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Comment peut-on être supporter de football ? La question mérite d'être posée. Ainsi formulée, elle fait évidemment directement référence, en forme de clin d'oeil, à un texte de Pierre Bourdieu intitulé "Comment peut-on être sportif ?", paru dans l'ouvrage Questions de sociologie (les rares textes de Bourdieu consacrés au sport sont ici référencés : http://pierrebourdieuunhommage.blogspot.fr/2012/01/pierre-bourdieu-publications-sur-le.html ; la sociologie de Bourdieu a toutefois inspiré de très nombreux travaux sur le sport à partir des années 1970. Sur ce point, voir par exemple ce texte de Jean-Paul Clément : http://visio.univ-littoral.fr/revue-staps/pdf/231.pdf Ou encore la présentation du travail de Jacques Defrance sur le site de l'ENS de Lyon : http://ses.ens-lyon.fr/la-sociologie-du-sport-autour-de-jacques-defrance-62982.kjsp?RH=05).

La question mérité d'être posée, disais-je, parce que le statut de supporter de football est associé à un ensemble de stéréotypes, de représentations bien établies. Le supporter de football, dans l'imaginaire collectif, est pris entre deux images : d'un côté la figure du hooligan, assoiffé de violence, et de l'autre celle de l'individu un peu "couillon", dépolitisé, seulement intéressé par son équipe et qui serait heureux du moment qu'il assiste à un bon match le week-end, bref quelqu'un qu'on ne prend pas vraiment au sérieux. Voilà une passion (le football) socialement peu légitime, fortement connotée, du moins en France. Et il est fréquent que cette activité suscite une certaine incompréhension de la part des personnes les plus éloignées de l'univers du sport et du football : mais pourquoi diable ces gens font-ils cela, à savoir se regrouper dans une tribune d'un stade pour encourager leur équipe ? Les Cahiers du football ont produit récemment un article sur le sujet en deux parties que je vous invite à lire : "le supporter, suprenant bourrin" et "les supporters, réjouissants bourrins"

De mon côté, j'ai écrit un article de sociologie (que je vous invite aussi à lire) qui vient de paraître dans une revue de langue anglaise (International Review of Sociology). La question posée est typique de la sociologie de la mobilisation et de l'action collective : selon quelle logique des individus en viennent-ils à se réunir, puis à s’unir pour la défense d’un projet commun ? En somme, comment devient-on un supporter investi dans un groupe ? Pourquoi se mobilise-t-on pour "son" club en pratiquant le supportérisme ? Les études entreprises sur les partisans de football portent principalement, si ce n’est exclusivement, sur le supportérisme organisé. À ce titre, les enquêtes se focalisent généralement sur les personnes prises dans les groupes comme si elles y appartenaient depuis toujours. Elles sont aussi pensées isolément des "supporters de canapé" ou "de bistrots" qui échappent, de surcroît, la plupart du temps à l’analyse. Tout se passe comme si les uns et les autres formaient deux mondes séparés. Il existe, de fait, un "gouffre théorique" sur les passages du statut de spectateur à celui de supporter engagé dans des logiques collectives. Pour comprendre cet engagement, le parti pris adopté a été de se placer dans une perspective du comment plutôt que du pourquoi : comme pour d'autres cas, c’est en comprenant le comment que l’on pourra saisir le pourquoi d’une telle activité.

Les lecteurs les plus avertis auront peut-être déjà reconnu l'influence de la tradition sociologique de Chicago et la pensée d'Howard S. Becker. Dans son célèbre ouvrage Outsiders, ce dernier a écrit  : « le langage de la causalité […] est tout à fait inadapté pour décrire ce qui apparaît comme un ensemble de processus aux déterminations complexes et enchevêtrées » (p. 14). Pour éclairer l'activité des supporters de football, je me suis donc appuyé sur le concept de carrière popularisé par Becker travaillant sur les fumeurs de marijuana et les musiciens de jazz (mais initialement développé par Everett Hughes dans ses études sur les professions) dont je livre ici la définition devenue célèbre :

« dans sa dimension objective, une carrière se compose d’une série de statuts et d’emplois clairement définis, de suites typiques de positions, de réalisations, de responsabilités et même d’aventures. Dans sa dimension subjective, une carrière est faite des changements dans la perspective selon laquelle la personne perçoit son existence comme une totalité et interprète la signification de ses diverses caractéristiques et actions, ainsi que tout ce qui lui arrive » (p. 126).

