Les sciences sociales peuvent apporter un éclairage saisissant, compréhensif, nuancé, fidèle à la complexité des phénomènes sociaux et au bout du compte plus apaisé, sur l'actualité la plus brûlante. C'est particulièrement vrai pour le monde du sport, même si la tâche en la matière n'est pas aisée. A cela, au moins trois raisons.

une_lequipeD'abord, le sport est depuis longtemps un espace de débats passionnés et enflammés. Les amateurs de sport sont bien entendus concernés, au premier chef (chacun a son mot à dire en sport) mais l'on pense aussi à la presse, notamment écrite (via L'Equipe et France Football, par exemple pour le foot) qui détient historiquement une position de force lui permettant de se poser comme incarnation de la vérité.  Position de force, force du discours : face à un tel état de fait,  il n'est pas simple de faire entendre la voix des chercheurs. Ensuite, le sport est sorti du sport : il imprègne très largement nos sociétés. Le "fiasco" de l'Equipe de France de football en Afrique du Sud en juin dernier illustre parfaitement et jusqu'à l'excès la place aujourd'hui occupée par le spectacle sportif (billets consacrés à cet événement parus sur ce blog, ici et ici). Tout le monde en France s'est senti concerné par l'événement (flot de paroles pour dénoncer, accuser, dénigrer, regretter, mépriser, dire sa haine ou sa peine... jusqu'aux plus hauts niveaux de l'Etat) et les prestations sportives de l'équipe sont devenues sources d'enjeux importants. Au-delà des aspects économiques et financiers, la coupe du monde de football a bien été pensée comme une forme de mise à l'épreuve de la Nation et l'échec français a fonctionné comme une caisse de résonnance des tensions qui traversent la société. Cela justifie largement de prendre le sport comme objet de recherche. Mais, là encore, difficile dans ces conditions de proposer une lecture sereine, avec son lot de nuances. Enfin, il y a le rythme même de l'actualité sportive : incessant, rapide, il favorise les "réactions à chaud" et travaille de fait contre le temps plus long de l'analyse complexe.

Image1Les performances sportives (brillantes ou médiocres) d'un athlète, d'une équipe, d'une Nation peuvent pourtant être pertinemment étudiées par les sciences sociales : les influences économiques, politiques, sociologiques, technologiques agissent sur les résultats. Les sciences sociales n'auront évidemment pas pour ambition de trouver des "causes", encore moins de donner des "solutions". Mais fidèles à leur projet épistémologique, elles peuvent permettre de comprendre et d'expliquer. C'est sur ces principes que se sont appuyés, dès les années 1970, deux économistes en poste à l'université de Grenoble, Fortuné Di Ruzza et Bernard Gerbier, pour analyser ce que l'on appelait à l'époque la "crise du ski français", et qui n'était en fait que le recul de l'équipe nationale masculine par rapport à l'élite mondiale. La France se caractérise, en effet, par le passage de très bons résultats dans les années 1960 et au début des années 1970 (avec en point d'orgue les championnats du monde de Portillo au Chili en 1966 où la France bat tous les records et les JO de Grenoble en 1968 avec le triomphe de Killy) à de piètres résultats quelques années plus tard.

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Di Ruzza et Gerbier souhaitent alors montrer l'ensemble d'enchaînements ayant joué un rôle dans le devenir du ski français et qui sont liés pour l'essentiel à des phénomènes marchands. Trois évolutions paraissent particulièrement importantes :

- le changement de stratégie d'une partie des fabricants de matériel qui, ayant réussi à s'internationaliser (c'est-à-dire à dominer le marché mondial), fournissent à partir des années 70 les équipes de plusieurs pays et modifient ou réduisent leur soutien financier et technique à l’équipe de France ;

- le changement de la politique commerciale des stations de sports d'hiver, dont les responsables constatent la plus forte rentabilité de la clientèle non sportive, et qui réduisent en conséquence le statut économique et social des moniteurs ainsi que les moyens consacrés à l'organisation des courses locales. En somme, les intérêts des stations se détachent donc de plus en plus des intérêts sportifs (intérêts presque rivaux !) ;

- le recul de l'agriculture de montagne, qui entraîne, en une quinzaine d'années, une forte diminution du nombre des exploitations, donc du nombre des jeunes agriculteurs parmi lesquels se recrutait la presque totalité des skieurs de l'élite nationale.

Globalement ces trois évolutions (et surtout les deux premières) aboutissent, selon l'expression des deux auteurs, à "l'éclatement de la convergence des intérêts". Ce qui signifie que la convergence des intérêts regroupés depuis le début des années 1960 dans le "cartel de la neige" (les intérêts des stations, des fabricants, des organisations sportives) éclate parce que la base économique commune sur laquelle elle était construite disparaît en raison des mutations profondes qu'ont connues les rationalités économiques des divers participants. Et l'éclatement affaiblit les fondements matériels et le système d'organisation de l'élite, provoquant des conflits internes, et aboutissant à la "crise". Attention, il serait toutefois vain de croire que la crise de l'équipe nationale de ski s'explique uniquement par des changements économiques et qu'il suffirait de revenir en arrière ! Car on ne peut analyser l'évolution du ski sans tenir compte d'une série d'autres aspects qui ne sont pas économiques : le besoin et le plaisir individuels de la pratique sportive ; la valeur accordée dans un pays à la réussite sportive ; l'intérêt politique accordé aux résultats sportifs ; les images diffusées à la TV ; les méthodes d'entraînement, de détection, de formation des cadres, etc. Bref, les éléments techniques, économiques, politiques, psychologiques, culturels et autres se combinent de façon spécifique à chaque sport. Les influences économiques sont partout mais ne sont pas partout dominantes, écrivent Di Ruzza et Gerbier. Il ressort clairement de leur analyse qu'elles sont particulièrement fortes dans le ski.

