En décembre dernier, j'ai été invité par Stéphane Beaud et Julien Sorez à l'École des hautes études en sciences sociales (Boulevard Raspail, Paris 6e) dans le cadre de leur séminaire intitulé "Le football à l'épreuve du fait national : approche sociohistorique et comparative". J'avais prononcé une conférence sur le football et la mondialisation, pour le dire vite. La coupe du monde actuelle m'a offert l'occasion de reprendre une partie de mon propos pour en faire un papier mis en ligne cet après-midi sur l'espace participatif du Nouvel Observateur (le "Plus"). On pourra lire cette tribune en suivant ce lien : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1216629-coupe-du-monde-2014-comment-supporter-une-equipe-nationale-dans-un-monde-globalise.html 

Je la reprends également intégralement ci-dessous, dans sa version originale.  

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La coupe du monde de football au Brésil a commencé il y a à peine une semaine mais certains groupes ont d’ores et déjà rendu leur verdict ou presque. Outre l’Australie et le Cameroun, l’Espagne, tenante du titre, et l’Angleterre sont éliminées et force est de constater que les sélections européennes sont à la peine : l’Italie, le Portugal, la Grèce sont en fâcheuses postures. Est-ce à dire que les Espagnols, les Australiens ou les Camerounais sont amenés à se détourner de la suite de la compétition ? Sans « son » équipe nationale, à quoi bon continuer de regarder les matchs ?

Le système du sport-spectacle

On sait, en effet, que le « système du sport-spectacle » fonctionne autour de deux grands « carburants », pour reprendre les termes du sociologue Paul Yonnet [1]. Le premier est l’incertitude créée par la confrontation, mise en scène par les organisateurs et relayée par les télévisions, entre deux équipes caractérisées par une relative égalité : les Nations qui s’affrontent au Brésil ont été sélectionnées au prix d’une longue campagne de qualifications récompensant les plus méritantes, ce qui garantit au tournoi final un certain équilibre des forces en présence. Le second, essentiel, est l’identification. Point de spectacle sportif qui mobilise l’intérêt des spectateurs si celui-ci ne permet pas le passage du « ils » (les joueurs) au « nous » (le collectif incarné par l’équipe). De ce point de vue, un Mondial de football est d’une redoutable efficacité car les sélections sont tout autant représentantes des Nations que productrices car elles contribuent à les faire advenir : quoi de plus parlant que onze joueurs sur une pelouse pour rendre tangible la « communauté imaginée » ? Les Français en savent quelque chose, eux qui, depuis 1998, attendent de leur équipe qu’elle produise l’image à partir de laquelle la communauté nationale pourra se reformer [2]

Allégeances de remplacement

Oui mais alors, qu’advient-il quand « on » est éliminés ? Contrairement à une représentation largement admise qui associe le football aux excès du nationalisme, avec tout ce que le terme charrie de présupposés négatifs, la logique du jeu n’épouse pas nécessairement les contours du chauvinisme. Elle repose aussi sur la « partisanerie », un terme cher à l’anthropologue Christian Bromberger [3] qui désigne la nécessité de choisir son camp pour éprouver la force émotionnelle de l’événement sportif. Aussi existe-t-il ce que l’on pourrait appeler des « allégeances de remplacement » qui ont souvent à voir avec les histoires individuelles. Elles ont toujours existé mais la mobilité géographique qui caractérise l’expérience contemporaine les favorise très largement : les partis pris de substitution peuvent ainsi renvoyer au fait d’avoir habité en tel endroit pendant un certain temps, d’être allé faire ses études ou d’avoir des habitudes de vacances dans tel pays, d’avoir un ami proche de telle nationalité, etc. Ou bien sont-ils liés à l’histoire avec un grand H : on est pour l’Argentine contre l’Angleterre lors de la coupe du monde de 1986 au Mexique parce qu’il y a eu la guerre des Malouines quatre ans auparavant (lire ici). Ou bien encore, et plus prosaïquement, les partis pris renvoient à des attraits footballistiques : un joueur hors norme (Pelé, Maradona ou Zidane naguère, Neymar, Messi ou Pogba aujourd’hui, les joueurs étant des « agents d’identification » de première importance), une tradition de jeu, le rôle joué par une sélection dans l’histoire du football (en terme de victoires, de trophées, de matchs « légendaires »), quand ce n’est pas la dimension esthétique et symbolique associée à un maillot... Mais il y a encore le football de club qui peut supplanter le football des équipes nationales. Qui se souvient que, en 2002 lors de la coupe du monde jouée en Corée du Sud et au Japon, de nombreux supporters du RC Lens et du CS Sedan affichaient ostensiblement leur soutien en faveur du Sénégal pourtant rival direct de la France au prétexte que de nombreux joueurs composant la sélection (les Lions de la Téranga selon leur surnom) évoluaient dans ces deux clubs ?

