Si vous avez lu les épisodes 1 et 2 de cette série, vous aurez pu constater que bien des malentendus existent donc entre Marseille et la France. Cet état de fait tient pour partie sans doute au fait que Marseille est une ville difficile d’accès, au sens propre comme au sens figuré. Au sens propre d’abord parce que la ville se caractérise par son isolement géographique. Séparée du reste de la France par des collines escarpées, Marseille est un « cul-de-sac » qui tourne le dos à la terre et à l’arrière-pays, à Aix-en-Provence notamment, pour mieux se projeter vers la mer. Elle dirige volontiers son regard en direction de cités étrangères, les « cousines du Sud », plus que vers d’autres villes françaises : Alger, Barcelone, Bilbao, Gênes, Naples ou encore Tanger. Ce cadre physique étroit a sans doute contribué à générer une vision « insulaire » de cette ville et à renforcer le sentiment d’isolement de ses habitants face aux lieux de décision (Paris naguère, Bruxelles aujourd’hui).

docksOn y entre mal (on en sort mal également). Cité à la taille américaine, où l’on pénètre d’ailleurs comme dans les métropoles d’outre-Atlantique, directement par l’autoroute (ici point de périphérique), en survolant littéralement la ville, Marseille dévoile d’abord les atouts de son activité portuaire (avec la « Bonne Mère » en toile de fond tout de même) : la mer, puis les bateaux, les grues, les tours, les darses, les docks, les ferrys… Or, ainsi que le fait remarquer Olivier Boura, «ces choses-là […] sont peu photogéniques et n’ont rien à voir avec l’industrie du tourisme » (p. 9). Puis le cœur de la cité se découvre : c’est l’arrivée et l’arrêt quasi obligatoire sur le Vieux Port.

Cité fondée il y a 2 600 ans par les grecs, Marseille n’a pas (ou si peu) de vestiges antiques, « ce qui la fiche mal pour la plus vieille ville de France » (Pons, 2002, p. 93 in La Pensée de midi). Pas de colisée, d’arènes, d’agora, de forum, pas de centre historique, comme à Arles, Orange, Nîmes ou Aix-en-Provence. Marseille est une ville bricolée, qui ne cesse de se recouvrir elle-même. Un petit bout de Naples, une parcelle d’Alger, un coin d’Athènes ou de New York : la « ville monde ». La littérature a largement contribué à fixer cette représentation. Albert Londres, arpentant les ruelles marseillaises, ne parle-t-il pas de la ville du grand « déballage international » ? Jean-Claude Izzo évoque, dans un autre style, « l’utopie de Marseille », c’est-à-dire « un lieu où n’importe qui, de n’importe quelle couleur, pouvait descendre d’un bateau, ou d’un train, sa valise à la main, sans un sou en poche, et se fondre, dans le flot des autres hommes. Une ville où, à peine le pied posé sur le sol, cet homme pouvait dire : "C’est ici. Je suis chez moi" » (1995, p. 297).

marseille_gConstruite de manière anarchique sur des collines, sans plan ni style architectural, Marseille est faite de constructions contemporaines (datées essentiellement du XIXe siècle : la préfecture, la gare, la bourse, l’hôtel de ville, le palais du Pharo sont dans ce cas). Son patrimoine est industriel. Il n’y a pas d’artères proprettes, pas d’ordonnancement (sauf peut-être aujourd’hui du côté du cours D’Estiennes d’Orves ?). L’architecture y est, au contraire, roturière, l’urbanisme désordonné, les rues populeuses. Marseille renvoie une image baroque. Il existe bien des villas cossues à Marseille, dans les quartiers les plus aisés tels celui du Roucas Blanc. Mais on ne les remarque pas. Non, ville populaire sans banlieue, elle porte ses quartiers en elle-même, pas à sa périphérie comme la majorité des métropoles françaises. La ville a un « côté prolo mariolle », déclare, dans un langage imagé, Jean-Pierre Péroncel-Hugoz (1990, p. 213). Noailles et Belsunce, deux quartiers très populaires, sont situés au cœur de Marseille. La « culture de la rue » y est très affirmée. « Marseille […] demeure l’une des dernières grandes villes populaires en France, dont la banlieue tient dans les murs et dont les quartiers centraux sont encore habités par de petites et moyennes gens » (Bromberger et al. 1995, p. 74).