 Image2Solide, précis, pertinent, leur ouvrage (paru en 1977 aux éditions PUG) est devenu un classique (une recension de l'ouvrage datée de 1978 dans la Revue de géographie alpine est disponible ici : CR_ouvrage_Di_Ruzza___Gerbier

C'est le même esprit qui caractérise un ouvrage qui va paraître jeudi 24 mars. Il ne s'agit pas ici de ski et d'économie mais de football et de sociologie. Son titre ? Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud. Son auteur ? Stéphane Beaud, professeur de sociologie au département de sciences sociales de l'ENS, connu pour ses travaux sur les mondes ouvriers et leurs transformations. L'éditeur ? La Découverte. Son prix ? 18 €. Son sujet ? Le voici, tel qu'il est présenté sur le site de la maison d'édition.

Ouvrage_Beaud"Désastre national", "défaite sportive et morale", "imposture", "bus de la honte" : la surenchère verbale n'a pas manqué pour condamner la grève des joueurs de l'équipe de France de football lors du Mondial 2010 en Afrique du Sud. Dans une sorte d'atmosphère d'union nationale, les Bleus ont été dénoncés, en pleine crise économique, comme des "traîtres à la nation". Les entrepreneurs de morale républicaine ont aussitôt désigné les coupables : la jeunesse populaire des "cités" françaises, "sous-éduquée", "inculte" et "arrogante". À rebours de cette stigmatisation racialiste, Stéphane Beaud, fin connaisseur du monde du football, propose dans ce livre une interprétation sociologique de ces événements qui déplace le questionnement. En quoi les joueurs de l'équipe de France de 2010 diffèrent-ils, par leurs trajectoires sociales et sportives, de ceux de l'équipe glorieuse de 1998 ? En quoi cette équipe reflète-t-elle les changements internes aux classes populaires françaises (l'émergence des jeunes issus de l'immigration africaine) et les transformations du marché du travail du football professionnel (précocité et internationalisation des carrières) ? Et, à un niveau plus contextuel, comment tensions et rivalités peuvent naître au sein d'une équipe nationale ? Quel rôle ont pu jouer les rapports de force existant entre les institutions du football français ? Entre les joueurs et leur entraîneur ? Et, last but not least, entre les joueurs et les médias (à commencer par L'Équipe et TF1) ?... Autant de questions sur lesquelles ce livre apporte un éclairage original, indispensable pour mieux comprendre l'évolution du rapport à la nation dans une société française en mutation, et le rôle singulier qu'y jouent les grandes compétitions sportives.

 

Plusieurs émissions radiophoniques ont été consacrées à cet ouvrage : l'émission de Sylvain Bourmeau, La Suite dans les Idées, sur France Culture (19 mars) ; l'émission de David Abiker, La semaine à l'envers, sur Europe 1 (21 mars) ; l'émission de Frédéric Bonnaud, Plan B... pour Bonnaud, sur Le Mouv (23 mars).

 

Ci-dessous, je reproduis également trois articles : de larges extraits publiés dans Libé, le 12 mars ; une belle interview réalisée par Nicolas Kssis-Martov pour le site Internet de So Foot ; un article paru dans Le Monde du 2 novembre 2010 (auteur : Luc Bronner).


Libération, Sports 12/03/2011

logo_libeLes Bleus dans les filets du sociologue

Spécialiste des milieux ouvriers, Stéphane Beaud est aussi passionné de football. Dans «Traîtres à la nation ?», il voit dans la grève des Bleus en Afrique du Sud un effet de la relégation des jeunes issus de l’immigration. «Libération» en publie de larges extraits.

 « Il faudra certainement du temps pour que puisse être un jour reconstruite une configuration plausible des enchaînements qui ont rendu possible cette grève improbable. Cependant, nous ne sommes pas entièrement démunis de faits objectifs en la matière ; ce qui nous autorise non pas à livrer les résultats avérés d’une recherche empirique, mais à suggérer quelques solides hypothèses de recherche. Nous essaierons de montrer que, s’il ne s’agit pas de nier l’importance des conflits, désaccords ou inimitiés entre joueurs, et encore moins leur composante proprement sociologique, la grève des Bleus ne peut pas se comprendre à partir du seul prisme de la banlieue, souvent présentée comme objectivement "responsable" de la déroute de Knysna et, ipso facto, de la détérioration de l’image de la France dans le monde.

« Les questions qui nous paraissent sociologiquement pertinentes à propos de cette grève sont les suivantes : quelle est la légitimité à partir de laquelle certains joueurs ont pu mener la lutte et proposer-imposer la grève ? Pourquoi les "autres" les ont-ils suivis sans protester et sans marquer leur désapprobation ? Or, pour comprendre pourquoi le mouvement de grève, impulsé par certains joueurs, a pu prendre, il faut tenter de voir un peu plus clair dans la manière dont l’équipe de France vivait au quotidien, les sous-groupes qui la composaient, les clivages latents ou manifestes qui la traversaient.

La fausse piste des « meneurs »

« Lors des jours qui ont suivi la grève des Bleus, la presse nationale, en particulier la presse sportive, est partie à la recherche des coupables, des meneurs de la grève, des joueurs félons, des "traîtres à la nation" qui ont osé salir l’honneur de tout un pays. On voit par exemple apparaître, dans France Football, le "journal officiel de la profession" (comme le dit Platini dans son autobiographie de 1987), lors des semaines qui suivent le dimanche 19 juin 2010, les photos des supposés coupables accompagnés d’un petit texte apportant la preuve de leur implication dans la grève. Ils sont, outre Anelka, quatre joueurs à être livrés à la vindicte publique : en premier lieu, Evra, le capitaine "indigne" qui aurait confondu le brassard et la robe d’avocat ; Gallas, l’ancien capitaine déchu par le sélectionneur, soupçonné d’avoir ainsi voulu se venger contre ce dernier ; Abidal, qui s’est montré, dit-on, l’un des plus "agités" dans le bus et dont le refus de jouer le dernier match contre l’Afrique du Sud signerait la forfaiture ; Ribéry, enfin, l’ancienne révélation du Mondial 2006, adoubé par le maestro Zidane, désigné en catimini vice-capitaine de l’équipe de France, soupçonné d’avoir imposé ses choix à Domenech lors des matchs de qualification, et surtout accusé de s’être comporté lors du Mondial 2010 en "caïd de quartier", et notamment d’avoir maltraité quotidiennement Yoann Gourcuff, meneur de jeu de Bordeaux et nouvelle coqueluche des médias.

