Ouverte depuis deux semaines, la coupe du monde de football qui se déroule au Brésil vient confirmer un adage souvent entendu : lorsqu'elle se déroule en Amérique latine, l'épreuve est bien souvent synonyme de tristes tropiques pour les équipes européennes. L'Angleterre, L'Espagne, le Portugal, la Croatie, l'Italie et la Bosnie ont ainsi été éliminés dès la phase de poules. La Grèce a, hier soir, subi un sort similaire après son huitième de finale contre le Costa Rica. En Europe, les amateurs de football ou les personnes qui s'intéressent à ce sport pour des raisons intellectuelles (les deux choses n'étant pas incompatibles) connaissent la longue et riche histoire footballistique des pays d'Amérique du Sud. Le Brésil est en particulier qualifié de "pays du football". On vante volontiers le jeu brésilien, tout en dribbles. C'est l'objet d'un long article paru dans Télérama qui revient notamment sur la figure de Garrincha. Le journaliste et écrivain Olivier Guez a quant à lui récemment fait "l'éloge de l'esquive" (selon le titre), propre au football brésilien, dans un livre paru chez Grasset (lire un entretien avec l'auteur, un article de Libération et une recension). Pour comprendre pourquoi le Brésil est présenté comme le pays du football, cette petite vidéo produite par Le Monde s'avère une entrée en matière intéressante :


Pourquoi le Brésil est LE pays du foot ? par lemondefr

Dans une veine littéraire, le livre du journaliste et écrivain uruguayen Eduardo Galeano, Football. Ombre et lumière (paru en français aux éditions Climats en 1998), vient rappeler toutefois que la passion pour le football ne concerne pas seulement le Brésil et les Brésiliens (lire cette chronique de Libération) : c'est l'affaire de tout un continent.

En France, le lecteur souhaitant se documenter sur le football sud-américain a accès à des travaux de chercheurs en sciences sociales. Des recherches ont ainsi fait l'objet de traductions. Les textes des anthropologues brésiliens Roberto Da Matta et José Sergio Leite Lopes sont parmi les plus connus. Le premier a signé un article ("Notes sur le futebol brésilien") dans Le Débat en 1982 à l'occasion d'un numéro spécial sur le sport. Le second est notamment l'auteur de deux articles parus dans les Actes de la recherche en sciences sociales : en 1989, il écrit sur la mort de Garrincha surnommé "la joie du peuple" ; en 1994, il écrit sur l'invention du style de jeu brésilien. En 1998, dans un numéro spécial consacré au football de la revue Sociétés & Représentations, il écrit sur le stade du Maracanà à Rio de Janeiro. L'anthropologue argentin Eduardo Archetti est aussi bien connu des chercheurs français. Il a également contribué au même numéro de la revue Sociétés & Représentations (voir le résumé ici). En 1995, il a par ailleurs signé un texte d'un numéro de la revue Terrain consacré aux sports : "Nationalisme, football et polo : tradition et créolisation dans la construction de l'Argentine moderne". Un autre chercheur argentin, Julio Frydenberg (cf. plus loin), a publié un article sur le club de Boca Juniors (Buenos Aires) dans Histoire & Sociétés. Revue européenne d'histoire sociale en 2006, tout comme le brésilien Rodrigo Valverde sur les supporters à Rio. 

Du côté des auteurs français, j'ai déjà évoqué sur ce blog la parution en 2010 aux éditions Michel Chandeigne d'un ouvrage de Michel Raspaud sur l'histoire du football au Brésil, dont on pourra lire une recension sur le site de Lectures. Le terrain brésilien a fait l'objet d'autres recherches. Signalons un article de 2006 d'Hervé Théry pour la revue de géographie Mappemonde ("Futebol et hiérarchies urbaines au Brésil"). Tout récemment, un autre ouvrage a paru chez L'Harmattan toujours sur le Brésil. Dirigé par Bertrand Piraudeau, docteur en géographie, il a pour titre : "Le football brésilien. Regards anthropologiques, géographiques et sociologiques". Ce livre a fait l'objet d'articles de presse, dont un papier du Monde daté du 23 juin qui évoque l'un des traits caractéristiques de l'économie du football brésilien, à savoir sa dimension exportatrice de footballeurs en Europe.  

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Le rapport du football sud-américain à l'Europe, c'est l'angle par lequel s'ouvre un dossier très complet des Cahiers des Amériques latines (n°74, 2014, accès intégral ici), dirigé par l'historien Fabien Archambault. Intitulé "Le continent du football", le numéro regroupe six contributions : quatre portent sur une perspective historique, une autre est de nature sociologique quand une dernière aborde des questions urbanistiques et politiques. Sa lecture "invite en somme le lecteur à se déprendre du regard européocentré qu'il porte généralement sur la question et à prendre la mesure de l'importance revêtue par le football dans les sociétés latino-américaines" (p. 30). 

