marseille_01« Ambivalente et contrastée, telle est la position qu’occupe Marseille » dans le paysage imaginaire français (Cobb, 2001, p. 9). Nombreux sont, en effet, les malentendus entre la cité méditerranéenne et le reste du pays. On lui reproche bon nombre de différences. Marseille serait une ville « à part », ne ressemblant à aucune autre, singulière et marginale. Cette image de Marseille prend sa source, pour une partie, dans le système d’oppositions et les principes de division qui classent le Nord et le Sud, « véritable structure fantasmatique » qui demeure très ancrée dans les représentations collectives. La question de l’influence du climat sur les esprits et les « mentalités », chère à Montesquieu, demeure encore d’actualité : au Sud, et donc à Marseille qui en est le porte-étendard, la passion, l’excès, mais aussi la paresse et la passivité ; au Nord, la raison, la force, le courage et l’action… Cet imaginaire vient, par ailleurs, se mêler aux particularités historiques et géographiques de la cité. Ceinte de barrières montagneuses, donc enclavée et isolée, la ville tourne le dos au continent pour mieux regarder vers la mer Méditerranée et, au–delà, vers les contrées exotiques et lointaines. Longtemps « porte de l’Orient » et capitale de l’Empire colonial français, Marseille véhicule encore aujourd’hui un imaginaire lié au port et donc au passage. Deuxième cité de France par son nombre d’habitants, elle condense deux images d’Épinal : Marseille est une « ville de foot » certes, mais aussi, au mieux, une ville de joueurs de pétanque et de buveurs de pastis et, au pire, une ville de voyous.

PastisAinsi que le relève Richard Cobb, le fait que Marseille et ses habitants n’ont jamais été pris entièrement au sérieux par les Français s’enracine dans une histoire ancienne. « Au cours des années trente et, il me semble, jusqu’à récemment, Marseille faisait rire – du moins, faisait rire les Parisiens », écrit-il (p. 9). Si bien qu’il « sera difficile pour un habitant de cette ville d’être autre chose qu’un grotesque », ajoute Olivier Boura (2001, p. 43). Aujourd’hui encore, semble se perpétuer une « image caricaturale des Marseillais, un peu "couillons" […] et pour lesquels, des plus petits aux plus grands, tout problème peut se résoudre du moment qu’il y a du soleil, du pastis, et un bon match de football, le dimanche, au Stade vélodrome » (Césari et al., 2001, p. 9). L’accent joue un rôle très important dans la caricature du Marseillais : « il serait vain de nier qu’il contribue, pour une large part, à sa réputation déplorable, qu’il est un élément essentiel de son portait-charge » (Boura, p. 50). Ne rappelle-t-il pas, en effet, les vacances ? Aussi le Marseillais serait-il particulièrement indolent, insouciant de l’avenir (préférant se prélasser au soleil), image symbolisée par le cabanon sur la plage ou dans les calanques les plus proches de la ville, sur la route des Goudes, vers Callelongue ou Marseilleveyre. Marseille toute entière est associée « à la paresse, aux loisirs, aux vacances, aux promenades sans but et aux conversations sur la pluie et le beau temps » (Cobb, p. 12-13). Ville baroque, elle abriterait des personnages d’opérette, hauts en couleurs, volontiers hâbleurs et grossiers, au goût prononcé pour l’exubérance jobarde, l’exagération, le mensonge… Marseille est encore montrée du doigt pour son indiscipline, accusée d’en faire toujours trop. Ainsi regarde-t-on généralement les Marseillais comme des enfants : « enthousiastes tout en surface, naïfs, changeants, et peu sûrs. Et comme chez les enfants, leur humeur pourrait facilement s’assombrir, passer de l’allégresse et des chansons à des cris de vengeance et des actes de violence sanguinaire, si bien que la farandole commencée dans la bonne humeur et le meilleur esprit, pourrait facilement dégénérer en lynchages » (Cobb, p. 89).

