rédaction a à la fois été une période de plaisir mais aussi de grande frustration car il faut faire des choix : laisser de côté des notes ethnographiques, sélectionner les extraits d’entretiens et s’en tenir à un plan qui implique qu’on ne peut pas TOUT traiter !

La rédaction de la première partie a été très éprouvante, elle m’a demandé un gros travail de lecture et de relecture des principaux travaux sur le supportérisme ainsi que de réflexion et de discussion avec mes directeurs. C’est aussi cette partie qui a été la plus longue à écrire. J’ai pris beaucoup plus de plaisir à écrire le reste de la thèse ! Mais j’avais du mal à en voir le bout. J’avais l’impression que je ne finirais jamais donc oui je m’étais imposée une forme de discipline dans l’écriture avec un calendrier à tenir (même si les échéances ont souvent été repoussées). C’est difficile aussi de tenir ce calendrier quand on donne des cours en parallèle (préparer, dispenser les cours et corriger les travaux des étudiants, cela prend du temps) ce qui a été mon cas pendant quatre années de ma thèse (2 ans de monitorat et 2 en tant qu’ATER).

Prendre la parole en public et exposer son travail à la critique des pairs fait partie intégrante de l’expérience de la thèse. Comment as-tu appréhendé cette facette de ton activité ?

Le premier colloque auquel j’ai participé j’avais franchement le trac, ma communication était trop longue… et je le voyais comme un exercice imposé, alors qu’en fait à la suite de ce colloque j’ai compris qu’il était primordial de communiquer (comme de publier) car cela me parait essentiel d’échanger sur ses travaux et surtout de pouvoir avoir des retours, des conseils et des critiques. Toutes les communications que j’ai présentées (un exemple ici) ont nourri mon travail de thèse et m’ont permis d’avancer dans ma réflexion : je suis énormément reconnaissante envers tous ceux que j’ai rencontrés et avec qui j’ai discuté de mon travail : mes collègues, ceux du séminaire de Patrick Mignon, le Réseau des doctorants en Etudes sur le sport, ceux des RT 3 et 31 de l’AFS et tous ceux des colloques auxquels j’ai participé. La thèse, c’est en fait une œuvre collective. Et puis les communications m’ont appris à être efficace dans mes propos, à les organiser, à défendre ma méthode et mon approche.

Quelle tâche inhérente à ton apprentissage du métier de chercheuse t'a le plus rebutée, en somme le « dirty work » pour reprendre les mots de Hughes ?

Je dirais les formations proposées par l’école doctorale dont les thématiques n’étaient pas toujours très attirantes ni très adaptées aux SHS. Y assister était parfois une « corvée », cependant j’en garde un bon souvenir aussi parce que cela permettait de rencontrer et d’échanger avec d’autres doctorants qui rencontrent les mêmes angoisses, les mêmes difficultés et ont les mêmes doutes.

Quels ont été tes plaisirs favoris de doctorante ?

Sans hésiter le travail de terrain ! Le fait de découvrir petit à petit un monde. J’aime beaucoup faire de l’observation, rédiger les notes ethnographiques et rencontrer les personnes en entretien. Pour ce qui est du statut de doctorante, je dirais le fait d’être d’une certaine manière « protégée » par ses directeurs de recherche, ses collègues, peut-être plus que ne le sont les chercheurs… le fait d’être bien entourée, épaulée et d’être nourrie intellectuellement par ses directeurs…

Quel est le lieu le plus insolite dans lequel t’a conduit ton expérience de doctorante ?

Je dirais que c’est avant tout mon travail de terrain qui m’a conduit dans des lieux que l’on peut d’une certaine manière considérer comme insolites : le bord des autoroutes par exemple pour prendre des photos de tags et de graffs ultras sous les yeux interloqués des automobilistes ; ou encore sur les voies ferrées lors d’un déplacement après l’arrêt en pleine voie de notre train nous conduisant à la gare de Perrache à Lyon. Ce qui était « insolite » c’est le fait que ce n’est pas quelque chose que j’aurais fait si je n’avais pas été avec des ultras.

Pour finir, que dirais-tu pour inviter celles et ceux que la sociologie rebute ou ennuie à pratiquer le « jeu sociologique » ? Quelle phrase écris-tu sur le carton d’invitation ?

C’est une manière de s’ouvrir au monde, d’être dans un milieu qui nourrit intellectuellement et permet de toujours remettre en question ses croyances, ses idées reçues… un milieu qui amène à réfléchir… Pour la carte : « Soyez curieux, apprenez des autres ! ».