La dernière coupe du monde de football organisée au Brésil a été l'occasion de nombreuses publications. Le Monde diplomatique, dans son numéro 723 daté du mois de juin, a ainsi accueilli un article de David Garcia (auteur d'Histoire secrète de l'OM, paru chez Flammarion en 2013) intitulé : "Comment les supporteurs marquent des buts". Ou comment les stades "sont aussi des lieux de socialisation" et comment "des contre-pouvoirs s'organisent dans les tribunes" (je cite). Face à la financiarisation du football européen, il évoque notamment la montée de l'actionnariat populaire (voir par exemple ), convoquant les exemples anglais à travers Supporters Direct qui promeut une participation plus active des supporters aux instances de décision des clubs (alors que la gentrification des stades outre-Manche n'a jamais été aussi sensible : être abonné à l'Emirates Stadium d'Arsenal vous coûtera a minima la somme de 1.155 euros annuels), allemands (la règle du "50+1" qui prévaut a toutefois été mise à mal, le tribunal arbitral du sport ouvrant une brèche en 2011 à la suite d'une initiative du président d'Hanovre) et espagnols (à travers le cas des socios). Initiatives annonciatrices d'un supportérisme démocratique et pacifique s'interroge l'auteur en fin d'article ? La part prise par des groupes de supporters dans les révoltes en Ukraine, en Egypte et en Turquie est par ailleurs évoquée dans un article complémentaire. 

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C'est aussi sur ces aspects, peu explorés, qu'un ouvrage collectif de sciences sociales, fruit d'un colloque qui s'est déroulé en septembre 2012 à l'Université de Neuchâtel en Suisse, a été publié à la même période (juin 2014 donc). Dirigé par Thomas Busset, Roger Besson et Christophe Jaccoud, L'autre visage du supportérisme entend analyser "les modes d'organisation des supporters et leur capacité à juguler les manifestations extrémistes ou à défendre des intérêts communs vis-à-vis des clubs, des fédérations et des instances publiques". Autrement dit, il s'agit d'étudier le supportérisme sous l'angle de l'action collective : comment, pourquoi et à quelles conditions des supporters s'engagent dans des causes qui dépassent le simple soutien à l'équipe. Le livre réunit des contributions de chercheurs francophones ayant investi des terrains variés : France, Suisse, Belgique, mais aussi Egypte, Roumanie, Argentine, Croatie. 

Dans le texte introductif (un extrait ici), l'historien Thomas Busset plaide "pour un changement de paradigme dans les études sur le supportérisme". Bon nombre de travaux menés sur les supporters portent, en effet, sur les phénomènes de violence et de racisme ainsi que sur les réponses institutionnelles (politiques, judiciaires, policières, sportives) à ces problèmes. Si ces derniers sont toujours d'actualité, il n'en demeure pas moins que le supportérisme, univers éminemment pluriel et différencié, ne peut se réduire à ces seules questions. Il ne se résume pas non plus à un loisir sportif : le soutien à l'équipe et aux joueurs n'est pas toujours l'unique motif d'action. Un supportérisme engagé et contestataire s'est notamment développé en Europe, l'un des catalyseurs étant la "modernisation" du football : nouvelles enceintes ultra sécurisées, nouveaux investisseurs, poids excessif des impératifs télévisuels peuvent cristalliser des actions de lutte contre la commercialisation à outrance. Des groupes de supporters, organisés en réseaux transnationaux, se sont aussi engagés dans la lutte contre le racisme. L'auteur évoque encore les soulèvements populaires en Ukraine, Turquie et Égypte qui posent des questions nouvelles sur l'éventuel engagement politique des supporters. Ces divers exemples amènent finalement à aborder une interrogation souvent entendue dès lors que l'on entend questionner le monde des supporters sous l'angle de leur "militantisme" : celle de la "profondeur de la cause" pour reprendre la formule d'Herbert Blumer. Comme l'écrit justement Thomas Busset, "si une vraie cause (...) est une cause qui vise à établir un nouvel ordre de vie, la cause des supporters possède-t-elle cette profondeur et peut-elle monter en généralité ou trouver des relais politiques ?" (p. 15-16). 

