Hier, aux alentours de 17h15, je suis intervenu sur RFI dans le cadre de l'émission "Radio Foot Internationale". Le sujet ? Bien évidemment, la "fête gâchée" du PSG champion de France et les incidents survenus lundi soir au Trocadéro. Animée par Annie Gasnier, avec la participation des journalistes Hubert Artus (chroniqueur), Vincent Machenaud (France Football) et Dominique Sévérac (Le Parisien), l'émission peut être réécoutée en suivant ce lien : http://www.rfi.fr/emission/20130514-1-paris-champion-fete-gachee

Avant de proposer une brève analyse, il faut mentionner la parution de plusieurs papiers de qualité. Il y a d'abord celui mis en ligne dès hier matin sur le site de So Foot. Intitulé "Incidents au Trocadéro : les multiples raisons des débordements", rédigé entre autres par Anthony Cerveaux et Nicolas Hourcade, il pose bien l'équation du problème. À lire ici : http://www.sofoot.com/incidents-au-trocadero-les-multiples-raisons-des-debordements-169565.html. Deux autres papiers sont également à signaler. Sur le site de Libé, Nicolas Hourcade est interviewé par Sylvain Mouillard et souligne à juste titre que "l'incapacité du PSG à dialoguer avec les ultras est une des raisons des tensions". Sur le site de L'Express, un autre habitué des colonnes de So Foot, le journaliste Joachim Barbier, dit également des choses intéressantes dans une interview intitulée : "Les nouveaux dirigeants n'ont pas pris en compte l'histoire du club". Il est aussi possible de consulter plusieurs articles mis en ligne sur le site du Monde. On y trouvera des images et des vidéos : 

- "Au Trocadéro, la grand-messe du PSG vire à l'émeute"
- "Incidents au Trocadéro : le dispositif de sécurité critiqué"
- "PSG : derrière les incidents, la fronde des Ultras contre les Qataris"

img-zlatan-au-trocadero-psg-1367765495_620_400_crop_articles-169263Trocadero_scalewidth_630psg-champion-2013---securite-au-trocadero-13-05-2013-remise-du-trophee-de-ligue-1-au-trocadero-paris-20130514094204-1788

Je propose de reprendre ici les idées exprimées sur les ondes de Radio France Internationale en apportant quelques développements supplémentaires.

1. Un enjeu : refroidir le sujet pour éviter les simplifications abusives et les raccourcis 

Comprendre les raisons des incidents, les tenants et aboutissants des événements n'est pas chose aisée. Ce n'est jamais facile, ça l'est peut-être encore moins dès que l'on touche au football, au PSG et aux supporters (tout le monde a son avis). L'un des premiers axes de réflexion a été la question de la responsabilité des événements, qui a très vite été soulevée. Fallait-il organiser la "cérémonie" au Trocadéro ? Question subsidiaire : les pouvoirs publics étaient-ils préparés et avaient-ils pris la mesure des risques de débordements ? Sont ici visés, en vrac, le PSG, la LFP, la Préfécture de Police de Paris, le Ministère de l'Intérieur et les forces de l'ordre présentes sur place. Mais si l'on écarte ces aspects - qui ont néanmoins leur importance - que peut-on avancer ? 

Peut-être, en premier lieu, qu'il faut bien différencier le déclenchement des incidents, qui semble bel et bien toucher à la question du supportérisme et des rapports entretenus par la direction du PSG avec ses supporters ultras, et la suite des événements, qui renvoie à toute autre chose, notamment la présence d'individus organisés venus spécifiquement pour casser, provoquer des troubles dans l'espace public et voler, autant de comportements que l'on rencontre malheureusement lors d'autres rassemblements collectifs d'envergure (manifestations, fêtes de la musique, 14 juillet, Nouvel An, etc.). La difficulté de compréhension tient d'abord au téléscopage de ces deux réalités. Il faut ensuite ajouter que le sujet est brûlant : les réactions très rapides (et souvent malvenues) de diverses personnalités politiques en sont un signe évident. Outre des stratégies finalement classiques de récupération politique, ces prises de position tiennent aussi largement au fait que les débordements concernent deux populations aux motivations certes différentes - comme je viens de le souligner - mais qui ont au moins un point commun : celui d'être associées à des images très négatives. Il est peu de dire que de nombreux clichés entourent la figure du supporter. Mais que dire de celle des "casseurs" ? Ceux-ci sont assimilés aux jeunes des quartiers pauvres, fils d'immigrés. Or, le stigmate est très lourd concernant également ces derniers. Dès lors, l'entreprise d'explication des logiques qui ont pu pousser les uns et les autres à agir ainsi est très délicate tant les débats peuvent s'enflammer et tant, rapidement, pointe le reproche d'excuser voire de minorer de tels comportements. 

