Stadio-San-Paolo

Duel sportif, l’affiche opposant le SSC Napoli à l’Olympique de Marseille pour le compte de la 4e journée de Ligue des Champions évoque aussi un ouvrage écrit par l’anthropologue Christian Bromberger (en collaboration avec Alain Hayot et Jean-Marc Mariottini) : Le match de football. Paru en 1995, ce livre fondateur pour les chercheurs en sciences sociales travaillant sur le football propose, selon son sous-titre, une ethnologie de la passion partisane à Marseille, Naples et Turin. La rencontre de ce 6 novembre est ainsi un bon prétexte pour revisiter ce classique tout en retraçant les évolutions traversées par le Napoli depuis la fin des années 1980, période à laquelle fut menée l’enquête de terrain ayant permis l’écriture du livre. Auteur l’an passé d’un mémoire de Master 1 remarqué (Titre : « Touche pas à mon Parc. Conflits et mobilisation autour des stades de football »), Alexandre Pouchin (photo ci-contre) est aujourd’hui intégré au Master 2 « management du sport » de l’Ufr Staps de Caen. Il propose ici de s’arrêter sur le Stadio San Paolo, antre des Azzurri. Pour la première fois donc, le blog Invitation à la sociologie (du sport) s’ouvre à un rédacteur extérieur… et c’est bien.

Photo AP

Le Stadio San Paolo est, selon moi, relativement méconnu des Français pour au moins deux raisons. La première réside dans le fait que ce stade est assez ancien, plutôt vétuste et architecturalement très banal. La seconde raison me concerne directement puisque je n’ai pas connu la grande époque de Maradona. Depuis le tournant des années 1990, le SSC Naples a connu une descente aux enfers (avec en point d’orgue une relégation jusqu’en Série C1, la troisième division italienne, lors de la saison 2005-2006) effaçant durablement le club du paysage du football européen et par la même occasion son stade. Au-delà des aléas sportifs, de l’instabilité de l’équipe dirigeante et des déboires financiers qui ont caractérisé la période entre 1992 et 2007 (date du retour en série A), l’objet de ce billet va pourtant consister à discuter modestement de la permanence de la place de ce stade dans la ville, la vie et l’imaginaire des Napolitains.

Un stade vétuste, illustration du retard italien

Construit par l’architecte Carlo Cocchia, le Stadio San Paolo est inauguré le 6 décembre 1959 à l’occasion d’un match de championnat opposant le SSC Naples à la Juventus de Turin. Aujourd’hui, deux anneaux posés l’un sur l’autre constituent la structure de l’enceinte, mais au départ seul l’anneau supérieur était présent. C’est en creusant le sol que le second anneau est venu compléter la forme actuelle. À l’origine, sa capacité était de 87 500 places. Pour des raisons de sécurité (prérogatives de l’UEFA et du gouvernement italien), sa jauge a été réduite à 60 240 places en 2007. L’élan de la Coupe du Monde de 1990 organisée par l’Italie a permis la couverture des tribunes. Initialement nommé « Stade du Soleil », son appellation actuelle, San Paolo, fait référence à Saint Paul qui serait arrivé en Italie par le quartier de Fuorigrotta (où se situe le stade) avant de rejoindre Rome. Donner à une enceinte sportive le nom d’un saint n’est pas anodin : la religion est très présente dans la vie de la population napolitaine (c’est aussi le cas du Stadio San Nicola de Bari, une autre ville du Sud, dans les Pouilles).

San Paolo vétuste

Le stade est aujourd’hui vieillissant et très loin de faire jeu égal avec les enceintes modernes qui sortent de terre ces derniers temps. L’Italie témoigne d’un retard considérable par rapport à ses voisins européens en termes d’infrastructures et le stade napolitain en est une parfaite illustration. Effondrement de certains pans de murs, inondation des sous-sols, pelouse dégradée, manque d’entretien… le stade aurait bien besoin de se refaire une santé, tant esthétique que fonctionnelle. Le président du SSC Napoli, Aurelio De Laurentiis, a dernièrement pris à partie le maire de la ville, Luigi De Magistris, en affirmant que le club quitterait son antre pour s’installer dans un stade qu’il construirait lui-même à 30 kilomètres de la ville, à Caserte, s’il n’acceptait pas de le lui vendre. Après une rencontre à ce sujet, les deux hommes ont calmé le jeu et le président du Napoli a promis que « San Paolo restera la maison du club » (article sur FranceTVsport.fr). Le stade demeure aujourd’hui la propriété de la municipalité. Toutefois Di Laurentiis serait prêt à investir personnellement dans sa rénovation. On parle d’un budget de 100 millions d’euros qui transformerait le San Paolo en une enceinte confortable et multifonctionnelle (lire ici). Si quelques travaux minimes ont eu lieu l’été dernier, le grand projet n’est pas encore concrétisé et, pour le moment, rien ne semble réellement bouger.