« Pour ces quatre-là, l’affaire semble entendue : tout les accuse, même si aucune preuve tangible ou matérielle de leur culpabilité ne peut être apportée. Pour le plus capé des tricolores, Thierry Henry, champion du monde 98, un doute subsiste. Remplaçant de luxe de l’équipe de France, il avait déjà raté sa quatrième Coupe du monde mais on lui reproche surtout, au moment de la grève, d’être resté étrangement silencieux. Dans ce moment de forte tension où tout pouvait encore se jouer - Domenech vient leur parler, puis c’est au tour d’Escalettes, le président de la FFF, en personne, sans oublier René Charrier (le vice-président de l’UNFP, le syndicat professionnel des joueurs) -, Henry ne s’est pas levé pour emmener avec lui les joueurs indécis et, fort de son autorité sportive et morale, les aider à tenir tête au petit groupe des meneurs.

« Pendant vingt jours, cette piste des meneurs semble bien authentifiée. Tout semble conforter la thèse selon laquelle, à travers cette grève, c’est bel et bien la jeunesse de banlieue qui s’avère, une nouvelle fois, responsable de la dégradation de l’image de la France. Au double sens du terme qu’a pris aujourd’hui ce terme de banlieue : lieu de relégation spatiale et sociale d’une part, lieu d’habitation des "Noirs" et des "Arabes" - autrement dit de l’immigration postcoloniale - d’autre part. De fait, tous ces joueurs incriminés - dont il ne manquait dans les portraits qu’en a faits la presse que le titre "Wanted" au-dessus de leurs photos - ont grandi en cité : Trappes (mais en pavillon) pour Anelka, Les Ulis pour Evra, Villeneuve-la-Garenne pour Gallas, quartier du Chemin vert de Boulogne-sur-Mer en HLM pour Ribéry. Notons aussi que tous ces joueurs désignés comme coupables sont noirs, sauf Ribéry, qui porte toutefois un attribut qui atténue sa "blanchité" (traduction française du terme américain de whiteness) et le rend a priori "suspect" dans la France de l’après 11 Septembre : il est converti à l’islam, marié à Wahiba (une femme d’origine algérienne qui a grandi dans le même quartier pauvre que lui), dont le frère était à l’adolescence l’un des meilleurs amis du joueur.

Or tout ce scénario, parfaitement rôdé et ajusté à l’air du temps ("Crise des banlieues", "Crise de l’intégration", ne cessent de titrer les hebdomadaires depuis les émeutes de 2005), s’écroule quand on apprend, le 12 juillet, par une interview donnée au Journal du dimanche, que Jérémy Toulalan - qui n’était jamais apparu dans la presse comme un possible "coupable" - est aussi mouillé dans l’affaire. Non seulement il reconnaît les faits, mais, circonstances aggravantes, il précise que son agent (ou son attaché de presse) est celui qui a réécrit en "bon français" la lettre des grévistes lue par Domenech. Stupeur dans les salles de rédaction et chez les experts-consultants du football ! Car Toulalan n’est pas n’importe quel joueur de l’équipe de France. C’est alors un titulaire indiscutable tant à l’Olympique lyonnais (demi-finaliste en 2010 de la Ligue des champions) que chez les Bleus, ainsi qu’un joueur posé et réfléchi : demi défensif qui avale des kilomètres sur le terrain, ne rechigne à aucune tâche, joue pour les autres, accepte tous les dépannages qu’on lui demande d’effectuer (comme de se muer en défenseur central à l’OL au printemps 2010). C’est aussi un joueur à l’état d’esprit irréprochable, qui possède un sens développé du collectif (il est, rappelons-le, souvent délégué par ses copains aux points presse de l’équipe de France) et, de ce fait, loué par tous ses entraîneurs. Enfin, sur le plan de l’attitude hors du terrain et de l’apparence, ce Breton d’origine, fils d’ouvrier qualifié d’une usine Airbus de la région nantaise, loué par les supporteurs pour sa gentillesse et sa disponibilité, a des allures de gendre idéal (marié, deux enfants), peu porté sur la frime, sans frasques à son débit. Et, faut-il l’ajouter, blanc de peau. […]

Légitimité sportive et leadership

«Après avoir lu et croisé les nombreux témoignages qui ont suivi l’épisode de la grève des Bleus, on peut établir que les joueurs de l’équipe de France 2010 qui imposent les normes locales du groupe, qui ont en son sein le plus d’influence, sont les joueurs les plus âgés et titrés. Ils se singularisent par la richesse de leur palmarès, leur carrière réussie dans les plus grands clubs européens (Arsenal, Chelsea, Bayern Munich, Barcelone) où tous les jeunes Français rêvent de jouer un jour. Ces piliers de l’équipe de France qui sont ce qu’on appelle dans le jargon sportif des "titulaires" (versus les "remplaçants") en sont de ce fait des leaders naturels. Cette catégorie des joueurs les plus légitimes sur le plan sportif - catégorie sociale et non raciale - forme le groupe établi (au sens des "established" de Norbert Elias) qui cumule ancienneté dans l’équipe et reconnaissance footballistique. Ce groupe établi de l’équipe de France exerce "naturellement" un ascendant, moral et psychologique, sur les outsiders, prétendants à cette position dominante, notamment sur les nouveaux venus dans l’équipe. Le pouvoir d’influence du groupe établi peut se lire, par exemple, dans la capacité de ses membres à donner des surnoms ou des étiquettes aux nouveaux venus, à nouer une relation suivie avec le coach, quitte à chercher à l’influencer dans ses choix, mais il peut aussi se lire dans beaucoup d’autres aspects de la sociabilité du groupe que seule l’observation directe du groupe pourrait décrire finement.

