Je ne résiste pas à l'envie de raconter ici une histoire étonnante. 

Le 30 mars 2013 un article écrit par le journaliste Axel Cadieux était publié sur le site de Slate.fr. "Rangers, une saison au purgatoire"...

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Je cite l'accroche du papier : Huit mois après sa rétrogradation en quatrième division pour raisons financières, la mythique équipe écossaise a été sacrée championne dès ce week-end. Récit d'une année que ses supporters ont vécue sur le mode de la revanche. Bien documenté, l'article fait donc le point sur l'engouement populaire qui perdure autour des Rangers (46.000 spectateurs en moyenne à l'Ibrox Stadium...), sur le quotidien de ses très nombreux supporters et l'absence du traditionnel Old firm (les matchs contre le rival du Celtic). J'ai ainsi été interviewé pour m'exprimer sur cette situation. Voici l'extrait de l'article en question :

Pour Ludovic Lestrelin, sociologue du sport et auteur du livre L’autre public des matchs de football, cette fidélité des supporters n’est pas étonnante:

«Dans le cas de clubs aussi profondément enracinés dans la culture et l’imaginaire d’une ville, le soutien s’autonomise largement des résultats et du niveau sportif. Les Rangers sont une institution et ils le restent, même en quatrième division. Il y a quelque chose de chevaleresque, de noble à continuer à être présent au stade dans la tempête. La chose est belle parce qu’elle est difficile.»

Il estime que cet épisode peut même s’avérer positif, sur le long terme, pour le club :

«Souffrir ensemble, tout reconstruire et repartir à la conquête… Il est aisé de construire une histoire riche de sens autour de ces thèmes.»

Mes propos étaient en réalité une référence implicite à certains travaux de sociologie politique qui montrent combien la difficulté de l'entreprise réhausse la valeur de l'engagement et produit un "effet surrégénérateur" (on doit l'expression au politologue Daniel Gaxie, un des premiers théoriciens français de la pratique militante). Comme pour le pélerin, étudié par Albert Hirschman (Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard, 1983), les risques et les inconforts font partie intégrante de l'expérience. Ils sont une source d'ennoblissement, apportent satisfactions et favorisent le dévouement "corps et âme". 

Il se trouve que des supporters des Rangers lisant le français sont tombés sur cet article. Celui-ci a été traduit en anglais et mes propos sont alors devenus les suivants : "Rangers are an institution, and remain so, even in the fourth tier. There is something both chivalrous and noble in continuing to go to the stadium during the storm. It's beautiful because it's difficult. Suffer together, rebuild together, then conquer together. Then you begin to write history." On remarquera au passage que la dernière phrase a été quelque peu simplifiée car, originellement, je voulais dire que, finalement à condition de savoir y faire, les dirigeants pouvaient tirer avantage de cette situation sportive délicate pour ressouder la "communauté Rangers". Toujours est-il que mes propos ont ensuite été repris, commentés et disséqués sur plusieurs forums de discussion (ici et par exemple), des sites (ici), sur Twitter (exemple) ou sur des pages facebook (ici notamment). Des Écossais se sont mis à suivre mon compte Twitter en m'interpellant pour me remercier. Sur un forum de discussion en particulier, un topic a été ouvert : "French sociologist talks about Rangers". Les propos "Suffer together, rebuild together, then conquer together" ont tellement plu qu'une banderole fut un temps envisagée.

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Je ne sais pas si cette banderole existe aujourd'hui. Cette histoire a pourtant connu tout récemment un nouveau "rebondissement" sous la forme d'un t-shirt couleur navy mis en ligne sur eBay au prix de 9,99 livres. Après mûre réflexion, j'ai décidé de ne pas demander de royalties (d'autant que la source d'inspiration est clairement citée, cliquez sur l'image ci-contre !). Mieux, je vais en commander un à coup sûr et vous pouvez faire de même : http://www.ebay.com.my/itm/Glasgow-Rangers-Mens-T-Shirt-Navy-White-Back-To-The-Top-XL-L-M-S-Cotton-New-/251371452004#shpCntId. Si vous croisez quelqu'un portant ce t-shirt, n'hésitez pas à m'envoyer une photographie...

Et je propose aux si attachants supporters des Rangers le prochain épisode : aller boire des Guinness - ou un bon scotch - à Glasgow pour discuter de l'ambiance à l'Ibrox Stadium, de Mark Hateley, d'Ally McCoist, des Beta Band, de Boards of Canada, d'Irvine Welsh, de Trainspotting et... du Old Firm. 

Si vous êtes intéressé, il existe des travaux de sciences sociales portant sur le football écossais. En voici quelques-uns, parmi bien d'autres :

- Bill Murray, The Old Firm. Sectarianism, Sport and Society in Scotland, Edinburgh, Jon Donald Publishers, 1984. 

- Richard Giulianotti, Roland Robertson, "Forms of Glocalization: Globalization and the Migration Strategies of Scottish Football Fans in North America", Sociology, vol. 41, n°1, 2007, p. 133-152.

- Peter Millward, "Glasgow Rangers Supporters in the City of Manchester. The Degeneration of a Fan Party into a Hooligan Riot", International Review for the Sociology of Sport, vol. 44, n°4, 2009, p. 381-398.

- David Ranc, Foreign Players and Football Supporters. The Old Firm, Arsenal and Paris-St-Germain, Manchester, Manchester University Press, 2011.

- "Le Old Firm : entre conflit religieux et hooliganisme" sur le site We Are Football