Marcelo Bielsa à l'Olympique de Marseille, c'est déjà une histoire "d'amour fou", pour praraphraser la Une de L'Équipe du 8 octobre (illustration ci-dessous). Dans son édition du 14 octobre, France Football titre aussi en Une : '"Marseille. Tous fous de Bielsa" (voir plus bas). Le magazine consacre à l'entraîneur de l'OM un dossier de près de 10 pages. Depuis sa prise en main des rênes de l'équipe marseillaise, il y a quatre mois environ, les médias français (le découvrant largement) ont beaucoup disséqué l'entraîneur argentin : son histoire personnelle et ses origines familiales, sa renommée en Amérique du Sud, sa relation aux joueurs et aux dirigeants, sa conception du football, son influence sur de célèbres techniciens (Guardiola en tête) ont fait l'objet de papiers dans la presse écrite, de débats à la radio et de sujets à la télévision. Puis, ses méthodes d'entraînement et ses déclarations fracassantes à l'endroit du président du club ont été très largement commentées. Puis sa glacière, son interprète, son style très particulier d'interaction avec la presse (tête baissée). Puis son approche tactique des rencontres (quand même...). Vient à présent le temps des papiers portant sur sa relation au public marseillais. 

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Il est vrai que Bielsa a conquis les supporters de l'OM. La série (en cours) de sept victoires consécutives, le jeu proposé par l'équipe et la première place du championnat occupée aujourd'hui (devant le PSG), après une saison bien terne, y sont pour beaucoup. Au-delà de ces évidences, pourquoi Bielsa est-il devenu si vite l'idole du Stade Vélodrome ? Au passage, la question rappelle combien le football et le sport plus généralement sont des univers caractérisés par la construction de figures héroïques et que celles-ci ne concernent pas seulement les joueurs. 

Comme tous les autres clubs de football, l'OM est chargé d'un ensemble de significations. Ces significations donnent au club une image sociale particulière (Christian Bromberger dirait quant à lui un "style"), qui le différencie des autres équipes françaises et européennes. Cette image n'est pas « naturelle ». Elle est, au contraire, une construction historique et sociale. Ainsi que le font remarquer les sociologues Jean-Michel Faure et Charles Suaud, il existe en effet un « processus d’élaboration de croyances par lequel le club vient à prendre une sorte de personnalité dotée de vertus propre à l’inscrire dans la durée » ("Le club comme objet de croyances", Sociétés & Représentations, 1998, p. 206). Ce processus est complexe. Nul doute que les médias jouent un rôle : les journalistes relaient notamment des discours tenus sur le club par les acteurs qui ont fait (par le passé) et qui font (au quotidien) son histoire (joueurs, entraîneurs, dirigeants, supporters). Mais ils ne sont pas que de simples relais : ils produisent également des mots, une vision, des stéréotypes, bref un regard sur le club qui organise sa perception (le sociologue Erving Goffman parlerait d'un cadre. Voir : Les cadres de l'expérience, Paris, Minuit, 1991). 

Pour le comprendre, prenons un exemple opposé à celui de Bielsa aujourd'hui : Alain Perrin. Arrivé en 2002 (avec Christophe Bouchet, président dont le discours portait essentiellement sur la bonne gestion des finances du club), parti au début de l'année 2004, Perrin n'a jamais déclenché un tel élan d'enthousiasme (alors que sa première saison fut bonne). Quels sont les mots qui étaient associés alors à cet entraîneur de l'OM ? Voici un article de presse paru au moment de son licenciement, finalement peu surprenant aux yeux des journalistes : « L’OM sera toujours l’OM. Un entraîneur ne réussit pas à Marseille s’il n’a pas le sens de l’humour. Les coaches les plus populaires de l’OM se nomment Raymond Goethals, Mario Zatelli, Lucien Leduc ou Otto Gloria... Des personnages qui n’engendraient guère la mélancolie, comme si le rire était le propre de l’OM. Oui, le goût du rire peut séparer les hommes et, dans cette ville, il est depuis toujours recommandé de préférer les histoires (bonnes, drôles, pittoresques...) à l’histoire. L’OM aime les entraîneurs sérieux qui ne se prennent pas au sérieux et Alain Perrin, fils de militaire et ancien professeur de gymnastique, s’est toujours pris très au sérieux, au point de ne pas paraître capable de la moindre légèreté. [ ...] De toute façon, à Marseille, tout est possible. En 1972, Lucien Leduc a même été viré alors que l’OM comptait sept points d’avance en championnat ! Si tout est possible à Marseille, c’est parce que c’est une ville romanesque, faite de noms qui prêtent au rêve : Malmousque, le pont de la Fausse Monnaie, le Vallon des Auffes, le Prophète... Alain Perrin semblait préférer un autre alphabet, un vocabulaire de conseil d’administration. Il s’est peut-être trompé de genre » (L’Équipe, 15 janvier 2004, p 2).

Une France Football 14 octobre

Si l'on veut comprendre pourquoi Bielsa est si apprécié par les amateurs de l'OM, il faut en fait rapporter le personnage Bielsa et les interprétations qui en sont faites aux représentations associées au club. Or, que peut-on dire ? Que Bielsa semble coller à l'image de l’OM, elle-même liée à l'image de Marseille. Du moins, soyons plus précis, il colle à l'image que les Marseillais se font eux-mêmes de leur club et de leur ville, comme à celle que les non Marseillais et les médias s'en font.