Répondre à une telle question fondamentale suppose de s'armer d'outils théoriques et conceptuels et de produire des enquêtes de terrain poussées de manière à saisir la "fibre militante" qui se donne à voir ici et là et l'ambition politique qui l'anime. C'est tout le sens de la contribution programmatique que Jean-Charles Basson et moi-même signons. Proposant de confronter les apports de la sociologie de l'action publique à ceux de la sociologe de la mobilisation, notre texte entend dégager les conditions de mise en oeuvre d'une sociologie politique du supportérisme.

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Le monde des groupes ultras fait partie des terrains empiriques à investir. C'est sur ces supporters que Nicolas Hourcade s'arrête en posant la question de savoir s'ils forment, en France, un mouvement social, c'est-à-dire "une action collective concertée, exprimant des revendications dans l'espace public en suivant une dynamique conflictuelle et en visant des changements sociaux" (p. 41). Si les manières d'être ultra sont plurielles, il semble malgré tout pertinent sociologiquement de parler de "mouvement" : par-delà les différences de significations, de mode d'organisation ou d'action, il existe des principes unificateurs et des références communes. L'auteur documente ensuite de manière très précise l'histoire des mobilisations collectives des ultras français, depuis 2002, année de l'apparition dans les stades du slogan "Union contre la répression", jusque 2012 et la manifestation nationale organisée par les principaux groupes à Montpellier. Pour autant, Nicolas Hourcade pointe la difficulé du monde ultra à se mobiliser dans la durée. Pour le comprendre, il sollicite les travaux d'Anthony Oberschall et de Sidney Tarrow. Il apparaît ainsi que le mouvement ultra est atomisé (la rivalité entre groupes est plus forte que la coopération) et segmenté (coupé des centres de pouvoir). Par ailleurs, alors que l'environnement politique et sportif est peu sensible à la question des supporters (du moins, autrement que sous l'angle sécuritaire), les ultras n'ont pas su saisir les rares opportunités qui s'offraient à eux pour faire entendre leur voix.   

Criminologue, Bertrand Fincoeur dresse un bilan d'une alternative régulatrice ambitieuse, le fan coaching belge. Il restitue d'abord utilement l'histoire de ce programme socio-préventif qui voit le jour dans les années 1980 dans différentes villes, même si l'expérience de Liège demeure la plus emblématique, alors que ces dispositifs régressent aujourd'hui en Belgique (ce n'est pas le cas en Allemagne et en Suisse). Sa double posture de chercheur et d'ex-coordinateur du programme à Liège en 2007-2008 lui permet de porter un regard pertinent sur la difficulté du fan coaching à travailler avec les supporters ultras, alors qu'il fut pensé à l'origine pour d'autres destinataires, à savoir les casuals.  

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Roger Besson étudie les prises de position des supporters lors de l'arrivée d'un investisseur étranger. Le terrain investi n'est pas celui du RC Lens, mais le club de Neuchâtel Xamax en Suisse, repris par un homme d'affaires russe (Bulat Chagaev) en avril 2011 avec de beaux discours emplis de promesses : il annonce une hausse conséquente du budget et dit viser la Ligue des Champions. Évidemment, le projet tourne au fiasco (toute ressemblance avec ce qui se passe actuellement en Artois est fortuite). En prenant pour matériau principal les discussions sur les forums Internet, l'auteur analyse comment se développe un mouvement de contestation chez les supporters alors que leurs premières réactions étaient plutôt enthousiastes. 

Thomas Busset aborde également le terrain suisse et revient sur la prise de parole critique des supporters dans les stades. Il le fait en usant de la typologie classique d'Albert Hirschman (Exit-Voice-Loyalty) qui se prête particulièrement bien à l'attitude du public dans les enceintes sportives. La voice des supporters suisses s'exprime sur divers sujets : maintien de places debout, lutte contre le "football business", dénonciation de l'emprise trop importante des médias (des télévisions en premier lieu), usage des fumigènes et torches. La loi fédérale dite "anti-hooligan", entrée en vigueur en 2007, permet particulièrement d'illustrer l'engagement des supporters et leur tentative de peser sur les débats publics (cherchant notamment des relais auprès d'élus et de partis politiques, en l'occurence les Verts et le Parti suisse du travail, pour organiser un référendum comme le permet le droit suisse). Si la mobilisation des supporters a échoué, il n'en demeure pas moins possible d'affirmer que, désormais, "l'identité supportériste repose toujours davantage sur la défense d'intérêts communs" (p. 103).