2. Quand la périphérie investit le centre : la spectaculaire présence de la France invisible

Je n'ai nulle intention ici de m'engager dans une analyse des logiques d'action des casseurs. Mais il y aurait beaucoup à dire. Envahissement du territoire central en forme de revanche par des individus habitués aux territoires de la marginalité, stratégies organisées de prédation, extrême jeunesse des perturbateurs, ivresse liée au sentiment de peur généré chez autrui, dynamique de construction d'une réputation aux yeux des pairs, plus trivialement, simple amusement. Les débordements au Trocadéro et aux Champs-Élysées ne sont pas sans rappeler les images des émeutes anglaises de 2011. La culture populaire donne peut-être quelques clefs de compréhension pour approcher des comportements qui paraissent insensés. Toutes proportions gardées, je pense au groupe de Mike Skinner, The Streets, et à son titre "Geezers need excitement" ou encore à la série TV diffusée par HBO "The Wire". 

3. Comprendre les supporters en replaçant leur action dans une dynamique relationnelle

S'il faut faire preuve de prudence, il semble bien que des supporters, appartenant au monde très hétérogène des ultras parisiens, étaient présents lundi soir. Depuis l'instauration du fameux "Plan Leproux" (selon le nom du dernier président avant l'arrivée du fonds d'investissement qatari), la sociologie du Parc des Princes a évolué, les dirigeants cherchant d'une part à rompre avec les violences qui, si elles se sont aggravées au cours des années 2000, entourent le club depuis les années 1980 (!), d'autre part à attirer un nouveau public, souvent qualifié de plus "familial" mais aussi plus "consommateur". Groupes dissous, interdictions d'accès aux abonnements, impossibilité des regroupements en tribunes, placements aléatoires, encadrement strict des déplacements (puis de l'ambiance au Parc) ont été quelques-unes des spectaculaires mesures prises à l'été 2010. Mérite du Plan : apaiser une situation devenue intenable et nettoyer le stade de ses supporters autoproclamés hooligans, violents, connus parfois depuis longtemps pour leurs agissements. Défaut du Plan : mettre tout le monde dans le même sac, en incluant des supporters dont le seul "problème" était d'appartenir aux associations ultras et, partant, de revendiquer une certaine vision du stade et de ses usages. Face à cette situation, trois attitudes se sont dégagées, conformément aux enseignements de l'économiste et sociologue Albert Hirschman : Exit, voice, loyalty. Certains supporters stigmatisés ont surmonté le mécontentement initial, fait profil bas et ont continué à aller au stade, différemment et plus discrètement (loyalty). D'autres ont choisi de rompre définitivement avec le PSG et le Parc, option souvent douloureuse (exit). D'autres encore, nombreux, ont choisi la voie de la contestation (voice). Depuis plusieurs mois, en effet, des supporters anciennement présents au stade entreprennent diverses actions de protestation en direction des dirigeants, jugeant la politique de gestion du supportérisme injuste. Pétitions, formation d'associations, manifestations...  Les modes d'action sont divers. La célébration du titre de champion de France était alors une occasion pour quelques-uns (une centaine ?) de ces supporters contestataires de faire entendre leur voix et de manifester leur présence auprès des joueurs et dirigeants. D'où la présence de la banderole 'Liberté pour les ultras". 