Le numéro débute par le texte de Fabien Archambault, dont l'une des premières qualités est de faire le point sur les travaux de sciences sociales produits sur le football en Amérique latine, offrant par ailleurs au lecteur une très riche bibliographie classée par pays. L'historien français rappelle d'abord combien "le monde du football sud-américain ne s'est (...) pas construit institutionnellement comme le simple décalque de son homologue européen" (p. 15) : dès 1916, les fédérations argentine, brésilienne et uruguayenne s'associent pour former la CONMEBOL (fédération continentale), chargée d'organiser la Copa América, bien avant l'UEFA (1954) et le Championnat d'Europe des Nations. S'il existe des ressemblances avec le football européen, l'absence de ligues professionnelles et des championnats nationaux différemment construits sont pertinemment soulignés et analysés. Comme ailleurs, le football a été introduit sur le continent sud-américain par l'entremise des élites rompues au système éducatif britannique : dès 1893, la fédération argentine est fondée (ce qui en fait la deuxième après la Football Association anglaise en 1863). Aujourd'hui, Buenos Aires compte une quarantaine de clubs et "mérite le titre de capitale mondiale du football" (p. 29). Signe d'une acculturation très rapide et du succès de ce sport, le terme anglais football est traduit au Brésil et en Argentine (fùtbol ou futebol) une quinzaine d'années avant l'Espagne, l'Allemagne (Fussball) et l'Italie (calcio), traductions qui interviennent vers 1906-1907. La création de la Copa América en 1916 participe de la construction d'une "géographie mentale, celle de l'Amérique latine" (p. 19) et d'une "identité continentale" (p. 20), construction qui se fait par antagonisme à l'Europe. La victoire de l'Uruguay aux Jeux olympiques de Paris en 1924 et la finale entre ce même pays et l'Argentine quatre ans après à Amsterdam renforcèrent le processus. L'article replace utilement les débats actuels autour de la coupe du monde au Brésil dans une perspectie historique. Rappelons que l'Uruguay (1930), le Brésil (1950), le Chili (1962) ont accueilli l'épreuve (et il faut ajouter le Mexique en 1970 et 1986). Ainsi, "les Coupes du monde furent d'emblée considérées comme des affaires d'État, justifiant la construction de stages gigantesques qui permettaient de rivaliser avec celui de Wembley édifié en 1923 - le stade du Centenario de Montevideo, véritable monument bâti en hommage au centenaire de l'indépendance de l'Uruguay -, voire de le dépasser - le Maracanà de Rio pouvant accueillir jusqu'à 200.000 spectateurs". Les États sud-américains se caractérisent ainsi très tôt par un interventionnisme affirmé dans les affaires du football. L'article s'achève sur des perspectives de recherche : les liens entre sphères politiques et footballistiques justement, mais aussi les biographies d'acteurs sportifs de premier plan (tels Julio Grondona, président de la fédération argentine depuis 1980 ou Joào Havelange) ou encore le rôle de l'Église sont parmi celles-ci. 

L'article de l'historien argentin Julio Frydenberg porte sur Buenos Aires et la contribution du football, dans les années 1920 et 1930, "à la naissance de l'imaginaire du quartier et celle du quartier lui-même" (p. 37), qu'on appelle le barrio. Le spectacle du football connaît déjà alors une grande popularité : les stades sont parfois trop petits pour accueillir tous les spectateurs ; la ville abrite les "cinq grands" (River Plate, Boca Juniors, Racing, San Lorenzo et Independiente) ; le professionnalisme intervient en 1931. Plusieurs conditions réunies à partir des années 1920 expliquent cet état de fait : hausse du temps libre, meilleur niveau de vie, nouvelles sociabilités masculines, médias de masse (avec usage de photographies mettant en lumière les regroupements d'hommes dans les bars de quartiers et dans les tribunes), urbanisation et développement des moyens de transport. De grands stades sont alors édifiés. Le tout favorise le phénomène d'identification territoriale. Intéressant, le propos est toutefois un peu désincarné et aurait mérité de descendre plus près du terrain pour faire une place plus importante à des illustrations précises. 