Les contributions suivantes portent sur des aires géographiques non francophones. Diego Murzi et Fernando Segura Trejo abordent la violence dans le football en Argentine, pays où le nombre de morts liés aux matchs est l'un des plus élevés au monde (271 entre 1922 et 2012, dont 157 depuis 1983, date de retour de la démocratie). Le texte s'ouvre sur la place occupée par les barras bravas (selon le nom donné aux groupes organisés de supporters violents). Les barras bravas reposent sur deux piliers : une culture distinctive de l'aguante, désignant l'audace et la résistance physique (que les auteurs rapprochent de la notion de "capital guerrier" de Thomas Sauvadet) et un volet économique, ces groupes développant des activités lucratives (revente de billets, trafic de drogues, racket, contrôle des parkings autour des stades, sécurisation de personnalités politiques, etc.). La compétition pour le contrôle de ces activités fait rage, y compris à l'intérieur des groupes, les affrontements entre membres d'une même barra brava constituant même un des principaux motifs de décès au cours de ces dernières années (depuis 2007, 25 victimes sur 36 ont été assassinées par leurs pairs, écrivent les auteurs). La réponse policière existe, mais elle a plutôt pour effet d'amplifier le phénomène (militarisation extrême des stades, détestation de la police perçue comme une barra brava rivale). La réaction civile existe également et les auteurs s'attardent sur deux initiatives citoyennes, Salvemos al fùtbol et FAVIFA. Lancées par des femmes, elles visent à lutter contre l'impunité des auteurs de violences, à demander justice et à transformer la culture de l'aguante en une culture de fête citoyenne. 

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Loïc Tregoures pose la question suivante : comment peut-on être ultra et antifascite en Croatie ? Il le fait en prenant appui sur le groupe des Bijeli Andjeli ("anges blancs") du NK Zagreb. Créé à la fin des années 1990 dans un contexte de violence et de nationalisme, il fédère un noyau de 10 à 20 membres assidus et une vingtaine de sympathisants qui entretiennent des liens avec la scène antifascite (mouvements punk, rock et alternatifs, coopération avec une ONG dans l'organisation d'un tournoi de football pour les demandeurs d'asile, participation au Mondial antiraciste à Bologne, etc.). Loïc Tregoures restitue les trajectoires d'engagement des individus au sein du groupe et expose les relations des Bijeli "face aux autres" (les autres groupes ultras croates, bien plus puissants et nombreux, portant des discours nationalistes) : leur légitimation passe entre autres choses par leurs connexions internationales. 

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Les deux dernières contributions portent sur des contextes de révolte politique. Pompiliu-Nicolae Constantin s'intéresse aux manifestations de 2012 en Roumanie, auxquelles ont pris part dès les premiers jours des supporters (ceux de Bucarest - Dinamo, Rapid et Steaua -, mais aussi de Craiova, Cluj, Timisoara, Sibiu). Chaymaa Hassabo quant à elle porte son analyse sur le cas égyptien et s'intéresse à l'expérience vécue par les individus. Si les contextes sont bien évidemment différents, les deux contributions soulèvent les questions de l'usage de la violence (les groupes disposant d'une certaine expérience en matière d'affrontements aux forces de l'ordre) et de la politisation des supporters. En un sens, elles font aussi écho aux travaux historiques de Thimothy Tackett sur la Révolution française de 1789 : en somme, étudier la part prise par les ultras en contexte de révolte politique, c'est aussi faire l'histoire d'une radicalisation progressive et de comment ils se sont peu à peu découverts révolutionnaires.

Le livre ne propose pas de conclusion. Peut-être parce qu'il constitue un premier jalon invitant les chercheurs travaillant sur les supporters de football à se saisir des outils théoriques de la sociologie politique pour mieux mesurer le sens de l'engagement de nombreux jeunes en Europe et la spécificité politique du supportérisme. 

Référence complète : Thomas Busset, Roger Besson et Christophe Jaccoud (eds), L'autre visage du supportérisme. Autorégulations, mobilisations collectives et mouvements sociaux, Berne, Peter Lang, coll. "Savoirs sportifs", 2014, 160 p. Pour acheter le livre, c'est ici : éditions Peter Lang