Parue sur le site des Cahiers du football le mardi 21 décembre 2010 (l'année dernière déjà !), une interview réalisée par Jérôme Latta aborde le "supportérisme à distance" et l'ouvrage paru sur le sujet fin novembre. Je la reproduis intégralement ci-dessous.


 

TOUT CE QUI LES SÉPARE
Propos recueillis par Jérôme Latta - mardi 21 décembre 2010
icone_lestrelin_itw.jpgInterview. Ludovic Lestrelin, sociologue du sport, a étudié "L'autre public" des matches de foot – celui des groupes de supporters créés loin de leur club favori – au travers de ceux de l'OM.
Ludovic Lestrelin est maître de conférences à l’université de Caen Basse-Normandie, et il vient de publier L'autre public des matchs de football. Sociologie des "supporters à distance" de l'Olympique de Marseille (éditions EHESS). Il tient aussi le blog Invitation à la sociologie du sport

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Comment définir le "supportérisme à distance" qui fait l'objet de votre livre ?
C'est le fait de soutenir une équipe qui n'est pas celle de sa ville ou de sa région de naissance ou de résidence. Il désigne plus une expérience qu'un statut ou un type de supporters en particulier. Ce qu'il m'intéresse de mettre en évidence, c'est que cette expérience de l'éloignement géographique vis-à-vis du club que l'on supporte renvoie à deux dimensions. Une dimension subjective, parce que ce phénomène fait appel à des processus d'identification, mais aussi une dimension objective au travers de processus de mobilisation – c'est-à-dire d'organisation au sein de collectifs, parfois sous forme associative, pour s'assembler afin de soutenir le club, par exemple en organisant des déplacements. Même si la définition de ce qu'est un supporter fait l'objet de beaucoup de débats parmi les passionnés, il me semble difficile de se définir comme supporter en étant tout seul chez soi devant sa télévision: le supportérisme est, à mon sens, une activité qui suppose une démarche collective pour que la dimension identitaire fonctionne. 

Comment êtes-vous venu sur ce terrain ?
En année de maîtrise au début des années 2000, j'avais envie de travailler sur le football après avoir lu avec intérêt les travaux de Christian Bromberger et de Patrick Mignon, et j'ai découvert par hasard qu'il existait un groupe de supporters de l'OM à Rouen – dont je suis originaire et où j'étais à l'université. Pratiquant le football en club, je savais bien que l'on pouvait être fan de l'OM et suivre ce club avec passion, mais j'ignorais l'existence de collectifs organisant des déplacements. Je les ai rencontrés et j'ai découvert des personnes qui m'ont beaucoup surpris par leur identification à l'OM, et même à Marseille.

« Au-delà de l'identification, on a envie de franchir le pas : comment fait-on pour toucher du doigt un club qui fait rêver devant son poste de télévision ? »

C'est la télévision qui a enclenché ce phénomène du supportérisme à distance ?
Oui, très clairement. C'est vrai pour l'Olympique de Marseille, mais aussi pour l'AS Saint-Étienne dans les années 70, qui sont vraiment les années de la télédiffusion de rencontres notamment européennes – et aussi du développement du professionnalisme et de la transformation des clubs en entreprises de spectacle. On assiste alors à un engouement national pour les Verts, qui ne s'est pas estompé depuis puisque l'ASSE compte aujourd'hui plus de groupes de supporters à distance que l'OM. Cela repose sur une démarche très volontariste des dirigeants du club, qui ont ordonné et structuré ce réseau de plus de deux cents groupes en France (contre une centaine pour l'Olympique de Marseille). L'évolution est également très sensible en Espagne, où le nombre de groupes de supporters à distance explose à partir des années 80 pour des clubs comme l'Athletic Bilbao, l'Atlético Madrid ou le FC Barcelone: on observe une nette inflexion dès que les retransmissions télévisées se multiplient. 

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Photo : Flickr - milom
Pour Marseille, les épopées européennes télévisées de la fin des années 80 et du début des années 90 ont donc eu une influence majeure ? 
Beaucoup de personnes se sont prises de passion pour ce club-là, et cela a entraîné une quête de billetterie. Car au-delà de l'identification, on a envie de franchir le pas: comment fait-on pour toucher du doigt un club qui fait rêver devant son poste de télévision? Cette demande s'est renforcée après 92-93, au cours d'un moment particulier de l'histoire du club dans la mesure où il se retrouve en deuxième division entre 1994 et 1996. Cela l'a rendu plus facilement accessible puisqu'il se déplaçait dans des villes plus modestes, dont les stades pouvaient accueillir cette demande. Le phénomène s'est progressivement structuré, depuis Marseille où les dirigeants constatent l'engouement autour du club et répondent à la demande de billets. Mais rapidement, ils confient la régulation du phénomène aux associations locales qui deviennent des interlocuteurs incontournables pour les supporters à distance souhaitant accéder aux tribunes. Dans le cas de l'OM, les groupes de supporters à distance sont donc des sections affiliées aux associations marseillaises. Cela s'inscrit par ailleurs dans un contexte sécuritaire de plus en plus pressant, puisqu'il s'agit aussi de rationaliser les déplacements des supporters. 