« Il faut ici insister sur la place majeure qu’occupent dans ce groupe établi les "Antillais" (Gallas, Henry, Anelka, Abidal). Les trois premiers sont liés par une longue histoire commune : issus de la banlieue parisienne (Villeneuve-la-Garenne, Les Ulis, Trappes), passés par le prestigieux INF [Institut national du football, ndlr] de Clairefontaine quand ils avaient entre 13 et 16 ans, ils ont effectué la majeure partie de leur carrière en Angleterre, notamment à Arsenal, où ils ont eu pour entraîneur le très respecté Arsène Wenger. Abidal a eu, lui, une carrière atypique puisqu’il n’a pas réussi à intégrer de centre de formation et qu’il est passé par un club de la banlieue lyonnaise (la Duchère) avant d’être repéré à 19 ans, dans un match de Coupe de France, par l’AS Monaco. Ces quatre Antillais sont unis par leur appartenance à une même génération (nés entre 1977 et 1981), par une histoire sportive commune et des carrières similaires (grands clubs français puis grands clubs européens). Au sein de l’équipe de France, ils fonctionnent comme un groupe : ils parlent de temps en temps créole entre eux, partagent les mêmes chambres à l’hôtel, les mêmes goûts musicaux, se mettent côte à côte dans les vestiaires, comme le montre la photo du vestiaire de l’équipe de France en Afrique du Sud (parue dans l’Equipe magazine du 10 juillet 2010) où se retrouvent sur une même rangée Anelka, Gallas, Abidal, Henry, Evra, Ribéry. […]

Entrepreneurs de diabolisation

« Le fait que trois membres du groupe établi de l’équipe de France soient convertis à l’islam - Anelka à 16 ans par l’intermédiaire d’un autre stagiaire du PSG (Belmadi), Abidal au moment de son mariage avec Hayet, une fille d’Algériens rencontrée au quartier de la Duchère, Ribéry lui aussi au moment de son mariage avec Wahiba, habitant le même quartier de Boulogne-sur-Mer - a bien sûr attiré l’attention des entrepreneurs de diabolisation de l’islam en France, qui en font une variable explicative centrale des événements de Knysna. Or cette propension des footballeurs issus de banlieue et de familles de tradition catholique à embrasser la religion musulmane peut être interprétée, plus prosaïquement, comme un fin indicateur des transformations de la morphologie sociale des quartiers d’habitat social.

« D’une part, les différents groupes de jeunes ("Beurs", Antillais, "Français") qui y résident cohabitent ensemble tout au long de leur scolarité et dans l’espace public : ils apprennent, en se fréquentant quotidiennement, à se découvrir et à dépasser les préjugés sociaux associés à chacun de leurs groupes d’origine ou chacune de leur religion. D’autre part, dans un contexte où s’est accru le poids des Maghrébins dans certains quartiers, le groupe des enfants d’Algériens ou de Marocains, qui devient le groupe majoritaire sur le plan de la morphologie sociale, parvient davantage à imposer ses normes sociales et religieuses, notamment à ce moment de flottement des identités qu’est l’adolescence. Dans des quartiers à forte (et durable) surreprésentation de Maghrébins, correspondent dans la durée une visibilité plus grande de l’islam (mosquées, boucheries halal, etc.), une pratique dominante de cette religion, un contrôle social étendu du respect des interdits et une conversion croissante des groupes minoritaires (les Antillais, ceux qu’on appelle "les Gaulois", etc.).

Cependant, la variable religieuse importe moins que celle qui la surdétermine, à savoir la variable résidentielle et sociale, résumée ici sous le terme de "banlieue". Pour les joueurs du groupe établi, la prime socialisation en banlieue et le lien parfois étroit qu’ils ont continué d’entretenir avec leur quartier ont façonné en partie leurs manières d’être et de sentir, ce que Bourdieu appelle leur habitus, fait d’un "sens de quartier" (qu’on peut utiliser de manière analogique au "sens de classe") qui combine une solidarité instinctive et active à l’égard de ses habitants (et par extension les personnes de même condition) à une sensibilité aiguë à tout ce qui ressemble à des formes d’injustice et d’humiliation. […]

« La grève des Bleus comme événement national doit être analysée, dans l’ordre des représentations, comme une sorte de réplique de la très forte secousse, sociale et médiatique, qu’a connue la société française lors des émeutes d’octobre-novembre 2005. La différence, qui n’est pas mineure, tient à ce qu’en 2005, les protagonistes de ces événements - jeunes (garçons) des cités - qui se sont trouvés dans le viseur du champ médiatique, avaient comme caractéristique d’apparaître comme des laissés-pour-compte de la société ; alors que les Bleus de l’équipe de France constituent des êtres sociaux d’un type particulier : héros sportifs multimillionnaires et migrants des classes populaires identifiés à la culture bling-bling. La dénonciation des attitudes "antifrançaises" de la part des commentateurs opère ainsi la jonction, dans l’ordre symbolique, entre, d’une part, les fractions disqualifiées de la jeunesse populaire et, d’autre part, l’élite sportive issue majoritairement des banlieues. D’où le constat unanime des experts ès banlieue : faillite de l’intégration, caractère inassimilable des jeunes d’origine non européenne, fin du "modèle français", voire menace du danger islamiste. […]