Marseille a pourtant changé. Lancé en 1997, le projet Euroméditerranée, porté par l’Union européenne et l’État français, visait à redonner à la ville un rang de métropole économique et culturelle à travers un programme de réaménagement urbain. Dans la perspective de la zone de libre-échange liant l’Union européenne aux pays, notamment, du Nord de l’Afrique, Marseille était censé devenir le grand port européen rayonnant sur l’ensemble du bassin méditerranéen. Grand projet économique et urbain de restructuration, Euroméditerranée s’est donné pour ambition la requalification du centre-ville et la redynamisation de la zone portuaire. Ainsi, la réhabilitation des docks dans le quartier de la Joliette permet aujourd’hui d’accueillir des entreprises (principalement tertiaires) et des restaurants. La création de la cité de la Méditerranée, hébergeant une nouvelle gare maritime, prévoyant l’installation du Musée des civilisations européennes et méditerranéennes à l’intérieur du fort Saint-Jean, l’aménagement de l’esplanade Saint-Jean, à deux pas du Vieux Port, sont les manifestations les plus visibles de cette vaste entreprise de reconfiguration du paysage urbain marseillais. Le projet a englobé divers travaux en direction de la gare Saint-Charles, de la rue de la République (voir sur ce point Fournier & Mazzella, 2004), du Panier ou encore dans la zone de la friche industrielle de la Belle-de-Mai. Autant de changements qui ont alimenté les chroniques locales.

IMG_0930Malgré cela, la beauté de Marseille est non-apprêtée, spontanée, brute. Ainsi que l’écrit Jean-Claude Izzo, « sa beauté ne se photographie pas » (1995, p. 47). Cette ville à la configuration horizontale, faite de quartiers de village à la personnalité marquée, est riche d’une identité et d’une histoire, d’une lumière et de panoramas. Mais Marseille ne se dévoile pas aisément. D’autant plus que, comme le remarquait Richard Cobb dans son exploration littéraire de Marseille, les Marseillais semblent préoccupés de maintenir à bonne distance les voyageurs. Il est d’usage, en effet, d’affirmer que Marseille offre une sociabilité complexe et difficilement saisissable pour le profane, « une sociabilité accueillante mais en fait difficile à prolonger au-delà de la terrasse du café ou du comptoir du bar, certainement impossible à prolonger jusque dans la secrète intimité du foyer et de la famille » (p. 60). Ira-t-on jusqu’à formuler que ce qui caractérise souvent la figure du Marseillais, c’est-à-dire « la vive loquacité, la sociabilité facile, les bonnes vieilles blagues [est] en fait [un écran destiné] à berner le Parisien et le visiteur du Nord, à les tenir à distance, à éviter que le voisinage familial soit assiégé de toutes parts » (p. 61) ?

L’appréhension de la ville requiert donc temps et abnégation. Elle est emplie de secrets et de mystères, tel un labyrinthe : ses ruelles sont serpentines et escarpées, pleines d’anfractuosités, d’impasses, d’escaliers, de rampes. Si bien que le voyageur ne se promène pas dans les rues de Marseille, il y dégringole ou il y grimpe...

Références bibliographiques du troisième épisode : 

CobbBouraBromberger et alIzzoLa Pensée de midi 2000La pensée de midi 2002Fournier & Mazzella

Sur Marseille et son histoire migratoire, lire aussi :

Marseille porte SudTémimehistoire-migrations-marseille

Vous pouvez également accéder au numéro complet de la Revue européenne des migrations internationales consacré à "Marseille et ses étrangers" (1995) : http://remi.revues.org/persee-144604

Enfin, des documentaires sont à recommander :

L’imaginaire de Marseille est très bien relaté dans le documentaire cinématographique réalisé en 1993 par le cinéaste René Allio, Marseille ou la vieille ville indigne. René Allio avait aussi réalisé en 1980 le film : Retour à Marseille. Lire l'article de Libération paru lors de son décès en 1995. 

Charles Castella a réalisé un très intéressant documentaire intitulé « Un Voyage à Marseille ». Il fut diffusé sur Arte en avril 2001. Quelques images ici : http://www.charles-castella.com/films/film-castellad2.html

Marseille est une terre d'immigration certes, mais la réalité est aussi plus complexe. Ainsi, la place réservée aux jeunes issus de l’immigration, sur les listes électorales de droite comme de gauche (notamment lors des élections municipales), n’est pas très différente des autres villes françaises : elle est marginale. Sur ce sujet, voir l’excellent documentaire de Jean-Louis Comolli, Michel Samson, Rêves de France à Marseille, 2003. Un extrait ci-dessous (avec Jean-Noël Guérini s'exprimant depuis les tribunes du Stade vélodrome) :

Sur la vie politique marseillaise, voir plus largement le coffret Marseille contre Marseille, édité en 2005 (illustration plus haut dans ce billet) et qui rassemble 7 films tournés par Jean-Louis Comolli et Michel Samson entre 1989 et 2001 à l'occasion de diverses campagnes électorales. Plus d'informations, ici : http://www.filmsdocumentaires.com/films/1358-marseille-contre-marseille