4. Rompre avec ses supporters est contre-productif

proteges-par-les-stadiers-les-parisiens-ne-sont-restes-que_348479_536x355p

Les images du début des incidents laissent apparaître les tensions fortes entre supporters contestataires et stadiers du club, deux catégories d'acteurs qui sont amenés à interagir régulièrement, les stadiers étant en première ligne pour appliquer les directives des dirigeants du PSG. Ainsi peut-on parler d'une dynamique d'interactions négatives enclenchée il y a plusieurs années. D'une part, le club n'a jamais renoué avec ses anciens supporters depuis l'instauration du Plan Leproux, ceux qui se sont engagés dans la voie de la contestation et qui ont cherché à entamer des négociations. Il y avait pourtant possibilité de le faire. Finalement, le seul lien qui unit encore ces supporters à leur club favori passe bien souvent par les stadiers... D'autre part, les dirigeants du PSG ont atomisé le monde de leurs supporters. Or, on connaît les conséquences d'une telle parcellisation : disparition des groupes organisés et, dans le même temps, disparition des règles (qui, si elles n’excluaient en rien la violence, encadraient les affrontements physiques et les comportements déviants), formation de groupuscules plus radicaux et plus violents. À la complexification de la situation du supportérisme doit alors être ajoutée la complexification de sa gestion. Plus, l'image des joueurs et des dirigeants tenus de rester dans l'enceinte du Parc des Princes apparaît comme un symbole fort : celui d'un club replié sur lui-même, coupé de son environnement extérieur, enfermé dans ses murs. Est-ce annonciateur d'un mouvement plus général en France ? Il reste encore fort à faire à la direction du PSG pour travailler à l'enracinement du club dans la société locale, dans son territoire, élément fondamental de popularité et de développement y compris à l'international. À mes yeux, une telle entreprise ne peut se faire en niant l'histoire du club, parts d'ombre comprises, et sans un réel travail avec les supporters. Celui-ci semble durablement compromis.  

5. La comparaison avec les fêtes organisées par Manchester United et le Barça n'est pas heureuse

supporters-psg-barcelone-manchester

En ces temps de comparaison systématique entre ce qui se passe en France et ce qui se déroule dans d'autres pays, la tentation est forte de prendre les contre-exemples du Barça et de Manchester United, deux clubs ayant fêté eux aussi leur titre de champion national, pour mieux mettre en évidence les ratés et lacunes françaises. Mélange de vieux complexe d'infériorité footballistique et de "France bashing" dans l'air du temps. Avec une pointe d'antiparisianisme. Pourtant, la comparaison est peu pertinente, comme le souligne justement Joachim Barbier (dans un article de L'Express cité au début du billet). À Manchester, les célébrations ne concernaient pas seulement le titre, mais aussi le départ de son emblématique entraîneur, Sir Alex Ferguson. À Barcelone, on célébrait le 4e titre de champion en 5 ans... Une sorte de routine là où le titre de champion de France du PSG est le premier depuis 19 ans. Habitude dans un cas, exceptionnalité dans l'autre. La célébration parisienne avait tout d'un événement, au sens premier du terme. Il faut par ailleurs rappeler que le club de la capitale française ne détient pas l'exclusivité des débordements potentiels. Nul doute qu'il existe une spécificité parisienne à l'horizon français. Encore que des débordements ont aussi eu lieu lors du sacre national de l'OM en 2010 ou pour celui, plus récent, de l'AS Saint-Étienne en Coupe de la Ligue le mois dernier. Mais, si l'on fait le tour de quelques capitales européennes, le Real Madrid et l'Atlético Madrid, l'AS Roma et la Lazio de Rome, le BFC Dynamo Berlin ont aussi leurs franges ô combien radicales de supporters et il serait bon de le mentionner parfois. Ne parlons pas de certains clubs de Londres...

Les événements du Trocadéro ne concernent pas seulement le football. Malgré tout, ils replacent, de manière brutale, la question des supporters sur l'agenda des dirigeants du PSG et, probablement, sur celui des instances du football et des autorités publiques, à trois ans de l'Euro 2016 et à l'heure du vaste chantier de rénovation-construction des stades en France. 

PS : Une version plus courte et légèrement modifiée de ce billet a été mise en ligne dans l'après-midi sur le site participatif du Nouvel Observateur. "Violences / PSG : le Plan Leproux a rendu plus complexe la gestion des supporters". À lire ici : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/861215-violences-psg-le-plan-leproux-a-rendu-plus-complexe-la-gestion-des-supporters.html