« Ce livre, qui a cherché à croiser l’histoire sociale des joueurs et les transformations du système du football professionnel, ne prétend pas bien sûr avoir épuisé la question. Il est bien évidemment partiel. Par exemple, il sous-estime certainement l’influence d’un certain nombre d’éléments explicatifs, notamment tout ce qui a trait à la sociologie des rapports entre football amateur et football professionnel, celle des rapports de force entre la FFF et la Ligue professionnelle de football. En revanche, il a permis de déplacer le regard vers un aspect méconnu, le plus souvent nié, de la condition du footballeur professionnel : celui qu’on pourrait appeler son état de dépossession culturelle. Car le héros sportif, notamment le footballeur professionnel, porte en lui une contradiction fondamentale due au fait que sa valeur socialement reconnue vient d’une incorporation de significations qui, souvent, le dépassent. Parce qu’ils s’expriment d’abord avec leur corps sur un espace de compétition sportive, les footballeurs sont parlés par d’autres plus qu’ils ne se disent eux-mêmes. […]

Mercenaire de la culture de la frime

«On peut aussi considérer que cette grève des Bleus a marqué une forme de refus et de protestation de la part des joueurs contre ce qui reste de "paternalisme" en vigueur - paternalisme privé dans le cas des clubs ou paternalisme d’Etat - dans les relations entre joueurs et dirigeants. Les footballeurs français expatriés en Angleterre ou en Espagne, sortis des grandes écoles du foot français ne bénéficient pas, il est vrai, du même traitement et des mêmes indulgences que les traders français de la City sortis, eux, des grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce. Alors que ceux-ci sont loués pour leur cosmopolitisme, leur intrépidité, leur capacité à valoriser la formation mathématique à la française, les joueurs de foot sont davantage perçus comme des mercenaires qui s’abîment dans la culture de la frime et de la "montre" (au sens ancien du terme). Les footballeurs constituent à cet égard un cas exemplaire de décristallisation du statut : d’un côté, ils sont démesurément riches, déployant un style de vie de star (voitures, montres et vêtements de luxe…) et, de l’autre, la majorité d’entre eux souffrent d’un faible niveau de formation initiale. Tout se passe donc comme s’ils n’étaient pas jugés, en raison de leur "inculture" (réelle ou supposée), dignes de l’argent qu’ils reçoivent.»


Interview - Stéphane Beaud

SoFoot_logo« Le footballeur incarne la figure du parvenu »

22 mars 2011

Il suffit que Laurent Blanc rappelle Evra et Ribery pour que Chantal Jouanno invite de nouveau le fantôme de Knysna dans le débat. Preuve que les politiques n’ont toujours pas réussi à passer l’éponge sur cette "offense" à la nation. Et si, pour une fois, la sociologie permettait de lever le voile sur cette "haine" persistante envers ces mauvais Bleus...

img_le_footballeur_incarne_la_figure_du_parvenu_x300_arton139170Knysna le retour. Après le choc, voici -peut-être- venu le temps de la réflexion et de relativiser ce qui s’est produit. Ou tout du moins de comprendre comment le banal crash d’une équipe moyenne, peu motivée et sans inspiration, dont seul l’entraîneur abandonné au milieu du naufrage a suscité un vague intérêt, a pu traumatiser un pays et surtout sa classe politique, dans une sorte de prémisse footballistique à l’actuelle vague Marine qui submerge la France. Stéphane Beaud, sociologue, enseignant à l’Ecole normale supérieure (ENS), auteur de nombreux ouvrages sur la classe ouvrière, a donc saisi la plume pour relever le gant. Car nous sommes plus proches de “La sociologie est un sport de combat” de Pierre Carles que du docu “Les yeux dans les bleus”. Et sans surprise, c’est l’ensemble du corps social qu’il ausculte, notamment une certaine représentation de la jeunesse issue des quartiers populaires et/ou de l’immigration qui s’est cristallisée à ce moment précis et de manière particulièrement violente. Extension du domaine de la discrimination ?

Les universitaires travaillent désormais beaucoup sur le football, pourtant il est rare qu’ils s’emparent d’un événement aussi médiatique pour aborder le sujet, qu’est-ce qui vous a conduit à vous lancer dans la polémique ?

J’avais déjà réagi dans un premier temps, deux jours après la grève du bus, par une tribune publiée le 22 juin dans Libération (“Les Bleus sont les enfants de la ségrégation urbaine”) contre ce retentissant procès à charge, médias comme “politiques” confondus, contre les joueurs grévistes. Cela participait entièrement, selon moi, d’un discours dominant qui contribuait une nouvelle fois à stigmatiser les “jeunes de banlieue”, à savoir les “Noirs” et les “Arabes” (même s’il n’y avait pas de “Beurs” dans cette sélection). Cette convergence m’interpellait. J’ai toujours cultivé le football comme une sorte de jardin secret, considérant, en tant que sociologue/ancien pratiquant “intensif” (entre six et vingt ans) de ce sport, qu’il constituait un très bel objet sociologique. J’ai aussi beaucoup étudié le monde ouvrier ; or la plupart des “footeux” continue d’en être issue. Mais l’impulsion de ce livre, c’est d’abord une réaction qu’on pourrait dire “citoyenne” face à l’exploitation politique de cette grève qui se fait dans la foulée du calamiteux et honteux débat sur l’“identité nationale”. Comment ne pas être atterré quand on observe à quel point a resurgi alors un discours “néo-nationaliste” qui visait ces enfants d’immigrés, en l’occurrence ici les “Noirs” ? Comment ne pas s’inquiéter face à la parole qui a alors été systématiquement donnée dans les médias aux intellectuels néoconservateurs ou à des pseudo “experts” franchement réactionnaires ? En fait, dans ce livre, j’ai essayé de convertir scientifiquement mon indignation face à cette forme de lynchage médiatique qui s’est opéré durant des semaines contre ces joueurs et, plus généralement, contre les jeunes de banlieue. Dans le peu de temps que j’avais pour écrire, je me suis efforcé, avec l’aide de mon camarade de travail Philippe Guimard (amateur de foot comme moi) de me doter de quelques armes empiriques pour essayer de penser ce “problème” autrement. D’où un travail de fourmi pour aller voir, derrière la façade, ce qui constitue le terreau social de ces destins de footballeurs : lecture de biographies de joueurs, dépouillement de très nombreux articles de presse et étude des moindres aspects de la biographie des joueurs (même si c’est quelque chose qui n’est pas au cœur du travail des journalistes sportifs qui doivent avant tout “sortir de l’info” sur les matches et sur les joueurs, sans trop s’attarder sur ces aspects périphériques au terrain et à la tactique. Je dois aussi dire que je suis loin d’être fasciné par ces joueurs, encore par ce milieu du “foot-business” qui est aux antipodes des valeurs du monde universitaire qui sont les miennes. Car ce qui est paradoxal avec ces joueurs, issus majoritairement des classes populaires, c’est qu’ils symbolisent aujourd’hui la figure des “gagnants” du néolibéralisme, que certains d’entre eux sont convertis au culte d’un individualisme exacerbé (par exemple, chez Anelka, son refus maintes fois affirmé de payer des impôts, trop élevés à ses yeux, en France). Mais en même temps, ce qui me semble intéressant, si l’on songe aux travaux de l’historien Hobsbwam sur les “bandits”, c’est qu’avec cette rébellion, une partie d’entre eux ont, à leur manière, porté et exprimé des valeurs de résistance populaire face à un système étouffant (les médias, le staff, l’attente démesurée à leur égard, etc.) sur le thème du “On défend notre copain Nico”, injustement mis en cause et désigné à la vindicte publique. Et on le fait, malgré tout ce qu’on en pense à l’extérieur.