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L'Argentine compose encore l'étude de Lucie Hémeury, mais celle-ci se concentre sur la période 1946-1955 afin d'analyser les rapports du football au péronisme. Le rapport de Péron (illustration ci-contre) au football reste assez énigmatique, certains analystes argentins soulignant d'abord sa grande passion pour la boxe quand d'autres affirment qu'il était un fervent supporter de Boca Juniors mais s'interdisait de le montrer publiquement. Quoi qu'il en soit, le football était "perçu avant tout comme un moyen d'atteindre les masses, et en particulier les classes populaires, placées au coeur de son discours politique" (p. 68). L'auteure montre que le football oscille alors entre autonomie et mise sous tutelle par le régime. Celui-ci apparaît comme "le premier gouvernement à déployer une véritable politique sportive de grande ampleur" (p. 56). Cet intérêt inédit de l'État se traduit par des apports financiers réguliers, par de nouvelles compétitions et la construction d'infrastructures : le sport doit être la vitrine de la "Nueva Argentina". Parmi l'ensemble des sports, il semble que le football constitue un cas à part. La période est faste : obtention de prêts à des conditions avantageuses pour construire de nouveaux équipements, fréquentation élevée des stades, très bon niveau sportif, etc. Toutefois, elle se caractérise aussi par une longue et dure grève des joueurs lancée en 1948, réclamant une amélioration de leur statut professionnel (reconnaissance de leur syndicat, congés payés, salaire minimal, plus grande liberté des conditions d'embauche et de transfert). Le régime joue alors un drôle de jeu car de nombreux ministres sont aussi partie prenante du monde du football. Ainsi en va-t-il d'Oscar Nicolini, président de la fédératon argentine de football (Afa) et ministre des communications. Ces liens étroits entre monde du football et monde politique font l'objet d'une analyse à travers les figures des présidents successifs de l'Afa, tous proches du pouvoir. Les clubs entretiennent également des relations  avec de hauts fonctionnaires. Toutefois, Lucie Hémeury souligne que ces liens ne sont pas "des nouveautés de la période péroniste mais des tendances déjà à l'oeuvre auparavant, perceptibles dès la fondation de l'Afa" (p. 67). À la différence d'autres sports, le football a en définitive fait l'objet de peu d'initiatives de contrôle direct et les dirigeants de clubs ont surtout cherché à jouer de leur proximité au régime pour défendre ou promouvoir leurs intérêts, notamment économiques. 

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Clément Astruc analyse dans le quatrième texte la condition de footballeur professionnel au Brésil des années 1950 à 1970. Sa contribution repose sur l'étude de témoignages et des trajectoires individuelles de 43 joueurs ayant participé avec l'équipe nationale aux Coupes du monde entre 1954 et 1978 (durant cette période, le Brésil gagne trois fois la compétition et le football fait l'objet de plusieurs textes de loi). Si le football est à l'origine une pratique distinctive (comme partout ailleurs) répandue chez les élites urbaines et cultivées, il est rapidement approprié par les classes populaires métissées. Le football se professionnalise en 1933 dans les États de Rio de Janeiro et Sào Paulo. Contrairement à une idée reçue, le métier de footballeur n'est pas attractif dans l'après guerre : les footballeurs apparaissent comme issus des couches inférieures de la société et sont considérés comme des marginaux aux moeurs douteuses. Le mépris social est en partie une affaire de représentation car peu de joueurs "étaient originaires des secteurs les plus précarisés et marginalisés de la société brésilienne" (p. 80). Certains footballeurs (notamment les blancs, descendants d'immigrés européens) avaient même la possibilité d'entreprendre des études : tel est le cas d'Emerson Leào dont le père était tailleur mais dont les frères ont tous étudié la médecine. Quel était le niveau de vie d'un footballeur à cette époque ? Certains possédaient alors tous les "marqueurs d'appartenance aux classes moyennes supérieures" (p. 83) : grande maison, voiture, domestique, etc. Mais les disparités étaient grandes et "la majorité de ces sportifs avait des conditions de vie précaires" (p. 84). Le rapport de force était alors très largement favorable aux dirigeants des clubs : néogociation individuelle des contrats, joueurs vendus indépendamment de leur volonté, salaires peu élevés (y compris pour de très grands joueurs, tels Garrincha), persistance des valeurs de l'amateurisme. Dominés, les footballeurs peuvent toutefois aussi développer des formes de résistance et il existe une conflictualité dans le football brésilien symbolisée par quelques cas célèbres tels celui de José Baldocchi entre 1971 et 1975, alors joueur des Corinthians. En revanche, la défense collective des intérêts des footballeurs est peu efficace. Alors qu'il existe des syndicats de joueurs organisés à l'échelle des États (le premier est fondé à la fin des années 1940 dans celui de Sào Paulo), les joueurs sont peu mobilisés et surtout (chose classique) en attente d'un syndicalisme de service. 

