187714Le retour de Bernard Tapie sur le devant de la scène médiatique est une occasion que je ne pouvais rater. De nombreux articles de presse (voir par exemple le dossier mis en ligne sur le site  de L'Express ou la une récente de Libération ci-contre) paraissent depuis quelques jours sur la très belle affaire financière réalisée par l'ancien président de l'Olympique de Marseille (entre 1986 et 1994). Ce dernier vient, en effet, de prendre le contrôle de 50 % du groupe Hersant (GHM) pour une somme fort intéressante, 25 millions d'euros, tout en réussissant à éponger les importantes dettes du groupe, estimées à 215 millions d'euros. Pour 25 millions, donc, Tapie s'offre un groupe de presse désendetté, propriétaire de journaux en bonne santé (La Provence, Var-Matin, Corse-Matin, etc.), disposant d'un patrimoine immobilier, autant d'atouts qui ne manqueront pas d'intéresser de futurs acquéreurs... Bref, les 25 millions pourraient se transformer rapidement en somme à trois chiffres ou s'en approchant. Ce faisant, il revient à Marseille, une ville avec laquelle il entretient une longue histoire. Et le scénario semble se rejouer. Comme lors de son arrivée à la tête de l'OM en 1986, les rumeurs circulent déjà sur ses ambitions politiques (lire ici). Prendre le contrôle de La Provence pour mieux conquérir l'hôtel de ville ? 

L'arrivée de Tapie à l'OM ou la mise en place d'une version "entrepreuneuriale" du football

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TapiePartiL’arrivée de Bernard Tapie à la tête du club marseillais en 1986 inaugure une gestion nouvelle des équipes de football en France. Entrepreneur à succès, spécialiste de l’achat d’entreprises en difficulté et de leur revente à des fins purement financières, Bernard Tapie est alors le héraut de l’avènement de la logique capitalistique dans le sport. Après avoir investi pendant quelque temps le monde du cyclisme professionnel, son entrée dans le football français est marquée par une politique managériale résolument moderne. Il cultive l’image d’un « gagneur », faite à la fois d’ambition, de professionnalisme et de sérieux, de défi et de provocation, de décontraction et d’un sens certain de la communication. Il promeut le « spectacle » et fait des trois R (« Rêve, Risque et Rire ») sa devise. Dès son arrivée au club, il réussit à attirer un entraîneur très renommé, Michel Hidalgo, entraîneur de l’équipe de France de 1976 à 1984 (demi-finaliste de la coupe du monde de 1982, vainqueur du championnat d’Europe des nations en 1984). Plutôt que de parier sur le long terme, en développant une politique laborieuse de formation des joueurs, Bernard Tapie entend construire l’équipe à coup de transferts retentissants, de « coups de poker » et mise sur des individualités achetées à prix d’or (en 1989, il tente d’approcher Diego Maradona, le célèbre milieu argentin du FC Napoli, alors l’un des meilleurs joueurs du monde). Il déploie une approche « mercenaire » du recrutement, n’hésitant pas à user de malice pour débaucher les vedettes des équipes rivales. Il s’offre ainsi les meilleurs joueurs de l’époque (le spectaculaire gardien de but, Joseph-Antoine Bell recruté alors qu’il est le portier du Cameroun, vainqueur de la coupe d’Afrique des nations en 1984, Alain Giresse, un international au sens tactique très aiguisé, puis Jean Tigana, tous deux enlevés aux Girondins de Bordeaux, le rival pour la suprématie nationale de la fin des années 1980). Il recrute également parmi les meilleurs champions étrangers (entre autres, Karl-Heinz Förster, un solide défenseur et Klaus Allofs, un attaquant, tous deux allemands puis Enzo Francescoli, un milieu offensif uruguayen de talent, Chris « Magic » Waddle, dribbleur hors pair et fin technicien…), tout en achetant de jeunes footballeurs en devenir (Jean-Pierre Papin, le spectaculaire et efficace attaquant de l’OM entre 1986 et 1992, notamment). Le Stade vélodrome se dote de loges, pour satisfaire les partenaires financiers du club. À chaque fin de saison, de nouveaux joueurs sont achetés (toujours des vedettes), d’autres revendus, des détracteurs n’hésitant pas à dénoncer la fragilité du club marseillais, son côté « flambeur » et son manque de fondations.

Tapie ou la réussite populaire

TapieFFQuand il reprend l’OM, le club est au plus bas. L’OM vient de traverser une grave crise financière et les performances sportives de l’équipe sont médiocres. Investir un tel terrain est par ailleurs un pari osé : Marseille est l’une des rares villes françaises où le football est l’objet des passions les plus déraisonnables. Un échec sportif aurait des conséquences importantes sur son image et ses ambitions. Lorsqu’il pénètre dans le monde du football professionnel, Tapie est avant tout un homme d’affaires à succès. Très vite, il sait tirer parti de la forte identité locale et entretient habilement le sentiment de martyr qui habite la ville de Marseille et les Marseillais : « il avait compris, ce banlieusard, que cette ville à l’économie cassée avait besoin de se sentir première en quelque chose », note très justement Olivier Boura (Marseille ou la mauvaise réputation, p. 121).