A vous lire, ces “riches” semblent étrangement “sans pouvoir”, contrairement aux vedettes de cinéma ou aux grands patrons. Leur origine sociale serait encore le seul facteur explicatif ?

Je serais plus prudent. D’un côté, les grands joueurs professionnels sont des “salariés” qui ont aujourd’hui un énorme pouvoir, inhabituel dans le régime du capitalisme actionarial, celui d’inverser le rapport salarial et de pouvoir dicter, comme les traders dans les salles de marché des grandes banques, à leurs employeurs des rémunérations indécentes (600 000 euros par mois pour Ribery au Bayern Munich), par l’intermédiaire de nombreux “bras de fer” (cf. Ben Arfa, Niang et bien d’autres passés maîtres en la matière avec l’aide de leurs agents). De l’autre côté, au plan symbolique, ces mêmes joueurs sont le plus souvent sans défense, ils sont “plus parlés” qu’ils ne parlent, toujours à la merci de commentaires peu amènes ou franchement méprisants de la part de certains journalistes. Dans le livre, on insiste sur une dimension importante de la question, à savoir la transformation des trajectoires professionnelles des joueurs professionnels. Entre l’équipe de France 1998 et 2010, l’évolution est saisissante. Les joueurs professionnels sont désormais sélectionnés et “fabriqués” très tôt : ils deviennent précocement des footballeurs, hyper-entraînés (les charges d’entraînement se sont beaucoup alourdies en centre de formation) et spécialisés, obligés en montant dans la hiérarchie de délaisser les autres aspects (scolaires) de leur formation. Ils sont isolés par le fonctionnement du système dont ils reçoivent par ailleurs d’énormes dividendes. Très peu bénéficient d’un héritage culturel (Lloris, Gourcuff, Planus), pas mal d’entre eux ont du mal à “bien” s’exprimer en public, sont gênés devant un micro dès que les questions sortent du cadre sportif. Ils constituent donc une proie facile pour les experts de tous les médias sans compter que, par le mode de vie clinquant qu’ils affichent souvent, ils apparaissent à la fraction des classes dominantes riche en capital culturel (enseignants, journalistes et bien sûr “intellos”) comme incarnant la quintessence de la vulgarité sociale ainsi que la figure du “parvenu”. Il faut beaucoup de compréhension sociologique pour arriver à leur redonner la parole – parole qu’ils ont essayé eux-mêmes de reconquérir (maladroitement…) avec l’épisode du bus et de cette grève.

Dans votre approche n’y a-t-il pas le risque de participer d’une vision “excusatrice”, un défaut que l’on reproche de plus en plus aux sciences sociales, surtout des personnalités médiatiques très marquées droite “dure” comme Éric Zemmour ou le “criminologue” Xavier Raufer ?

