Le sport et les médias entretiennent des relations particulièrement ténues. Ce constat vaut, d'abord, sur un plan temporel. Pour l'un comme pour l'autre, en effet, le XIXe siècle fut décisif. La presse écrite connaît alors une grande expansion, tout comme cette forme nouvelle de passe-temps. Né dans les cercles aristocratiques de l'Angleterre du XVIIIe siècle, le sport se diffuse largement au cours du XIXe siècle dans les public schools anglaises puis bien au-delà des frontières britanniques. La presse est présente très tôt dans le monde sportif. Au cours du XXe siècle, les sports intéressent les nouveaux moyens de diffusion : la radio dans les années 1920, le photoreportage dans la décennie suivante, la télévision à partir des années 1950. Ce faisant, presse et sport participent progressivement d'une même culture de masse. On sait, en outre, combien les médias ont joué et continuent de jouer un grand rôle dans l'univers du sport.

Le match de football téléviséAinsi, la création d'épreuves sportives doit beaucoup aux directeurs de journaux ou de médias qui souhaitent augmenter leur audience en éveillant l'attention sur les compétitions à venir tout en échauffant les passions avant la date prévue, ou en prolongeant le plaisir avec des commentaires et des analyses diverses. Très tôt donc, les médias mettent en récit et scénarisent le sport pour susciter de l'émotion chez le public, en introduisant notamment des éléments mythologiques : figures du bien et du mal, principes de la justice, de la règle, de la morale. Ces aspects ont été si bien décrits par Roland Barthes... Comme l'explique brièvement Jacques Defrance dans son petit Sociologie du sport (coll. "Repères", chez La Découverte), cette imbrication entre spectacle, média et compétition est nette très rapidement aux Etats-Unis, mais s'observe aussi en France, par exemple avec les entreprises d'Henri Desgrange et de la famille Goddet, qui sont à la fois propriétaires du vélodrome de la Seine, puis du parc des Princes et du vélodrome d'hiver, dirigeants du journal L'Auto (ajourd'hui L'Equipe) et organisateurs de compétitions comme le Tour de France, les Six Jours de Paris, etc. Aujourd'hui, ce sont les télévisions qui sont très présentes dans le monde des sports, à tel point que l'on évoque volontiers la "télé-dépendance" de certains d'entre eux, football en tête, et que l'on assiste à une "course à la téléspectacularité". Introduction du tie-break en tennis, modification de la couleur et de la taille de la balle en tennis de table, modification des horaires des épreuves pour satisfaire aux exigences du prime-time, jeu sur les tenues des sportifs (et surtout des sportives...), nombreux sont les exemples qui montrent combien les sports évoluent sous l'influence des médias. Coproducteurs des spectacles sportifs, ils construisent désormais un spectacle propre, très différent de celui que les spectateurs peuvent voir sur le terrain : les chaînes de télévision autonomisent en quelque sorte la compétition via le jeu des caméras, ralentis, angles divers, inserts, informations techniques et tactiques… Les médias font, en outre, des sportifs des figures médiatiques, des "héros" ou des "stars" que l'on se plaît à admirer et qui dès lors cherchent de plus en plus à contrôler leur image médiatique.

Le temps des médiasLa fabrique médiatique des sports est aujourd'hui bien documentée. Pointons ici quelques références et ressources pour éclairer les aspects mis en évidence ci-dessus. Un numéro complet et récent (2008) de la revue Le Temps des Médias a été consacré au sujet des sports et des médias. Le livre (1995) de Philippe Gaboriau, Le Tour de France et le vélo. Histoire sociale d'une épopée contemporaine permet de saisir les liens historiques entre médias et épreuves sportives. Les travaux du chercheur Jacques Blociszewski éclairent les relations entre football et télévision, et livrent une réflexion plus générale sur la mise en scène télévisuelle du spectacle sportif (voir son ouvrage de 2007 Le match de football télévisé aux éditions Apogée - recension de Patrick Clastres à lire ici - et un billet paru en mai 2011 sur le blog de Jérôme Latta : "Télévision, le match réel existe-t-il ?"). Cette réflexion peut être pertinemment prolongée grâce aux recherches de Françoise Papa, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à Grenoble, sur les retransmissions télévisées des Jeux olympiques en France (entre autres sujets : ses travaux sont consultables ici). Les travaux de Jean-François Bourg traitent quant à eux des relations économiques entre médias et sports et montrent combien la télévision participe de la dérégulation du sport, de la création de déséquilibres qui menacent l'équité et l'éthique sportives (lire par exemple cet article paru en 2007 : "La télévision fait le sport"). Dans le même registre, le "Repères" de Bastien Drut consacré à l'Economie du football professionnel est aussi utile.

Les journalistes ont également su livrer une réflexion sur leur propre univers. Il faut ainsi signaler le travail d'Eric Maitrot, auteur d'un livre remarqué en 1995 : Sport et télé, les liaisons secrètes. Citons aussi le travail de Cédric Sanchez, étudiant en fin d'études de journalisme au Celsa à Paris, qui traite de la médiatisation du sport et qui a fait l'objet d'un site Internet bien conçu ("Sportif moderne, figure médiatique") où sont archivées diverses interviewes avec des journalistes de sport. 