Bielsa est issu d’une famille de la bourgeoise culturelle et intellectuelle de Rosario, la plus grande ville de la province de Santa Fe, à 300 kilomètres au nord ouest de Buenos Aires. Son grand-père était un grand juriste, son père était avocat, comme son frère qui fut par ailleurs ministre des affaires étrangères et auteur de plusieurs ouvrages. Sa mère était professeure d'histoire. Architecte de formation, sa sœur fut quant à elle vice-gouverneure de la Province de Santa Fe. Prenant le contre-pied familial, Marcelo Bielsa se lance dans le football, devient professeur d’EPS (il est marié à une architecte). Sa "différence familiale" est couplée à une autre image, particulièrement utilisée par les médias lors de son arrivée en France, celle du "fou" (il est surnommé "El Loco") : il apparaît comme entêté, parfois excentrique, défendant des principes et pouvant avoir des coups de sang. Il paraît étrange, donc, et ne ressemblerait à nul autre technicien. Voilà une entrée en matière intéressante : il y aurait une "différence Bielsa" dans une ville qui se plaît à se penser comme "différente", singulière. Signe de son adoption dans un club qui ne manque pas non plus de "folie" (au sens de ferveur et de surchauffe permanente notamment), El Loco a vite été transformé en "le fada". 

Ses prises de parole devant la presse ont, depuis, enrichi cette image d'autres représentations : il dispose d'un franc-parler et il est direct, frontal même. "Il ne s'en laisse pas compter" : il ose tenir tête à ses dirigeants et sait se faire respecter. Dans une ville qui ménage une place particulière à l'anticonformisme, à la révolte et à l'insoumission face à l'autorité, voilà qui peut plaire. Bielsa est en outre adepte d'un jeu résolument offensif, dans un club qui a pour devise "Droit au but" et qui a toujours valorisé dans son histoire un football spectaculaire. L'autre registre particulièrement prisé à l'OM est "la hargne" : Bielsa prône l'intensité des efforts physiques et les joueurs sont sommés de "mouiller le maillot". 

Bielsa, c'est de surcroît l'étranger et on sait combien cette figure là est très importante à Marseille. De plus, il vient d’un pays, l’Argentine, largement fantasmé par les supporters marseillais pour sa ferveur et sa passion (source d’inspiration d’ailleurs de certains tifos à base de papelitos. Rappelons aussi que le Che est représenté depuis de nombreuses années sur certains étendards du Virage Sud). L'ère Bielsa rompt donc avec la séquence précédente de l'histoire du club qui demeure finalement assez exceptionnelle : celle de la représentation de soi par soi. En effet, qui incarnait l'OM avant Bielsa si ce n'est Anigo, dont l'un des principaux atouts (le seul ?) résidait dans son autochtonie ? Directeur sportif du club pendant de nombreuses années, il était aussi l'héritier d'une autre période particulière, celle des Minots entre 1981 et 1984, désignant une équipe composée de joueurs principalement originaires de Marseille ou de sa proche région, héros de la remontée en première division (devant une moyenne de 16.000 spectateurs). Mais à Marseille, il y a une forte tradition de la représentation de soi par l'autre. Les vedettes étrangères occupent par exemple une place particulière dans la mémoire collective. L'étranger, surtout quand il déclare aimer la région, a pour mission de faire honneur à une ville qui souffre d'une mauvaise réputation. Christian Bromberger y consacre des pages éclairantes : "Faire célébrer sa propre identité par des étrangers, c'est à la fois affirmer symboliquement sa force d'attraction face au dédain ambiant et répéter, sur un mode idéal, une histoire façonnée par de puissants mouvements migratoires" écrit-il (Le match de football. Ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, éditions MSH, 1995, p. 159). 

Bref, Bielsa est devenu très rapidement la principale figure d'incarnation du club. Il semble être un condensé de l'OM. Il y a tout l'OM dans Bielsa et il y a une bonne partie de Marseille. Bielsa aspire, agrège des représentations qui font système. Plus encore, il occupe complètement l'espace (qui était vide) : Vincent Labrune, le président, est natif d'Orléans, a étudié à Paris, y a fait toute sa carrière dans la communication et les médias. C'est à la capitale que se situe sa résidence principale. Quant à l’actionnaire, elle est Russe et vit en Suisse… Il y avait bien longtemps que l'OM n'avait pas connu une figure d'incarnation aussi forte. À mes yeux, le dernier était Bernard Tapie (un "étranger" aussi, à sa façon - c'est un banlieusard parisien). 

Ajoutons, pour finir, que l'on doit aussi tenir compte d'un contexte particulier, celui de l'opposition à Paris et au PSG, le club promis au titre, disposant des meilleurs joueurs et du plus gros budget du championnat. Construire une rivalité PSG - Monaco, comme ce fut le cas l'an passé, c'est bien joli mais ça ne marche pas autant qu'entre le PSG et l'OM. Dans ce couple d'opposition, l'OM prend désormais une place particulière, que l'on affectionne à Marseille (rappelez-vous l'opposition OM-AC Milan au début des années 1990) : celle du "petit" face à l'ogre, celle du faible face au puissant, celle de la vertu face à l'argent. 

L'histoire entre Bielsa et l'OM est-elle vouée à durer ? Nul ne peut le dire. Mais le cas Bielsa confirme au moins une chose : toute la puissance imaginaire du football, sa capacité à rendre lisible des représentations accrochées à des villes, à des territoires, comme sa capacité à les faire advenir et à les produire.