Je refuse, bien sûr, ce procès a priori fait à la sociologie par des journalistes pressés ou des pseudo experts qui mènent sur tout ce qui touche à la banlieue un travail idéologique à leur manière, avec l’appui de certains médias complices (y compris, et c’est navrant, au sein du service public). Quand le sociologue tente de comprendre et d’expliquer, par la découverte de mécanismes sociaux, d’enchaînements logiques, on lui oppose, tout particulièrement quand il s’agit de la jeunesse de banlieue, l’argument de l’“excuse sociologique” : comme pour ne pas avoir à entendre ses arguments scientifiques, fruits d’enquêtes rigoureuses, souvent de longue durée. Cet argument de l’excuse, avancé par ceux qui ne veulent surtout pas voir les racines proprement sociales de la délinquance juvénile (chômage, pauvreté, désaffiliation sociale, échec scolaire…), a beaucoup servi lors des émeutes de 2005 ; à sa manière, il est assez “misérable”. Car le diagnostic des sociologues, connaissant ces terrains de la banlieue, était alors juste et continue d’éclairer la situation des cités aujourd’hui. Le travail d’un sociologue, comme l’ont indiqué les fondateurs de la discipline (Durkheim et Weber), consiste à “comprendre”, à lutter contre les préjugés, à refuser les explications simplistes, à se doter d’hypothèses et à aller les vérifier à l’aide de moyens d’enquête adaptés. En même temps, le savoir des sociologues, comme celui des historiens, a des côtés fragiles – par exemple, je n’étais bien évidemment pas là avec les joueurs de l’équipe de France lors de ce fameux samedi soir à l’hôtel Petzula de Knysna et, obstacle supplémentaire, ceux qui y étaient ne “veulent” pas et ne “peuvent” pas parler… - mais il s’appuie, depuis maintenant plus d’un siècle, sur un solide socle de connaissances et de raisonnements qui nous permet, dans le cas de cette grève, de retracer la configuration des rapports dans un groupe social (comme l’est une équipe de foot), d’identifier et de comprendre la nature des oppositions internes qui la traversent, et donc de construire des scenarii adaptés pour, in fine, proposer des schémas interprétatifs de cette grève. Bien armé, le savoir sociologique a un caractère assez fortement prédictif. Je dois vous avouer que la déclaration dans Sud-Ouest du 14 mars de Robert Duverne, préparateur physique de l’équipe de France - l’homme qui a jeté de colère son sifflet après avoir appris le refus de s’entraîner des joueurs le dimanche 20 juin, scène immortelle qui a circulé sur Internent dans le monde entier - sur ces événements de Knysna (l’incident Anelka/Domenech, c’était du “pipi de chat” par rapport à ce qu’il a vu dans sa carrière) – m’a comblé d’aise. Elle est venue en quelque sorte valider le schéma interprétatif proposé dans le premier chapitre de notre livre, à savoir que la grève est une réaction collective contre la Une de L’Equipe et la totale fabrication par ce journal de l’Anelkagate, la transformation par le biais de cette Une du quotidien sportif d’un simple “propos de vestiaire” en une affaire nationale, une affaire d’Etat… Ainsi notre propos dans ce livre invalide la piste “racialisante” qui a été obstinément poursuivie par la majorité de la presse, sportive ou non. Le livre essaie de démonter ce préjugé en montrant que la grève renvoie à une série de facteurs qui, pour l’essentiel, ont fort peu à voir avec cette fameuse culture banlieusarde. D’une part on vient de le voir, le rapport avec la presse et, d’autre part, la désunion structurelle de cette équipe, l’absence de “tauliers” pour éclairer et guider le gros de la troupe, tout cela sur fond de profonde “délégitimation” du coach, Raymond Domenech.

Contrairement à ce que l’on a l’habitude de lire depuis cet été, vous reliez donc d’abord le jugement porté sur le comportement des joueurs à leurs origines sociales ?

Je suis convaincu qu’avec cette “affaire”, il s’est manifesté une forme de mépris social, qui parfois confine au “racisme social”, vis-à-vis de ces joueurs, “grévistes”. Il faudrait faire l’inventaire systématique des qualificatifs qui leur ont été alors adressés. On s’est permis beaucoup de choses avec eux et à leur détriment (n’oublions pas que des joueurs comme Toulalan ou Gourcuff en ont été profondément et durablement affectés comme le prouve leur saison actuelle en demi-teinte). On a beaucoup dit que les Bleus avaient, par leur comportement, “sali l’image de la France” (d’où tous les noms d’oiseaux dont ils ont été affublés). Mais on peut quand même se demander, avec du recul, si ce n’est pas un ministre comme Hortefeux, condamné par la justice pour “insultes raciales” et promoteur de la campagne d’expulsions contre les Roms en juillet 2010, qui a le plus sûrement et durablement terni l’image de notre pays à l’étranger. En fait, la condamnation unanime des Bleus par le tribunal médiatique doit être mise en rapport avec les caractéristiques sociales “hybrides” de ces internationaux. S’ils sont extraordinairement bien payés, ils appartiennent pour la majorité d’entre eux aux classes populaires : la plupart viennent de banlieue, ont grandi dans des familles pauvres (souvent d’immigration africaine), ont accompli un modeste parcours scolaire (ils sont souvent peu diplômés, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont inintelligents). Ils cumulent donc, aux yeux des faiseurs d’opinion, richesse économique et (apparente) pauvreté culturelle. Ils sont donc des proies faciles pour ceux qui veulent ironiser sur les diverses frasques de la fraction la plus discréditable d’entre eux : conduite sans permis ou avec excès de vitesse record, argent gaspillé dans l’achat de Ferrari et autres Lamborghini, tuning comme dépense somputaire. Si l’UNFP organise syndicalement les joueurs, ils sont dans l’espace public symboliquement sans défense. Il est frappant de voir, par exemple, comment personne parmi eux n’a cherché, une fois les choses décantées, à défendre leur point de vue en disant des choses simples du type : « Oui, on avait des vraies raisons de protester, de faire grève, même si on a peut-être été maladroits ou velléitaires dans notre action ». Rien de tout ça mais une entreprise de grand pardon…

Pourtant, le débat a surtout rapidement embrayé sur l’immigration, la place de l’Islam, etc. Les Bleus, de modèle d’intégration, passèrent au prototype de son échec, un contre-exemple qui a libéré une partie de la droite.

L’équipe de France était partie au Mondial avec la mission, tracée par Sarkozy, de ramener un trophée, ou du moins un parcours honorable, à la nation qui traversait une crise sociale profonde. Au final, il s’est produit une forte coïncidence entre les deux “crises”. Les leaders populistes de droite se sont engouffrés dans cette brèche. Sans oublier ce processus de culpabilisation à l’égard de ces enfants issus de l’immigration post-coloniale, cette machine de guerre idéologique que constitue la fixation sur la Marseillaise qu’il faut à tout prix chanter à pleins poumons (davantage encore plus quand vous êtes “coloré” de peau). Platini, petit-fils d’immigrés italiens et actuel président de l’UEFA, a bien mis les choses au point sur cette question - de son temps (1978-86), personne ne s’en préoccupait et lui-même, capitaine exemplaire de l’équipe de France, ne la chantait pas – et il a demandé fermement aux “politiques” qu’ils cessent d’instrumentaliser à leur profit cette question.

