Les MalouinesLe 2 avril 1982, la guerre des Malouines était déclenchée entre l'Argentine et le Royaume-Uni. Cela fait donc aujourd'hui-même 30 ans et le conflit dure toujours pour cette petite portion de territoire localisée dans l'Atlantique sud, aux larges des côtes de l'Argentine mais découverte par des Portugais, puis occupée au cours de l'histoire par des Français, des Espagnols et des Anglais (depuis la fin du XVIIIe siècle pour ces derniers). Les Malouines sont en fait une vieille querelle... Après les avoir un peu abandonnées, les Anglais décidèrent de coloniser ces îles quand, au XIXe siècle, les Argentins accédèrent à l'indépendance et se mirent alors à s'intéresser à elles. Printemps 1982 donc. 72 jours de conflit initiés par une attaque argentine à laquelle réplique l'armée britannique et des opérations militaires d'envergure, notamment sur les mers et dans les airs, qui se soldent par des pertes humaines importantes : 255 militaires britanniques, 649 soldats argentins. Les conséquences politiques furent également significatives. En argentine, l'échec de l'opération orchestrée par la junte (mais très mal préparée) joua un rôle dans la perte de légitimité du régime et contribua à l'accélération de la transition démocratique. En Grande-Bretagne, le conflit, relançant les sentiments nationalitaires, renforça Margaret Thatcher. Depuis 30 ans, la situation ne s'est pas décantée. Et ce n'est pas la découverte récente de pétrole dans cette région qui viendra apaiser les choses entre les deux parties. Toute cette histoire est bien décrite par Audrey Garric dans un article du Monde en date du 2 avril, avec de nombreux documents et illustrations à l'appui (à lire ici : Les Malouines, 30 ans de conflit irrésolu. Crédit photo ci-dessus : AFP/Martin Bernetti).

Quand le 22 juin 1986, dans le cadre du quart de finales de la coupe de monde de football, Diego Maradona et l'équipe d'Argentine d'un côté, Peter Shilton et l'équipe d'Angleterre de l'autre entrent sur la pelouse de l'Estadio Azteca de Mexico, c'est alors bien plus qu'une rencontre sportive qui s'apprête à être jouée. La guerre des Malouines est bien évidemment dans tous les esprits. Diego Armando Maradona, capitaine de la sélection argentine, livre en deux temps une prestation devenue légendaire : il trompe d'abord Shilton, le gardien adverse, en simulant une tête mais en frappant en réalité le ballon du poing à la barbe des arbitres et des joueurs anglais (voir ci-dessous la vidéo du but et ce qu'il nommera lui-même "la main de Dieu" après la rencontre). Cinq minutes à peine s'écoulent et, après un slalom au cours duquel se mêlent finesse du toucher, explosivité et puissance athlétique, il marque ce que beaucoup estiment être le plus beau but de tous les temps, "rachetant" en quelque sorte la tricherie commise auparavant. L'Angleterre réduit la marque par l'inévitable Gary Lineker (inscrivant son 6e but du tournoi) sans toutefois parvenir à égaliser. L'Argentine passe et on connaît la suite... La feuille de match complète est consultable ici.

La main de Dieu de Diego Maradona

Quel match peut symboliser aussi parfaitement le poids de l'erreur et de la triche comme éléments essentiels dans la trame et la structure du jeu de football ? Ruse et filouterie font partie de l'essence même de ce sport et puisque l'arbitraire a son mot à dire, le football est l'objet de très nombreuses controverses et prête tout particulièrement à d'interminables débats et polémiques. Au centre des discussions ? Les questions du mérite et de la justice.

le culte de la performanceDans quel camp se situe ici la justice ? D'une part, "quand Diego Maradona marque son premier but du poing contre l'Angleterre lors du Mundial 1986, ce n'est pas la tricherie qui l'emporte dans notre imagination, écrit Alain Ehrenberg (Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991, p. 84), mais la ruse du héros populaire qui se débrouille contre le système de règles en vigueur comme l'homme du peuple doit se débrouiller pour survivre contre un système social fait pour les puissants". Enfant d'une famille pauvre, Maradona incarne un destin social exceptionnel, celui de l'homme venu de tout en bas devenu star planétaire du football, mais resté fidèle à ses origines populaires. En 86, Maradona est riche mais il n'a pas la "culture du riche" : il reste un pauvre ayant gagné beaucoup d'argent. "Quand j'ai marqué de la main, j'ai eu l'impression de voler un portefeuille dans la poche d'un Anglais" déclara-t-il un jour... En somme, le faible contre les puissants. D'autre part, la politique et les relations internationales entrent dans la grille de lecture de la rencontre, sorte de match retour de l'affrontement militaire de 1982.

J'ai eu l'occasion de le constater lors d'un entretien de recherche réalisé à l'occasion de mon mémoire de maîtrise, dont le sujet concernait justement la réception et l'interprétation de la tricherie par les supporters de football. Au cours des entretiens, je demandais à mes interviewés de s'exprimer sur de grands exemples de tricherie de l'histoire du football. La main de Dieu faisait évidemment partie de la liste. Voici un extrait des propos d'un supporter lorsqu'il évoque cette rencontre, vécue à la télévision :

"Je m'en souviens très bien. Je pense que cela dépassait le cadre du football. Il y avait eu l'affaire des Malouines. J'avais trouvé ça marrant qu'il mette la main comme ça. C'est sûr que c'est de la triche. Mais cela dépassait le contexte du football. Les Argentins avaient quand même payé un lourd tribut dans cette guerre qui ne servait pas à grand chose. Maintenant dans l'action, je ne sais pas s'il pense à marquer vraiment et à causer du tort aux Anglais parce qu'en Argentine, ils ont fait la fête pendant un mois. Je ne sais pas... Si on se place d'un point de vue strictement sportif, il ne doit pas mettre la main. Mais compte-tenu de ce qui s'était passé quelques années auparavant, c'était un match aux couteaux. J'avais trouvé ça sympa. Cela m'avait fait presque plaisir par rapport à la situation de l'Argentine et au conflit".

Aux yeux de nombreuses personnes, la tricherie de Maradona apparaît donc légitime. Thématiques sociale et politique se combinent pour faire de cette partie une juste réparation par rapport aux Malouines. Bref, Diego en 86 c'est la revanche symbolique, un pied de nez contre l'histoire politique et militaire. Angleterre 1 - Argentine 1, balle au centre...