Est-ce le lien avec le phénomène ultras qui constitue la principale différence entre le phénomène marseillais et son équivalent stéphanois quelques années plus tôt ?
C'est une clé importante. Dans les années 70, les groupes de supporters à distance s'inscrivent dans une logique "officielle" et entretiennent de bonnes relations avec la direction du club stéphanois qui gère le phénomène, en réalité. Les deux cents groupes sont rattachés aux Associés supporters, le groupe officiel du club. À Marseille, ce sont les groupes ultras qui structurent le phénomène. 

« Les supporters à distance se sentent en décalage avec des ultras qui se revendiquent comme les porteurs d'une identité locale ».

Lui ont-ils donné un autre contenu ?
Cela change la donne. Quand le phénomène est structuré à partir des associations officielles, les groupes de supporters à distance développent généralement leurs activités autour d'un bar, d'un café, pour suivre les rencontres à la télévision et occasionnellement aller voir les matches près de chez soi. C'était d'ailleurs encore le cas dans les années 80 pour Marseille, avec un premier groupe qui se fonde à Paris et est rattaché au Club central des supporters (CCS), l'association officielle. Le mouvement ultra donne une autre coloration, notamment parce que ce sont les déplacements qui sont valorisés et qui prennent une place centrale. Il faut non seulement aller dans les stades à proximité de son lieu de résidence, mais aussi aller à Marseille et dans des stades plus lointains, y compris en coupe d'Europe. 

Les supporters à distance font-ils partie intégrante du mouvement ultra ou bien reste-t-il à sa marge ?
On touche à la question essentielle de la légitimité. Les supporters à distance rencontrent ce problème, qui est encore plus sensible à Marseille où les ultras – six associations sur les huit reconnues par le club – incarnent en quelque sorte la norme du supportérisme. Les supporters à distance, dont la plupart ne sont pas des expatriés et n'ont aucun lien biographique avec la ville, se sentent en décalage avec des ultras qui se revendiquent fièrement comme les porteurs d'une identité locale. 

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Comment sont-ils perçus par les ultras? Y a-t-il de la condescendance de la part de ces derniers ?
Au départ, il y en a: on se demande ce qu'ils font là, on considère qu'ils ne sont pas capables de comprendre finement le club. On leur reproche quelque chose qui est du registre de l'imposture. Ne pas être reconnus comme de véritables supporters au même titre que les locaux peut susciter chez eux de l'incompréhension, et même parfois un peu d'amertume. Dans un deuxième temps, il y a une logique de surenchère qui consiste à compenser son handicap originel par une démonstration excessive de son enthousiasme, par une présence constante dans les déplacements. Il s'agit en quelque sorte de faire ses preuves, de montrer qu'on est capable de soutenir l'équipe dans tous ces moments, de comprendre les injonctions des groupes ultras et leur fonctionnement, d'exécuter les chants. Cela va parfois, dans l'idée de faire vivre cette communion, jusqu'à l'assimilation identitaire des traits culturels de la ville. On va développer un appétit de connaissance pour la culture locale, s'enquérir de la vie économique, culturelle et sportive locale, favoriser les séjours à Marseille ou dans sa proche région. Ce processus de conversion identitaire est très surprenant.

Il ne va quand même pas jusqu'a prendre l'accent ?
Dans certaines circonstances, cela pousse à jouer avec les faux-semblants. Évidemment, il ne s'agit pas de faire croire à des Marseillais qu'on est marseillais parce qu'on serait remis à sa place très vite. En revanche, à l'occasion des déplacements à l'extérieur, rien n'indique dans le parcage visiteurs que vous venez de Caen, de Paris ou de Rennes. Dans les interactions avec les supporters locaux adverses, on peut jouer de l'ambigüité. 