Vous décrivez aussi longuement la question complexe des bi-nationaux ?

Ce dont personne ne veut tenir compte, c’est que les bi-nationaux ont tous une histoire derrière eux, avec en outre la pression familiale, de l’environnement professionnel, les enjeux des fédérations des pays africains qui envoient leurs émissaires en France pour recruter des joueurs possédant la double nationalité. Cette problématique des bi-nationaux s’avère sociologiquement passionnante car elle révèle et fait “travailler” toutes les contradictions de l’immigration et des rapports Nord-Sud dans le football contemporain. Par exemple, les spectateurs/supporters tunisiens qui sifflent Hatem Ben Arfa parce qu’il ne joue pas pour la Tunisie, opèrent une sorte d’action par procuration, exigeant du joueur d’expier, en désirant qu’il évolue sous les couleurs de la Tunisie, le fait que l’immense majorité d’entre eux ne retourneront jamais “au pays”. On peut aussi dire qu’au “pillage” des jeunes talents du Sud par les grands clubs européens, devenus des “centres de profit”, répond depuis les décrets FIFA de 2003 et 2009 (assouplissement des conditions de la nationalité sportive) le retour au bercail (dans le pays d’origine) des enfants d’immigrés qu’on peut interpréter aussi comme une sorte de retour sur investissement de l’immigration des parents via leurs fils, virtuoses footballeurs grandis dans les cités françaises et formés par les meilleurs centres de formation de l’hexagone. Il existe aussi de la part des clubs une responsabilité en la matière. En ce qui concerne les jeunes formés en France, même s’il ne s’agit pas donner dans un étroit “chauvinisme”, il ne paraît pas aberrant qu’un club pro fasse pression, comme Guy Roux l’a fait en son temps pour Basile Boli, sur ces joueurs bi-nationaux pour qu’ils optent pour le maillot tricolore. Je trouve surtout qu’on est dorénavant dans la plus grande hypocrisie collective quand on voit des anciens entraineurs de Ligue 1 (comme Gerets et Cuperly, aujourd’hui sélectionneurs du Maroc) débaucher pour “leur” équipe nationale les jeunes pousses issues des centres de formation français. Plus fondamentalement, on peut se demander si les grandes compétitions internationales de type coupe du monde ne vont pas avoir du mal à se maintenir face au rouleau compresseur de la Champions League, de la privatisation des clubs, de la mondialisation du marché des joueurs… Le rapport à la nation dans une catégorie professionnelle aussi internationalisée se révèle forcément décalé par rapport à la demande sociale - encore teintée de patriotisme - de la coupe du monde.

Propos recueillis par Nicolas Kssis Martov

 


logo_le_monde1Le sociologue, le foot et les banlieues

Luc Bronner, Le Monde, 02/11/2010

 

Stéphane Beaud est un des sociologues français parmi les plus réputés, auteur de travaux de référence sur les émeutes urbaines ou le système scolaire. Mais le chercheur est aussi un passionné de football, un observateur averti de ce « miroir » de la société française et internationale.

 

Assumant un « pas de côté » par rapport à la sociologie traditionnelle, il fait du ballon rond un objet d'études, à propos duquel il a livré ses premières conclusions lors des rencontres scientifiques Jeunes et société à Montpellier, le 28 octobre.

Le sociologue s'est penché sur la grande grève de 2010. Non pas le mouvement social sur les retraites mais la grève menée par les joueurs de l'équipe de France de football lors du Mondial sud-africain en juin. Dans une scène mémorable, les stars françaises du ballon rond avaient refusé de s'entraîner pour marquer leur colère contre la décision de renvoyer Nicolas Anelka après des injures contre Raymond Domenech.

« Un mouvement de grève qu'il faut prendre au sérieux et qui mar­que une forme de politisation ram­pante, assure le sociologue. Pourquoi ce complot de leur part ? Par­ce qu'ils ont vécu comme une injustice le fait qu'Anelka ait été exclu. Or, eux mettent en cause tout le système autour de l'équipe de France. »

Même s'il reconnaît que les joueurs donnent d'abord l'image de jeunes hommes « accros à la PlayStation », le sociologue y voit un signe de leur conscience politique. Un signe aussi de leur révolte contre les journalistes : « C'est un refus de la stigmatisation par les médias » – comme un écho des critiques adressées par les habitants des quartiers sur le traitement médiatique des banlieues.

Stigmate de la banlieue

Le sociologue s'est plongé dans les archives de L'Equipe et de France-Football. «Aujour­d'hui, lorsqu'on parle de football, il y a une forte dénégation du social, ce qui n'était pas le cas il y a trente ou quarante ans. » Et une insistance forte sur les origi­nes ethniques des joueurs et le poids de la banlieue. Le sociolo­gue a aussi essayé de compren­dre comment on était passé de lagénération glorieuse de 1998, qui a permis de vanter la France black-blanc-beur, aux grévistes de 2010, décrits comme une «génération caillera », perçus comme des « félons » et des «traî­tres à la nation ».

« En.1998, une minorité de joueurs vient de banlieue et l'équipe est tenue par des tau­liers, Laurent Blanc, Didier Des­champs, notamment, et un entraîneur, Aimé Jacquet, qui incarnent la France des "trente glorieuses". Douze ans plus tard, la situation change complète­ment et ce sont les joueurs issus de banlieue qui sont majoritaires et leaders. » Le football apparaît donc comme un révélateur des fractures françaises, un indica­teur aussi du rapport crispé qu'entretient la France avec ses banlieues.

«Même pour ces joueurs très riches, le stigmate de la banlieue demeure», constate le sociolo­gue. La sociologie est un sport de combat, disait Pierre Bourdieu. Le football est aussi un sport de sociologue, complète Stéphane Beaud.