Les-grandes-heures-de-l-OMÀ la faveur des succès sportifs rencontrés par le club (4 titres consécutifs de champion de France, 1 Coupe de France et surtout 1 victoire en coupe d'Europe des clubs champions), il gagne la considération du public marseillais. Jouant de sa popularité à la tête de l’OM, il va alors entreprendre une ascension politique quasi irrésistible jusqu’en 1994 : d’abord élu à l’Assemblée nationale en 1989, puis au Parlement européen (il est député européen de 1994 à 1997), il est surtout nommé ministre de la ville (il occupe cette fonction de 1992 à 1993) dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy. À travers l’OM, il vise également la Mairie de Marseille.

La trajectoire ascendante de Bernard Tapie est d’autant plus spectaculaire qu’il n’est pas un héritier (comme pouvait l’être un Claude Bez, président des Girondins de Bordeaux à la même époque). Né au Bourget en 1943, fils d’un père frigoriste et d’une mère au foyer, c’est un « banlieusard ». Parti de rien, il n’est pas de « l’establishment ». Ainsi, il incarne à merveille l’héroïsme méritocratique de « l’homme qui vient de tout en bas », dont parle Alain Ehrenberg (« Le show méritocratique… ». Toutes les citations qui suivent sont extraites de cet article dont les références complètes se situent à la fin du billet). « Tout un imaginaire de la revanche peut se cristalliser sur cette figure conquérante ». Jeune, ses origines modestes le portent à occuper de nombreux « petits boulots » dans lesquels il peut user de sa débrouillardise. Chanteur à l’époque du « yé-yé », coureur automobile, animateur de télévision, il se construit par lui-même. Dans les années 1980, il est riche et célèbre, possède 45 sociétés à son zénith (même s’il est encore loin, à l’époque, de l’empire d’un Lagardère ou d’un Berlusconi…). Pourtant, il n'a pas l'image d'un « patron » installé et bourgeois. C’est avant tout un gagneur qui a réussi par ses qualités et par sa volonté, un entrepreneur qui fonde sa réussite sur le risque, les coups et les défis. De fait, « il symbolise la revanche des parvenus sur les héritiers et son image conserve encore la connotation traditionnelle de vulgarité populaire ». Il garde, en effet, ce « charisme populaire », jusque dans son physique d’homme du peuple, son langage haut en couleurs et son franc-parler (des qualités très prisées d'ailleurs à Marseille). « Provenant des classes populaires, il a les qualités des héros populaires » qui associent la ruse, l’habileté et la gouaille. Ainsi, fortuné, il incarne malgré cela une forme de « populisme de gauche » tant « il a l’air de parler pour les petits ».

Comme pour d’autres héros populaires, la crédibilité de Bernard Tapie « se construit […] dans la résolution de la tension entre la distance (la réussite, la notoriété, l’exploit) et la proximité (le héros est un homme comme nous car sa réussite est reproductible) ». Sa réussite est « une démonstration du possible ». Sa trajectoire semble proche, accessible et imitable. 

L'affaire VA-OM ou la "chute" de Bernard Tapie 

tapie-original copieLa très médiatique "affaire VA-OM" marque un arrêt brutal dans l'ascension de Bernard Tapie (un billet a été récemment consacré à cette affaire sur ce blog. Tous les détails de l'affaire y sont relatés : lire ici). Le 10 février 1994, il est mis en examen pour complicité de corruption et subordination de témoins. Quelques mois plus tard, il est interdit de toute fonction officielle dans le football pendant deux ans. Le procès se déroule en mars 1995. Jean-Pierre Bernès, ancien directeur sportif de l’OM, avoue la tentative de corruption sur l’ordre de Bernard Tapie. Le jugement, rendu le 15 mai 1995, prononce, entre autres, une peine de deux ans d’emprisonnement dont une année ferme à l’encontre de Bernard Tapie, qui fait appel. Le 28 novembre 1995, Bernard Tapie est condamné par la cour d’appel de Douai à deux ans de prison, dont huit mois ferme, trois ans d’inéligibilité et 20 000 francs d’amende. L’ancien président de l’OM est incarcéré le 3 février 1997 à la prison de la Santé à Paris. Il est libéré le 25 juillet 1997. Dans les interprétations faites de cette longue affaire, celle qui postule que Bernard Tapie, modèle de réussite populaire en porte-à-faux avec « l’establishment », aurait été puni d’avoir cherché à se faire une place dans un « système » fait pour les puissants n'est pas la moins prégnante.  