Le Stadio San Paolo : territoire de construction et d’expression d’un style napolitain

À Naples, faire l’histoire du club de football revient également à plonger dans l’histoire d’une mentalité et d’un imaginaire collectifs car joueurs, dirigeants et supporters agissent (ou se doivent d’agir) à l’image de la ville, du moins conformément à l’image que les habitants aiment à se donner d’eux-mêmes et à la façon dont ils se plaisent à raconter leur existence. Reprenons les mots de Bromberger : « la composition des équipes qui ont assis la renommée du club, la manière de jouer que l’on apprécie, les registres singuliers où puisent slogans, gestes et attitudes participent d’un style local » (Le match de football, p. 15). Quel est le style napolitain ? 

Selon Bromberger, à Naples, on aime le spectacle mais aussi la ruse et la roublardise. C’est pourquoi Diego Maradona, outre son talent extraordinaire de joueur, est si idolâtré par les habitants depuis  son passage entre 1984 et 1991 : il incarnait parfaitement le stéréotype napolitain. Les vedettes étrangères et les recrutements spectaculaires sont appréciés, permettant de prendre une forme de revanche symbolique sur l’Italie du Nord, vue comme hautaine et arrogante, dans le sens où les stars du football, surtout si elles témoignent d’un attachement à la région, donnent une image positive et attrayante de la ville. Pouvoir recruter des vedettes internationales, c’est affirmer la force d’attraction d’une ville injustement méprisée. Face à un Nord prospère et insolent, on attend donc de la gloire étrangère qu’elle s’identifie totalement à la ville afin de lui faire honneur. Les Napolitains se plaisent encore dans le mélange du sens du jeu et du pathétique victimiste. Ainsi Achille Lauro, président du club entre 1936 et 1967, était-il très apprécié des supporters. Il tenait, en effet, un discours jouant sur le victimisme anti-étatique et accusait régulièrement les arbitres des défaites de l’équipe pour mieux favoriser les équipes du Nord.

Diego_Maradona_Napoli

Le supportérisme napolitain porte également la marque de la culture locale. Les groupes de tifosi sont très nombreux dans toute la ville et en Campanie. Comment caractériser le supporter napolitain ? Il fait preuve d’autodérision et d’un certain sens de l’humour (à l’endroit de l’équipe notamment). Sa marque de fabrique est aussi l’emphase. Le supportérisme napolitain est un subtil mélange de tradition et de modernité. Le registre de la croyance est, en effet, très présent : le nom même du stade (comme nous l’avons déjà souligné), les prières avant les grandes rencontres, la place des superstitions pour amadouer le sort… Christian Bromberger dresse le portrait de supporters s’habillant toujours de la même façon pour les matchs, collectionnant les images pieuses ou rangeant leur monnaie systématiquement dans la même poche pour tenir chance à leur équipe. Il y a dans cette ville de sud de l’Italie une religiosité populaire. On voue un culte aux idoles. Les chapelles à la gloire de Diego Maradona érigées en divers endroits de la cité en sont une manifestation comme elles témoignent de la ferveur exceptionnelle pour le football.

Toutefois, le supportérisme napolitain se caractérise aussi par sa grande modernité. Bromberger concentre en particulier son analyse sur l’Associazione Italiana Napoli Club (96.000 membres, 526 sections réparties majoritairement en Campanie), le Commando Ultra Curva B (CUCB – 6.000 membres à l’époque de l’enquête, le groupe a aujourd’hui disparu) et les Blue Tigers (1.900 membres). Le match qui a lieu le week-end au stade San Paolo commence en réalité dès le lundi. Douées d’un sens certain de la spectacularité, les associations de supporters confectionnent des drapeaux ou banderoles et préparent des chorégraphies qui feront d’eux de véritables acteurs de la partie jouée en fin de semaine. Le CUCB se caractérise particulièrement par son professionnalisme, son organisation fine et très hiérarchisée. Son chef, Palummella, jouit d’une grande notoriété. Il « cultive le look clean d’un manager de pointe : il reçoit en complet-cravate dans son bureau équipé d’un ordinateur, d’un téléphone portatif », « se comporte […] en vedette médiatique […] et incarne par là même une dimension majeure de la modernité : la consécration visible de l’individu » (Le match de football, p. 32 et 34). Animation d’émissions à la télévision et à la radio, confection de journaux mensuels, etc.

Le stade est représentatif de la démographie napolitaine. Lors de l’enquête menée par Bromberger, la curva B était occupée par le CUCB. Cette tribune regroupait alors une majorité de jeunes du cœur de la ville, lycéens et étudiants, de tous milieux sociaux. De l’autre côté du stade, la curva A plus bruyante et indisciplinée regroupait notamment les Blue Tigers. Les jeunes des banlieues pauvres et industrielles de l’est de la ville étaient principalement représentés (lire cet article sur les évolutions récentes de la tifoseria napolitaine).

