Comment j'ai publié ma thèse... J'ai commencé à répondre à cette question dans un billet posté sur ce blog en février, en forme de première partie. Il s'agissait d'expliquer alors comment le sujet des "supporters à distance" s'est peu à peu "révélé" à moi et a formé l'objet de ma thèse. Reste, à présent, à expliquer comment le manuscrit de thèse a pu se transformer en ouvrage, aux éditions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) puisque j'ai relaté, dans la première partie, que l'une des questions que l'on me posait souvent était de savoir comment j'avais pu faire pour accéder à cette maison d'édition. La réponse est que je n'ai bénéficié d'aucun appui, comme je vais le raconter ci-dessous.

Annonce_affiche_th_seSoutenir sa thèse : un début bien plus qu'une fin

J'ai soutenu ma thèse à l'université de Rouen le 29 novembre 2006 (cf. ci-contre l'affiche annonçant la soutenance), après 5 années de travaux, qui m'ont amené dans diverses villes françaises et européennes : déplacements pour suivre les groupes de supporters de l'OM dans leurs périples footballistiques, voyages pour des congrès, colloques, journées d'études scientifiques. 5 années marquées aussi par le souci d'écrire des publications (articles dans des revues, contributions à des ouvrages).

Rapidement après "l'entrée en thèse", j'ai eu l'ambition de faire en sorte que ce travail de recherche puisse faire l'objet d'un ouvrage, que cela soit autre chose qu'une thèse, bref qu'il y ait une vie après la soutenance allant au-delà de la simple publication d'articles scientifiques tirés du travail doctoral. La thèse arrivant à son terme, j'ai pu dès lors me lancer dans cette entreprise, même si celle-ci n'a pas démarré immédiatement pour autant.

L'après-soutenance : en quête de qualification puis d'un poste d'enseignant-chercheur

Dans les mois qui ont suivi la soutenance (entre décembre 2006 et l'été 2007), comme bien d'autres jeunes docteurs, j'ai, en effet, été affairé à la constitution des dossiers de qualification puis de recrutement sur des postes de maître de conférences. Parallèlement, j'ai commencé à effectuer un premier travail de recensement, sur Internet, des diverses maisons d'édition, à prendre connaissance des consignes (quand elles existent) données aux auteurs, à noter les contacts et personnes ressources (les directeurs de collection) de manière à me constituer une sorte de listing... Ayant eu, ensuite, la chance de trouver un poste, c'est alors la prise de fonction et la préparation des premiers cours qui ont occupé mon temps. Cette période achevée, la quête d'une maison d'éditon pouvait réellement commencer.

Construire un projet d'ouvrage 

Il ne suffit pas de lister des maisons d'édition, encore faut-il ensuite produire un argumentaire qui puisse attirer l'attention de ces dernières. C'est le rôle du projet d'ouvrage. En une petite dizaine de pages, il s'agit de convaincre du potentiel d'un travail, de son intérêt scientifique, de l'existence d'un lectorat (à définir), de son originalité vis-à-vis des publications déjà existantes... Tâche délicate. C'est à l'automne 2007 que je me suis donc lancé dans la rédaction de ce document. Sur cette base, j'ai pu m'engager dans une première vague de soumission par voie électronique auprès de certains éditeurs.

Démarcher des éditeurs

Le choix des éditeurs apparaît important. Deux options s'offrent au chercheur souhaitant publier sa thèse : les maisons d'édition purement scientifiques, gage de légitimité scientifique ; les maisons d'édition plus connues, plus grand public, plus diffusées. Dans le premier cas, il est plus assuré de trouver une oreille attentive pour coller au plus près du manuscrit de thèse. Cela n'exclut bien évidemment pas de réécrire, de réaménager le document : c'est essentiel. Mais, en tous les cas, cette réécriture n'a rien à voir avec ce qui sera demandé dans la seconde option, celle qui concerne une maison d'édition plus grand public. Le travail de coupe sera notamment plus profond.  Entre un gros livre chez un éditeur scientifique peu diffusé et un livre plus léger chez un éditeur connu et mieux diffusé, il me semble préférable de choisir la première option quand il s'agit de publier sa thèse. Toujours est-il que j'ai souhaité privilégier la reconnaissance par les pairs, ce qui m'a conduit à contacter des éditeurs scientifiques, garants du maintien des éléments d'administration de la preuve. J'ai ainsi d'abord envoyé le projet d'ouvrage aux éditions de la Maison des sciences de l'homme, aux PUF et aux éditions de l'université de Bruxelles.

Aller au-delà des refus

Ces premiers contacts n'ont rien donné. Les éditions de la Maison des sciences de l'homme ont refusé, de manière motivée : ils avaient déjà publié un travail sur le football. Je n'ai jamais eu de réponse des éditions de l'université de Bruxelles. Quant aux PUF, cela a failli se faire. Après de bons contacts et l'intérêt manifesté par un directeur de collection, le projet a été enterré pour cause de mise en sommeil de ladite collection. J'ai cru alors bon de candidater, en décembre 2007, à la 11e édition du prix Le Monde de la recherche universitaire, qui offre la possibilité à de jeunes docteurs d'être publiés justement aux PUF. Mais sans succès. Si elles permettent de mieux mesurer la difficulté de l'entreprise (trouver une maison d'édition n'est pas une mince affaire !), ces démarches infructueuses ne doivent pas décourager. C'est ainsi que je me suis lancé, au début de l'année 2008, dans une seconde vague de soumission du projet d'ouvrage auprès d'autres maisons d'édition : La Découverte (quelques contacts électroniques, mais cela n'ira pas plus loin), les éditions de l'EHESS, Belin (sans réponse), les éditions de la Maison méditerranéenne de la maison des sciences de l'homme (sans réponse), les éditions de l'Aube (retour positif et réel intérêt), les PUG (sans réponse), de Boeck (sans réponse)...