Imprévisible, indolente tout autant qu’indocile (la cité est toujours suspecte d’insubordination), Marseille est aussi perçue comme la ville méditerranéenne par excellence : sens de l’honneur, vision endogamique du monde, « République des cousins », structures clientélaires y seraient des traits dominants (sur ce point, voir Albera et al., 2001)… Telle est l’autre face de l’imaginaire de Marseille. En effet, « il n’y a pas loin, dit-on, de la paresse au crime, écrit Olivier Boura, et les criminels, la pègre, quelles que soient leurs prétentions à l’élégance des grands fauves, la vulgarité est leur lot obligé. Oui, ce refus du travail, ce mépris de l’effort, ce serait la matrice de toutes les tares marseillaises » (p. 68). De fait, Marseille serait aussi mal famée, la ville du vice et de l’insécurité, le royaume de l’anarchie et des combines, le règne de la crapule, tel un maquis, un repaire de truands et de voyous : « ne vous y trompez pas, vous ne verrez cela qu’à Marseille ! », déclarait ainsi Albert Londres. Beaucoup a été dit, et écrit, sur « Chicago-Marseille », « un lieu de non-droit, en marge de la vie normale de la nation » (Boura, p. 93). Marseille, comme sa cousine italienne, Naples, ne serait donc « qu’une ville de voyous, une ville laide, dominée par la pègre. Une Sicile, en somme. Une ville hors la loi », où la violence, la corruption et le crime règneraient (Boura, p. 96).

Le passé récent de la ville ne plaide pas en sa faveur. Marseille demeure encore la ville de la « French Connection », monopolisant, des années 1950 aux années 1970, la fabrication et la revente d’héroïne, notamment vers les États-Unis (comme la ville l’avait été jadis, dans les années 1930, avec l’opium provenant d’Indochine). La réputation marseillaise en matière de drogue et de mafia se voit relancée quand, en 1981, le juge Michel est assassiné à Marseille alors qu’il entendait s’attaquer au « milieu marseillais ». Loin d’avoir disparu, ce « Marseille des gangsters » demeure fortement ancré dans les représentations collectives. Les règlements de compte en pleine rue sur fond de trafic de drogue et de flics ripoux (l’affaire de corruption au sein de la BAC) vont dans ce sens… Les « bandits » tiennent sans aucun doute une place particulière, et ambivalente, dans l’imaginaire de cette ville populaire : malgré leur brutalité, ne représentent-ils pas une forme de justice sociale, aux comportements généreux à l’égard des pauvres, justiciers à l’encontre des riches ?

 

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De fait, la ville est souvent présentée comme sauvage et violente et l’une des explications avancées tient à sa pauvreté (26 % des habitants vivaient sous le seuil de la pauvreté en 2009). La ville de Marseille est en proie à un contexte socio-économique particulièrement difficile depuis de nombreuses années, aggravé par une crise structurelle née, en partie, de la décolonisation. La cité portuaire, dont l’activité maritime avait fait la richesse au XIXe et au début du XXe siècles, a été touchée de plein fouet par la désindustrialisation et connaît, depuis, bien d’autres problèmes sociaux qui, s’ils ne sont pas spécifiques à l’aire marseillaise, y connaissent une intensité particulière : urbanisation mal maîtrisée, mouvement de dépopulation, tensions sociales, etc.

Si l’on ajoute une forte tradition de protestation sociale (cette cité, où les emplois publics sont fortement représentés, connaît l’un des taux de syndicalisation les plus élevés de France), on comprendra qu’en « vingt-six siècles d’histoire, la plus ancienne des villes de France n’a eu de cesse d’être terre de sécession, d’opposition, de différence, d’indifférence aux causes nationales » (P. Echinard, 1989 in J.-C. Baillon "Marseille, histoires de famille", p. 142). 

Références bibliographiques de ce deuxième épisode :

CobbBouraCesari et alanthropologie-mediterraneebaillonLondres

Pour une plongée dans le grand banditisme français et la « spécificité marseillaise », voir les travaux de Thierry Colombié, notamment la « biographie romancée » du Belge (en deux tomes), célèbre voyou et « dernier parrain de Marseille », assassiné en 2000. 

Le Belge Tome 1Le Belge tome 2French connectionMonzini