Une_du_20_02_2011Le supportérisme une forme de militantisme ? Tel était le titre d'un billet que j'avais consacré ici en avril 2010 au sujet des supporters du PSG, pour décrire l'action de défense menée contre les menaces de dissolution des associations du Virage Auteuil à la suite de la mort de Yann Lorence. J'ai aussi relaté ici, l'absurde action judiciaire menée contre des supporters de la Horda Frenetik 1997 (un groupe ultra soutenant le FC Metz) qui ont brandi en octobre 2010, dans les tribunes de Saint-Symphorien, un drapeau avec une croix gammée... cassée par un poing et proclamant "Gegen Nazis" : "contre les nazis" (le slogan faisant directement référence à un vaste mouvement lancé en Allemagne par plusieurs groupes de supporters antiracistes). Cette histoire a donné l'idée au journal Le Républicain Lorrain de consacrer tout un dossier sur les rapports entre le monde des supporters de football et la politique.logo_rep_lorrain
Il existe deux manières d'entendre généralement le terme de politisation lorsqu'on le rapporte à l'univers des supporters de football : a) la politisation comme expression d'idées, d'emblèmes, de symboles dans les tribunes b) la politisation comme référence aux liens éventuels entre groupes de supporters (hools et ultras) et formations politiques. On pense souvent aux rapports avec des groupuscules d'extrême droite. Et on cite alors couramment, en France, la tribune Boulogne, à Paris (dans les années 1980) et, à l'étranger, la Lazio de Rome et ses Irriducibili. Derrière ces deux cas largement médiatisés existent une réalité complexe et de nombreux exemples (aujourd'hui notamment dans les pays de l'Est de l'Europe) avec des déclinaisons et spécificités nationales.
Paru dans l'édition du 20 février, ce dossier se compose donc :
- d'un article intitulé "Les stades sont aussi des tribunes politiques"
- d'une brève enquête (une observation menée le temps d'un match) dans les tribunes du FC Metz : "Vue de l'intérieur... rien de probant"
- d'une interview avec le responsable de la Horda Frenetik 1997, un groupe messin connu pour son engagement antiraciste et antifasciste : "Un match dans le match"
- et d'une interview, enfin, avec moi-même : "Un espace de libre expression"
Je la reproduis ci-dessous :

Photo_Ultras_FC_MetzLudovic Lestrelin, sociologue, est maître de conférences à l'université de Caen et auteur du livre L'autre public des matchs de football (éditions EHESS)

Les stades français sont-ils politisés ?

Ludovic LESTRELIN : « C’est très compliqué. Une large partie des groupes de supporters se déclare apolitique. Mais d’autres se positionnent à l’extrême gauche, comme à Marseille où les "Winers" et les "Marseillais trop puissants" affichent des symboles anarchistes ou la figure du Che. Après, il y a effectivement des symboles, particulièrement d’extrême-droite, qui peuvent fleurir dans les tribunes. Ils ont tendance à disparaître, mais cela était plus vrai dans les années 80. Enfin, il y a eu quelques tentatives assez sommaires et timides de recrutement dans les stades par des groupuscules politiques ou le Front national. Cela a été vrai à Paris ou à Lyon, dans les années 80, mais cela a tourné court et aujourd’hui, rien ne permet d’aller dans le sens de liens concrets entre groupes de supporters et groupes politiques. »

Les extrémistes semblent être les seuls à occuper le terrain. Pourquoi ?

« Ceux qui mobilisent ce genre d’idées vivent le supportérisme de manière très intense. Leur passion est poussée à l’extrême, il est donc assez logique que leurs idées le soient aussi. Mais en France, ce phénomène reste très modeste car les idées extrémistes peuvent être affirmées librement, ailleurs que dans des tribunes. »

Mais, alors, pourquoi les stades sont-ils le réceptacle de ces messages idéologiques engagés ?