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Ainsi peut-on penser l’appartenance à un groupe comme une activité sociale inscrite dans le temps où se succèdent différentes étapes d’affiliation, de maintien de l’engagement et de défection, pour reprendre les mots du politologue Olivier Filleule. Depuis une quinzaine d'année, cette voie a en effet été explorée par des travaux de sociologie de l’action collective et du militantisme, dont les terrains privilégiés sont les partis politiques, les syndicats, le monde associatif, l’humanitaire, etc. Entre autres exemples, un numéro intitulé "Devenirs militants" de la Revue française de science politique daté de 2001 a été important car emblématique des nouvelles approches du militantisme : l'engagement est pensé selon un processus séquentiel. Tirant donc profit de l’importante littérature consacrée à l’enrôlement et l’adhésion dans les organisations militantes s'inspirant des analyses en termes de carrière des sociologues de Chicago, deux directions de recherche ont été investies pour démêler les fils des carrières supportéristes.
1. Le recrutement. Il semble important, tout d’abord, de comprendre la séquence qui ponctue le "passage à l’acte", c’est-à-dire le fait de rejoindre un groupe de supporters. L'analyse met en évidence le poids des réseaux interpersonnels (familiaux, amicaux ou professionnels) dans la manière dont les individus entrent en contact avec l'organisation. 2. L'activisme. Qu’est-ce qui fait, ensuite, qu'une fois le seuil du groupe franchi certains individus s’engagent plus que d’autres (demeurant plus passifs) ? D'une part, la sociabilité du groupe et la construction de liens affectifs sont des aspects fondamentaux. De manière triviale, on est actif parce que participer à la vie du groupe revient à entretenir des relations amicales et une vie sociale : on est progressivement attaché à bien autre chose qu'à une équipe de football et à des résultats sportifs. D'autre part, replacer l'activisme au sein du groupe de supporters dans la trajectoire biographique plus large des individus permet de comprendre le sens de l'engagement. Sans surprise, il existe très généralement un long "passé footballistique" important pour le "présent supportériste" et les plus actifs sont ceux qui vivent leur engagement comme l'accomplissement d'un parcours antérieur. 

Références exactes de l'article

Ludovic Lestrelin, « Entering into, staying, and being active in a group of football supporters: a procedural analysis of engagement. The case of supporters of a French football club », International Review of Sociology, vol. 22, n°3, p. 492-513. L'article est accessible en ligne (sur le site de la revue) en cliquant sur le lien ci-contre : http://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/03906701.2012.730831

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Voici le résumé de l'article en anglais :

In football (or soccer) stadiums, one of the ends (virages in French, or curve in Italian) brings together the most organized and ardent fans who support their team manu et voce. This article aims to define the dynamics leading individuals to become a part of a group of supporters, an engagement conceived of according to a sequential process. Through a qualitative inquiry, results show the importance of the relational networks in the process of engagement in this type of organization. Moreover, friendly interaction and the levels of sociability encountered over the course of action as part of supporting make up as much incentive to activism as may be understood in the condition of being set back in the general framework of the supporters’ careers. The article ends with a discussion on the use of the sociology of collective action and mobilization in order to study the world of football supporters. 

Daté de 2003, le documentaire "Supporters de l'Arène" est une manière de prolonger la lecture. Il prend appui sur le cas des ultras bordelais. Il est bien fait et permet de rendre compte, loin des clichés, de l'activité de supporters engagés dans la cause de leur club. On pourra y écouter deux chercheurs spécialistes du sujet, Nicolas Hourcade et Christian Bromberger :


Si, enfin, la lecture en langue anglaise ne vous rebute pas, je tiens cet article (au format PDF) à votre disposition : il suffit de m'écrire !

Bonne lecture et bon visionnage !