Allégeances multiples 

Il y a aussi, et peut-être surtout, le développement des multi-allégeances, reflets des histoires migratoires et de l’existence de diasporas, révélatrices de sociétés qui sont tendanciellement de plus en plus cosmopolites. En France, en Belgique ou en Suisse, qui n’a pas déjà croisé dans l’espace public des personnes portant les maillots et brandissant les drapeaux du Maroc, de l’Algérie, du Portugal, de la Turquie, du Cameroun ou de la Côte d’Ivoire ? En ce sens l’expérience des supporters est un peu à l’image de celle des joueurs d’aujourd’hui qui peuvent être amenés à incarner plusieurs identités dans un temps très court au gré de leur mobilité professionnelle (en passant d’un club à un autre, parfois au cours d’une même année). A priori, la sélection nationale protège toutefois de telles variations : elle apparaît « naturelle » et « intransférable ». Sauf qu’il y a désormais des joueurs bi-nationaux qui choisissent le « Nous » qu’ils souhaitent représenter. Il y a même des naturalisations de complaisance. 

De même que la sélection nationale ne s’impose plus toujours à certains joueurs qui entendent exprimer une volonté, l’expérience des supporters n’est pas que nationale. Et elle l’est de moins en moins. Le football des équipes nationales rejoint sans doute ce qui est visible dans l’univers du supportérisme de clubs, à savoir la possibilité de « choisir son camp » et ses « couleurs », dans une démarche volontariste contredisant la logique géographique et les assignations identitaires (être supporter de l’Olympique de Marseille tout en étant né et en vivant à Paris, par exemple) [4]. Moins exclusives, les affiliations contemporaines valorisent le libre choix, l’adhésion élective plus que l’imposition. Malgré tout, il existe des coûts associés à une posture d’émancipation par rapport à l’emprise du fait national. Cela se traduit, notamment, par la difficulté à concevoir qu’il puisse exister des fidélités multiples, que l’on puisse se sentir Français tout en soutenant l’équipe d’Algérie.

Ainsi, s’il est devenu un sport qui se prend très au sérieux au risque de perdre la légèreté et la futilité qui font l’essence même du jeu (est-ce si grave que l’équipe de France soit éliminée au premier tour ?), le football n’en mérite pas moins d’être pris au sérieux par les chercheurs en sciences sociales [5]. Il faut aller regarder de près ce qui s’y joue en se posant toujours la question : qu’est-ce que cela nous dit de notre époque et de notre société ?


[1] Voir : Paul Yonnet, Systèmes des sports, Paris, Gallimard, 1998 ; Paul Yonnet, Huit leçons sur le sport, Paris, Gallimard, 2004.

[2] Sur le rapport entretenu, en France, à l’équipe nationale de football, on lira avec intérêt : Stéphane Beaud (avec Philippe Guimard), Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus, Paris, La Découverte, 2014.

[3] Voir : Christian Bromberger (avec Alain Hayot et Jean-Marc Mariottini), Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1995.

[4] Voir : Ludovic Lestrelin, L’autre public des matchs de football. Sociologie des « supporters à distance » de l’Olympique de Marseille, Paris, éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2010.

[5] Voir à ce sujet la tribune du sociologue Stéphane Beaud parue le 11 juin : http://tempsreel.nouvelobs.com/coupe-du-monde-le-foot-c-est-du-serieux/20140611.OBS0053/de-la-difficulte-de-prendre-le-football-au-serieux.html

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