La tifoseria napolitaine, gardienne fragile de la mémoire du lieu

On vient de le voir, le stade regroupe des supporters provenant de divers horizons. Ville dans la ville, le Stadio San Paolo est un repère important du paysage napolitain. Un pan de l’histoire contemporaine de la cité s’est écrit en ses murs. C’est ici que Diego Maradona a réalisé ses plus grands exploits sportifs. C’est là que les Napolitains ont eu le sentiment de rattraper le destin grâce à la conquête de deux titres de champion d’Italie (1987 et 1990), d’une coupe nationale (1987), d’une Supercoupe d’Italie (1990) et du sacre européen (1989 en coupe d’Europe de l’UEFA). Le scudetto remporté en 1987 a notamment laissé une trace profonde en forme de revanche contre le Nord incarné par la Juventus de Turin.

Napoli Torino

Match entre le Napoli et le Torino

San Paolo a donc un statut symbolique fort. Il est un lieu de mémoire pour les anciennes générations de la tifoseria napolitaine qui ont garni les tribunes et passé une partie de leur vie dans les curve. Ceux-là n’ont pas seulement été les témoins des exploits sportifs, ils en ont été aussi des acteurs. San Paolo demeure un lieu d’émotions pour les jeunes napolitains d’aujourd’hui qui y grandissent et peuvent s’extirper d’un quotidien difficile. Enfin, le stade est symbolique pour son propriétaire, la ville. C’est pour elle un monument qui lui permet de ne plus apparaître seulement comme la ville du sud de l’Italie, pauvre et mafieuse, mais aussi comme une cité capable d’exploits et de réussites, réunissant tout un peuple autour d’une pelouse.

En 2011, la tifoseria napolitaine s’est insurgée face à l’idée de construire un nouveau stade dans le quartier de Ponticellli. Une banderole pour un match face à Pescara fut déployée : « Non cercate alcuna soluzione, è il San Paolo il tempio del pallone » (« Ne cherchez pas d’autre solution, c'est le San Paulo le temple du football »). Aucun projet de construction n’a été concrétisé depuis.

Un élément patrimonial fort en perdition

En revanche, on observe depuis une inquiétante désaffection de la part du public napolitain. Le nombre d’abonnés est passé de 23.000 en 2008-2009 à 6.500 cette saison et le taux de remplissage est de 66 %. Cette situation tient à plusieurs raisons. Premièrement, la vétusté du stade freine incontestablement les Napolitains et rend l’assistance aux rencontres difficile. Le stade est dégradé, les sièges sont très inconfortables, le public est loin de la pelouse… Deuxièmement, si le stade ne change pas, le prix des places ne cesse d’augmenter, même dans les tribunes considérées comme les plus populaires. Last but not least, la tifoseria napolitaine n’a plus l’unité qu’elle eut au temps de Maradona. Des groupes de supporters majeurs se sont dissous, les interdictions de stades ne cessent de tomber pour de multiples débordements (les incidents aux abords du Stade vélodrome lors du match aller en font craindre de nouveaux pour ce match retour) et le système de traçage des supporters, la tessera del tifoso (sorte de carte d’identité du supporter mise en place en août 2009, lire cet article), a repoussé de nombreuses franges de partisans (le nombre d’abonnés a chuté considérablement passant de 23.000 en 2008-2009 à 9.000 en 2009-2010).

Attendance StadiumGuide

Affluences de série A lors trois dernières saisons

Le Stadio San Paolo est un monument historique de la cité parthénopéenne. Indéniablement, il participe de la mémoire collective des Napolitains. Construire un nouveau stade en dehors de Naples est une mission impossible. Seule une rénovation totale permettrait de fidéliser un public à la peine et de conserver ce patrimoine sportif qui fait vivre à sa manière la ville napolitaine. Marseillais, vous savez dorénavant où vous mettez les pieds !

Pour aller plus loin : 

Bromberger

Bromberger C., 1993, "L'âne et les feux d'artifice. Essai sur l'imaginaire de Naples à travers son football", in C. Pétonnet, Y. Delaporte (dir.), Textes d'anthropologie urbaine offerts à Jacques Gutwirth, Paris, L'Harmattan.

Bromberger C. (avec Hayot A., Mariottini J.-M.), 1995, Le match de football, ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, éditions de la MSH

Bromberger C., 2006, "De la notion de patrimoine sportif", Cahier Espaces, n°88. 

Signorelli A., 1994, "Territoires : les tifosi, l'équipe et la cité", Ethnologie française, XXV, 3.

Contenus Web :

« Marseille et Naples, "une même ferveur", interview de Christian Bromberger », Julien FROMENT, europe1.fr, 21 octobre 2013.

« Naples : L’étrange désaffection du San Paolo », lagrinta.fr, 29 décembre 2012.

Présentation du Stadio San Paolo par The Stadium Guide.

"L'histoire du Napoli", article du 18 juin 2013 sur le blog Napoli-fr

"SSC Napoli : Virages Ultra sensibles...", article du 26 juin 2009 sur om1899.football.fr

Bonus vidéo :