« Il s'agit de mettre en récit et en scène l'activité du groupe en constituant une mémoire collective au travers des comptes-rendus, des photos. »

Dans l'attachement des supporters "à distance" à un club, Internet a-t-il révolutionné les choses, ou simplement prolongé des évolutions lancées par la télévision ?
Internet ne joue pas un rôle fondamental dans la construction de l'identification: la télévision reste le vecteur le plus essentiel à l'adhésion identitaire. Mais évidemment, lorsqu'on est à distance du club que l'on supporte, Internet vient en complément de la télévision: d'abord pour suivre au plus près l'actualité du club, avec la fréquentation du site officiel et d'autres sites ou blogs. Il va aussi servir à nouer des contacts avec d'autres supporters via les forums ou les commentaires. Internet change tout de même un peu la donne dans la mesure où il permet de nouer des relations "pour de vrai", de se retrouver pour suivre des matches et parfois de créer des collectifs. Le site Online Massalia, par exemple, fonctionne sur ce principe de mise en réseau des gens et d'organisation ponctuelle de regroupements sur Marseille.

Internet ne se prête pas à la mise en réseau des supporters à distance ?
Le supportérisme à distance se structure d'abord sur des relations de proximité déjà existantes: le réseau amical, familial, local, professionnel. Au départ, il y a la découverte que des personnes proches partagent la même passion pour une équipe. Internet est surtout utile aux associations déjà constituées, qui vont créer un site ou un blog servant de courroie de transmission de l'information à ses membres. Il s'agit de mettre en récit et en scène l'activité du groupe en constituant une mémoire collective au travers des comptes-rendus, des photos. De façon assez surprenante, on assiste presque à plus de rencontres entre des groupes supportant des clubs différents, comme si le partage de la même condition (celle de l'éloignement géographique vis-à-vis du club soutenu) favorisait une sorte de connivence. J'ai vu cela autour de Toulouse, où des groupes de supporters à distance se rencontrent régulièrement pour organiser des petits tournois de foot, des soirées ou des barbecues.

Est-ce que ces communautés arrivent à durer, ou bien sont-elles éphémères par nature ?
L'activité des groupes les plus éloignés, par exemple aux Etats-Unis est très dépendante de l'offre télévisée. S'il n'y a plus de diffuseur, tout tombe à l'eau puisqu'il s'agit d'abord de se retrouver pour suivre des rencontres. De manière plus générale, l'éloignement rend la mobilisation assez coûteuse en temps et en argent, et donc difficile à tenir sur le long terme: elle peut avoir des conséquences sur l'investissement familial, professionnel, scolaire... On constate un turnover très prononcé au sein de ces groupes, avec un renouvellement assez important de ses adhérents, autour d'un petit noyau relativement stable. Le rythme de création et de disparition des groupes est assez important, avec toutefois un ralentissement récent des créations. Pour l'OM, cela s'explique en partie par le fait que les tribunes sont pleines et que les associations de supporters refusent de plus en plus les sollicitations des groupes de supporters à distance. 

« Les supporters à distance sont parfois perçus comme des consommateurs plus que comme des supporters. »

lestrelin_itw_4.jpgLe développement du supportérisme à distance crée aussi de nouveaux marchés de consommateurs pour les clubs. Comment ceux-ci conçoivent-ils où exploitent-ils le phénomène ?
Les clubs européens ont une politique très active à leur égard, comme l'OM avec l'ouverture de boutiques officielles ailleurs qu'en PACA, ou comme le Benfica qui s'est appuyé sur la forte diaspora portugaise pour créer des "maisons du Benfica"... Les supporters à distance constituent pour les clubs une clientèle assez intéressante: n'étant pas dans une appartenance "naturelle" à la communauté du club, ils vont souvent se placer dans une quête d'appartenance. Celle-ci peut passer par l'achat de produits dérivés qui sanctionnent par exemple le "pèlerinage" sur les lieux de la passion: OM Café, boutique officielle... Les clubs anglais comptent beaucoup de supporters en Scandinavie. Un chercheur norvégien a estimé qu'ils dépensaient en moyenne 1.000 livres par voyage. 

Cette qualité de consommateurs privilégiés peut-elle affecter la manière dont les supporters à distance sont vus par les supporters locaux ?
Oui, certains de ces derniers vont estimer qu'ils sont en quelque sorte trop naïfs, ou captifs vis-à-vis de la politique commerciale du club, et donc moins à même de critiquer sa politique sportive par exemple. On en revient à cette question première de la légitimité et de l'authenticité de la démarche des supporters à distance, qui sont parfois perçus comme des consommateurs plus que comme des supporters. En Angleterre, certains supporters locaux s'adressent aux clubs pour leur reprocher la place accordée aux supporters extérieurs.