La thèse mise à l'épreuve

logo_editions_ehess_200pixDe toutes les maisons d'édition contactées, ce sont les éditions de l'EHESS qui ont pris contact avec moi de manière la plus aboutie. En mars 2008, j'ai ainsi reçu un mail visant à solliciter auprès de moi des éléments complémentaires d'information : il m'a fallu envoyer le manuscrit de thèse accompagné du rapport de soutenance. L'ensemble du dossier (avec le projet d'ouvrage) a été expertisé par deux rapporteurs anonymes. Deux rapports ont ainsi été produits, positifs et favorables à la publication, chose que j'ai apprise en octobre 2008 lors d'un rendez-vous sollicité par Christophe Prochasson, directeur scientifique des éditions de l'EHESS. Après cet entretien m'annonçant la bonne nouvelle, j'ai pu prendre connaissance de ces deux rapports anonymés ainsi que des recommandations aux auteurs.

lestrelin_couverture_finaleS'engager dans le travail de réécriture

Reste alors l'essentiel : produire un nouveau manuscrit, car un ouvrage tiré d'une thèse n'est pas la thèse elle-même. Il ne s'agit pas du même travail. Il faut donc accepter de se replonger dans le travail d'écriture. J'ai d'abord sollicité Christian Bromberger, dès le mois d'octobre 2008, afin d'obtenir son accord pour la rédaction de la préface de l'ouvrage, chose qu'il a acceptée volontiers. La période s'étalant de novembre 2008 à mai 2009 (six mois) a vu la rédaction de la première version du manuscrit qui a ensuite été soumise auprès des éd. de l'EHESS en juin. Ce n'est qu'en janvier 2010 qu'un retour sur mon travail a été produit. Jugé trop long, le manuscrit a alors été retravaillé afin de proposer une seconde version plus en adéquation avec la longueur demandée par la maison d'édition (autour de 800 000 signes, tout compris). Ce travail m'a occupé durant tout le mois de mars 2010. Après une relecture par le directeur scientifique, quelques réductions et réaménagements ont encore été opérés : une troisième version a donc été finalement produite. Et c'est exactement le 20 avril 2010 que le fichier final a été envoyé au service des publications et pris en main par une secrétaire d'édition. Le temps des navettes, de la traque aux coquilles et aux redites, de la reformulation de certaines phrases a pu dès lors débuter... Parallèlement (mai-juin), le travail d'édition a également commencé : établissement d'un plan de communication, construction d'une argumentation autour du livre envoyée aux représentants, annonce d'une date de parution et d'un prix, mise en ligne sur le site Internet des éditions, etc. Les mois de juin et juillet 2010 ont été marqués par les dernières (mais nombreuses) navettes avec la secrétaire d'édition (que je remercie encore au passage pour la qualité de son travail et sa gentillesse). La relecture des épreuves a ensuite occupé mon mois de septembre 2010. Touche finale : le choix d'une illustration de couverture, chose qui n'est pas si aisée. Le professionnalisme de la maison d'édition a été une ressource précieuse. 25 novembre 2010 : l'ouvrage est enfin mis en vente.

Entre la rédaction du projet d'ouvrage (octobre 2007) et la parution de l'ouvrage (novembre 2010), il s'est donc écoulé 3 années. 4 ans, même, si l'on va de la soutenance de la thèse à la sortie du livre. La publication d'une thèse est en effet un parcours long, sinueux, jalonné d'obstacles et de difficultés. Mais, d'une part, j'espère avoir ici montré qu'il est possible de le faire sans même bénéficier de soutiens. D'autre part, c'est une entreprise qui en vaut véritablement la peine. Gage de reconnaissance par les pairs, c'est aussi un moyen de faire sortir la recherche du tout petit milieu académique et de pouvoir être lu au-delà du seul cercle des spécialistes du sujet et des doctorants. C'est aussi une manière d'assumer sa responsabilité citoyenne de chercheur qui consiste à dire la vérité sur le monde social. A mon sens, le projet de publier sa thèse devrait, de fait, faire partie intégrante de l'ambition du doctorant-futur docteur, sous certaines conditions :  ne pas se contenter de dupliquer son manuscrit de thèse mais s'engager dans un réel effort de réécriture, s'orienter vers un éditeur qui fera un réel travail d'édition ; travailler avec un éditeur qui apportera, entre autres choses, sa caution scientifique.

Cette expérience fera l'objet d'une communication lors du prochain congrès (le 6e) de la Société de sociologie du sport de langue française (SSSLF), qui se déroulera en mai à l'université de Paris Ouest Nanterre, dans l'atelier du sociologue.