« Par essence, les supporters se positionnent contre. Contre le racisme, le fascisme, les immigrés, etc. Dans les années 80, la frange d’extrême droite du PSG a été très médiatisée, ce qui a donné aux supporters les plus fervents l’image de fachos. Afficher une identité anti-raciste, c’est un moyen de lutter contre ce cliché et de refuser cet étiquetage. »

Vu de l'extérieur, on peut être surpris que des supporters affichent un message autre que celui consistant à supporter leur équipe. Pourquoi brandir un drapeau tricolore ou un portrait du Che ?

« C’est une manière de se positionner, de se construire une identité et d’ériger des oppositions claires par rapport à d’autres groupes de supporters. »

Comment expliquer que le stade constitue parfois un creuset pour exprimer un ras-le-bol politique, comme quand La Marseillaise y est sifflée, ou alors un formidable endroit de récupération politique, quand les résultats sont bons et que les élus se doivent de s'y afficher ?

« Le stade est l’un des derniers endroits où peut s’exprimer une forme de liberté d’expression et où on peut provoquer, jouer avec les emblèmes, être dans une radicalité d’expression. Cela est très ancré. »


LPM_007_L148Ce que le dossier ne dit pas, mais que j'ai tenté d'expliquer au journaliste :

1. C'est que l'affichage d'emblèmes politiques peut surprendre (c'est le sens de son avant-dernière question) dans l'espace du football et dans celui du sport, plus largement, car c'est un monde qui s'est pensé relativement tôt, comme apolitique : sport et politique n'auraient rien à voir. Ce qui est une manière d'affirmer l'autonomie du mouvement sportif face aux enjeux sociaux et politiques et une façon de proclamer "l'amour du sport pour le sport". Bien entendu, cette posture n'est pas la réalité. Mais, d'une part, cette mise à distance du politique et cette forme de dénégation compliquent sérieusement la donne quand il s'agit de penser les relations entre sport et politique. Et, d'autre part, ce schéma de pensée est très fortement ancré dans les esprits de ceux qui se disent amateurs de sport (du simple téléspectateur au pratiquant de sport en passant par le dirigeant d'une fédération). Si bien que, lorsque des supporters affichent ainsi des emblèmes (l'effigie du Che, par exemple), les réactions sont souvent organisées autour d'un triptyque : rire ("depuis quand les supporters ont-ils un cerveau ?" ; pour moquer donc des supporters qui ne seraient pas assez intelligents et dire leur manque de sérieux) ; déploration ("la politique n'a rien à faire dans les stades" ; pour dire l'indignation face à des supporters qui fouleraient l'idéal d'apolitisme et dénatureraient ainsi la supposée virginité du sport) ; détestation ("encore ces abrutis de supporters" ; pour dire sa haine du foot, généralement). Ces trois réactions ont pour point commun de dénier aux supporters la capacité de raisonner et de mettre sur pied une réflexion collective construite.

2. C'est que l'on peut avoir une lecture politique des stades et des supporters, sans doute plus intéressante encore, si l'on veut bien se détacher d'une lecture classique en termes de positionnement sur un axe droite-gauche, autrement dit une lecture par le seul prisme de l'idéologie et de LA Politique, avec un grand P. C'est le sens d'un chapitre d'ouvrage qui paraitra prochainement (en 2011), écrit avec Jean-Charles Basson (à la suite d'un colloque à Paris V en mai 2010 sur football et régulation) et d'une communication (toujours avec Jean-Charles Basson) lors du prochain congrès de l'Association française de sociologie (à Grenoble au mois de juillet).

PolitixPour aller plus loin, je conseille la lecture du numéro spécial de Politix, revue de science politique, paru en 2000 et consacré au sport et à la politique (n°50, ici). On y trouvera notamment :
- un article de Jacques Defrance, avec le si bon titre : "La politique de l'apolitisme"
- un article de Nicolas Hourcade, sur les supporters et leur rapport à la politique : "L'engagement politique des supporters ultras français. Retour sur des idées reçues"

Et ces livres, par exemple :
Le_match_de_footRoumestan97821100448229782889010134FSlestrelin_itw_4

Il y a aussi un numéro de la revue La Pensée de midi paru en 2002 intitulé "La politique a-t-elle encore un sens ?" (voir l'illustration plus haut dans cet article) avec un débat sur les "nouveaux lieux du politique". Plus d'informations, ici et .