Tapie ou l'art de "se refaire"

« Bernard Tapie est vraiment quelqu’un de fascinant » nous confia un jour un passionné de l’OM. C'est que la trajectoire de Bernard Tapie constitue un modèle de « rétablissement social » particulièrement visible pour de nombreux individus. Ce dernier symbolise, par ailleurs, une manière de composer avec un environnement difficile. En effet, « le destin de Bernard Tapie est exemplaire : aventurier, parti de rien » comme le rappelle Christian Bromberger, sa capacité d’adaptation, son sens de la débrouillardise, du combat (et des affaires) sont vues comme autant de mérites et de qualités. Il a connu les succès – aussi bien sportifs que professionnels ou politiques – mais aussi « la descente aux enfers » (« J’ai eu la chance, déclare-t-il dans une interview accordée au journal Le Monde le 4 avril 2001, de connaître dans ma vie le succès et la descente aux enfers »). Faillible comme n’importe quel autre homme, son parcours n’en est que plus humain et, partant, facilement transposable. Bernard Tapie fait partie de ces « gens pareil à soi dont on ressent par procuration le malheur, la misère ou l’infortune » pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu.

1206812_bernardtapieIl investit le monde du spectacle à sa sortie de prison. Il « fait l’acteur » dans un film de Claude Lelouch, est l’auteur d’un roman sur les coulisses du football, fait de la publicité pour une chaîne de magasins hi-fi, joue dans la pièce de théâtre Vol au-dessus d’un nid de coucou. Il anime encore une émission de radio à RMC de 1999 à 2000, une autre à la télévision sur RTL 9 puis sur TF1. Surtout, il revient à la tête du club marseillais en avril 2001 avec un profond désir de revanche. La presse le présente comme l’homme providentiel. Il fait la « une » de France-Soir, Aujourd’hui/Le Parisien, Libération, L’Équipe. L’OM semble ainsi offrir la possibilité d’une reconquête et d’un spectaculaire rétablissement. Son retour au sein du club marseillais en avril 2001 illustre, d’une part, que dans le sport, le « retour en grâce » est possible et, d’autre part, que cette possibilité est plus évidente à Marseille qu’ailleurs. L’OM apparaît donc comme le club de la seconde chance, celui qui offre la possibilité de se rattraper et de repartir de l’avant. Pour Bernard Tapie, cette nouvelle expérience à la tête de l’OM, qui est aussi une forme de rachat d’une virginité, tourne court. Mais il semble ne jamais s’avouer vaincu… Il est engagé dans une longue bataille judiciaire contre le Crédit Lyonnais. Il accuse la banque de l’avoir floué lors de l’achat d’Adidas en 1993 et d’avoir fait ainsi des plus-values substantielles lors de la revente de l’entreprise. On connaît l’épilogue de l’histoire…

Malgré son arrivisme et ses déboires, Bernard Tapie incarne le héros populaire ayant réussi par son talent et ses prises de risque et non par ses relations, sa situation familiale et sociale. Il apparaît comme un « faiseur de rêves » pour de nombreuses personnes et suscite auprès d'elles une réelle admiration doublée d’un profond respect. 

Marseille, la ville de tous les possibles ?

La figure de Bernard Tapie est si étroitement liée à la ville de Marseille que c'est tout un imaginaire qui se cristallise. La cité semble ainsi donner une place et une chance (une seconde chance même) à tous, laisse entrevoir l’espoir d’une ascension sociale. Le rétablissement social y semble envisageable, en dépit d’un « système » généralement perçu comme défavorable pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’être bien nés. Bref, Marseille incarne, dans l’imagination, le lieu de tous les possibles. Comme le rappelle Olivier Boura (p. 39-40), « Marseille se moque de son passé parce qu’elle croit en son avenir ». La fiction est belle. Quid de la réalité ?  


Ce texte est repris en large partie de ma thèse de doctorat : Ludovic Lestrelin, L'autre public des matchs de football. Sociologie du "supportérisme à distance". Le cas de l'Olympique de Marseille, Thèse pour le doctorat en Staps, Université de Rouen, faculté des sciences du sport, 2006, 934 p. Ce travail a fait l'objet d'une publication en 2010 aux éditions de l'EHESS. Lien : http://www.editions.ehess.fr/ouvrages/ouvrage/lautre-public-des-matchs-de-football/

D'autres références pour aller plus loin :

- O. Boura, Marseille ou la mauvaise réputation, Paris, Arléa, 2001. 

- C. Bromberger (avec A. Hayot et J.-M. Mariottini), Le match de football. Ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, éditions de la MSH, 1995. 

- A. Ehrenberg, "Le show méritocratique. Platini, Stéphanie, Tapie et quelques autres", Esprit, n°4, 1987, p. 266-283. 

- A. Ehrenberg, Le culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991. 

- M. Raspaud, "From Saint-Etienne to Marseilles : Tradition and modernity in French soccer and society", in R. Giulianotti, G. Armstrong (ed.), Game without Frontiers : Football, Identity and Modernity, Cambridge, Arena, 1994, p. 103-127.

Enfin, notons que le site OM4ever consacre un dossier à "l'ère Tapie" et à son arrivée à Marseille en 1986. A lire ici. Une partie des illustrations photographiques utilisées dans ce billet est puisée à cette source. 

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