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L'article de Guillaume Fleury, doctorant au CERI, porte sur un terrain bien moins connu, l'Équateur, alors que l'Uruguay, le Brésil et l'Argentine sont traditionnellement les pays les mieux documentés. Il traite du supportérisme autour du Barcelona Sporting Club de Guayaquil et porte son attention en particulier sur les activités de la Sur Oscura, une barra brava typique d'Amérique du Sud qui s'oppose de manière radicale à l'équipe rivale du Club Sport Émelec, siégeant dans la même ville. Celle-ci est ainsi partagée en deux camps qui marquent leur présence par des tags, graffitis, à l'image de pratiques communes en Europe (à Rome, par exemple). Qu'est-ce qu'une barra brava ? Selon l'auteur, "cette dénomination s'applique à des groupes de supporters latino-américains qui organisent un véritable spectacle en tribune les jours de matchs, mais qui sont également impliqués dans des rapports extrêmement conflictuels et violents avec d'autres barras ainsi qu'avec les forces de l'ordre" (p. 94). L'article se penche utilement sur l'univers de ces groupes qui se rapprochent des supporters dits ultras en Europe. Comme pour ces derniers, les barras bravas réunissent des jeunes hommes ordinaires, plutôt issus des classes moyennes. Le terme de barras apparaît dès les années 1950 dans le langage journalistique argentin. En Argentine d'ailleurs, où ces groupes se développent dans les années 1950 et 1960, les membres des barras lui préfèrent le terme de hinchada, le barra étant associé à un supporter trop lié aux dirigeants du club. L'analyse organisationnelle du groupe de Guayaquil est éclairante. Fédérant entre 600 et 700 personnes en 2012, la Sur Oscura est hiérachisée autour de leaders qui forment des "colonnes", sortes de sous-groupes ou de "courants" internes qui disposent de fonds propres et d'activités autonomes. Comme en Europe, le groupe dispose de sections périphériques, disséminés géographiquement dans différentes provinces du pays. L'article se poursuit par une analyse désormais classique de l'engagement au sein du groupe à partir du concept interactionniste de carrière, ce qui permet à l'auteur de tenir pertinemment à distance les explications psychologisantes de l'usage de la violence. Celle-ci relève d'un apprentissage progressif marqué par des jeux et simulacres d'affrontement et des rites de passage (le "baptême" qui signale l'intégration définitive consiste à faire un aller-retour au sein d'une haie d'honneur composée de membres délivrant à l'initié des coups de pieds et de poings, parfois de ceinture). Un comportement ajusté au style du groupe consiste à faire preuve, de manière permanente, d'aguante, le terme désignant deux aspects complémentaires : une dimension festive, c'est-à-dire la capacité à animer la tribune, chanter, danser ; une dimension combative, dans le sens où il faut être en mesure de défendre physiquement l'honneur du groupe ou un camarade et donc de prendre des risques. Le supportérisme suppose ainsi un intense engagement corporel et moral. L'ambiance créée en tribune est une ressource dont use le groupe dans ses relations aux dirigeants du club car elle lui assure une image attractive. La violence en est une autre qui peut être utilisée à l'encontre des joueurs. La Sur Oscura bénéficie dès lors de certains avantages et aides (revenus perçus sur les panneaux publicitaires installés dans leur tribune ou sur les entrées au stade, etc.). Les leaders du groupe sont ainsi des personnalités locales reconnues, entretenant des liens avec les dirigeants voire certains élus tant et si bien que la Sur Oscura est devenue une force politique locale. 

Le dossier s'achève sur un entretien réalisé avec l'urbaniste Joào Sette Whitaker Ferreira, professeur à l'université de Sào Paulo. Celui-ci porte un regard sans concession sur l'état très inégalitaire de la société brésilienne et sur les transformations urbaines induites par l'organisation de la coupe du monde par la FIFA, avec l'aide de l'État brésilien, au service d'intérêts privés. Il revient notamment sur le concept fort intéressant de "modernisation conservatrice", modèle dans lequel "la modernisation et la croissance économique sont possibles dans le cadre du sous-développement, mais (...) n'ont pas, dans leur logique, une portée universalisante qui permettrait de distribuer à l'ensemble de la société les bénéfices de cette croissance. Au contraire, l'essor économique dépend du maintien de la pauvreté, de la main-d'oeuvre bon marché et des logements informels qui permettent de baisser les coûts du travail" (p. 121). La lecture de cette interview vient finalement compléter d'autres références : je pense à l'article de Jean-Charles Basson ("Le progrès dans l'ordre. À propos des stades de la Coupe du monde") et plus largement au numéro spécial de la revue Mouvements consacré au football. Je pense également au numéro de la revue Urbanisme consacré aux grands stades. Ces deux dernières publications ont fait l'objet d'un billet récent sur ce blog. 

Bonnes lectures !