Qu'en est-il justement des journalistes de sport ? Sur ce point, les recherches sont plus rares. Dominique Marchetti, sociologue au Centre européen de sociologie et de science politique, est sans doute le chercheur qui fait référence sur la question. Son article paru en 1998 dans Sociétés & Représentations est une belle entrée en matière : "Le football saisi par les médias". Gérard Derèze, ethnologue, fait également figure de pionnier. Coordonnateur d'un numéro spécial "Sports et médias" de la revue Réseaux datant de 1993 (le n°57), il a écrit un article sur "Le petit monde des journalistes sportifs de télévision" (en Belgique). Deux articles parus dans le n°20 de la revue Regards sociologiques en 2000 paraissent également incontournables :

- Fabien Ohl : "Le journalisme sportif, une production sous influence. L'exemple de la presse quotidienne régionale" (à télécharger ici).

- Betrand Dargelos, Dominique Marchetti, "Les professionnels de l'information sportive. Entre exigences professionnelles et contraintes économiques" (à télécharger ici).

Depuis, d'autres chercheurs se sont également intéressés aux journalistes de sport, notamment du coté de Lille : Fabien Wille, Christian Dorvillé, Corinne Delmas, Sébastien Fleuriel par exemple. En 2002, un numéro complet des Cahiers du journalisme a été consacré au journalisme sportif sous l'angle de l'éthique.

Image1Que peut-on dire, de manière très générale, sur le journalisme sportif ? A grands traits, on peut d'abord avancer que c'est un journalisme dominé dans le champ de l'information (le journaliste de sport ne jouit pas du même prestige que les "vrais" journalistes, ses collègues en charge d'autres rubriques). La culture sportive est traitée de manière sélective : un nombre restreint de sports (le football en Europe, suivi du tennis, du rugby et de la formule 1 ; le basket-ball, le baseball aux Etats-Unis) accapare l'essentiel de la couverture médiatique et des audiences télévisuelles, donc des financements des médias et des sponsors. Le sport est bien souvent traité comme un journalisme de divertissement, très émotionnel, produit par des journalistes passionnés de sport et ayant tendance à l'encenser (un constat sans doute de moins en moins vrai aujourd'hui néanmoins). La propension à l'investigation reste faible, l'essentiel de l'information venant d'athlètes, d'organisations sportives, d'agences de presse internationales ou d'autres médias. On décèle toutefois de plus en plus une ouverture aux analyses de chercheurs. Si la performance sportive est historiquement l'angle d'attaque privilégié, les dimensions sociales, politiques et économiques de la culture sportive occupent aujourd'hui plus de place qu'autrefois (en football, So Foot ou Les Cahiers du football ont joué sans doute un rôle important dans le renouvellement du regard posé sur ce sport). Enfin, le journalisme sportif demeure un territoire masculin. C'est vrai dans la production de l'information (très peu de journalistes de sport sont des femmes). Cela l'est également dans l'attention médiatique dont les sportives font l'objet. 

Paris DauphineToutes ces questions, pistes et réflexions composeront sans doute une partie des débats et présentations qui auront lieu à l'occasion d'une journée d'étude intitulée : "Le journalisme de sport révélé par ses grandes figures : XIXe et XXe siècles". Cette manifestation, qui sollicitera le regard des historiens, se déroulera le 21 mars prochain à l'université de Paris-Dauphine, salle A 709, bâtiment A, 7e étage. Voici, ci-dessous, le programme complet :

9h-9h15 : Introduction, par Gilles Montérémal, doctorant, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : "Entre mépris et légende, une indispensable historicisation".

9h15-9h45 : Pascal Ory, professeur, université Paris 1 Panthéon Sorbonne : "Histoire culturelle et journalisme sportif : des liens à créer ?".

9h45-10h30 : Conférence de Philippe Tétart, maître de conférences, université du Maine, centre d'histoire de Sciences Po Paris : "Le rôle déterminant du journalisme dans l'émergence du sport en France".

LesvoixsportAtelier : les temps héroïques

10h30-11h : Hugh Dauncey, professeur, université de Newcastle : "Itinéraires de deux pionniers de la presse quotidienne sportive : Pierre Giffard et Henri Desgranges".

11h15-11h45 : Patrick Clastres, professeur de première supérieure, centre d'histoire de Sciences Po Paris : "Pierre de Coubertin et Frantz Reichel, deux trajectoires, un même objectif ?".

11h45-12h15 : Paul Dietschy, maître de conférences, université de Franche-Comté et centre d'histoire de Sciences Po Paris : "Georges Rozet : un normalien journaliste sportif de guerre".

Atelier : Des années troubles à l'institutionnalisation du métier

13h45-14h15 : Brice Monier, docteur en Staps, université de Franche-Comté : "Robert Perrier, un journaliste propagandiste du basket-ball, un talent fourvoyé ?".

14h15-14h45 : Gilles Montérémal, doctorant, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : "Le polymorphe Jacques Goddet : entre tradition et modernité".

14h45-15h15 : Karim Souanef, doctorant, université Paris-Dauphine : "Deux idéologies, un intérêt commun. Félix Lévitan et Maurice Vidal".

15h30-16h : Marion Fontaine, maître de conférences, université d'Avignon : "Une profession misogyne ? La difficile ouverture aux femmes".

16h-17h : Table ronde, animée par Gilles Montérémal et Karim Souanef, avec : Richard Escot, responsable de la rubrique "rugby" à L'Equipe ; Jacques Ferran, ancien directeur de la rédaction de France Football et rédacteur en chef de L'Equipe ; Jacques Marchand, rédacteur à Sports et Ce Soir, rédacteur en chef à L'Equipe puis au Matin de Paris ; Vincent Père-Lahaille, rédacteur à L'Equipe 24/24.

 17h-17h15 : Conclusion, par Karim Souanef, ATER à l'université de Paris-Dauphine : "Le journalisme de sport, sa mémoire, ses archives".