Marseille L'Hebdo 2012 couvertureAlors que la saison 2011-2012 a été particulièrement tourmentée autour de l'Olympique de Marseille (chose peu surprenante pour ce club en vérité), aussi bien sur le terrain qu'en coulisses et alors que le championnat s'achève dimanche prochain, Marseille L'Hebdo consacre son numéro du 16 au 22 mai 2012 aux supporters qui composent le paysage des tribunes marseillaises. La une de l'hebdomadaire apparaît ci-joint (voir aussi le site Internet). Le dossier est intitulé : "Supporters, la rupture ?". Il se propose de revenir sur les diverses actions menées depuis quelques semaines  par les associations de supporters à Marseille pour fustiger la médiocrité des résultats sportifs et plus largement contester les orientations prises par les dirigeants : grève des encouragements, annulation de déplacements, communiqués de presse, banderoles vindicatives, rencontres avec des représentants de joueurs.

L'enquête expose le quotidien de ces groupes très organisés et installés dans les virages du Stade vélodrome depuis les années 1980. Un encart est consacré à la préparation des spectacles (les tifos) qui font la renommée du club, un autre est consacré à la figure légendaire des tribunes, Depé (pour plus de détails sur ce supporter charismatique, voir le site des Fous et des Folles de l'Ohaime). Un article évoque le nouveau maillot noir et orange de l'OM (spécialement conçu pour les matchs européens du club pour la saison 2012-2013) : réversible, il a été façonné en référence à l'un des groupes de supporters les plus importants du stade, les South Winners.  Outre sa couleur qui est loin de faire l'unanimité, ce maillot s'est très vite rendu célèbre (ou a fait le "buzz" comme on dit de nos jours) par la faute d'orthographe présente dans les paroles inscrites sur son dos (lire par exemple ici). Tous les groupes sont par ailleurs présentés un à un. Enfin, j'ai été sollicité pour répondre aux questions de la journaliste à propos des diverses actions menées par les supporters. L'interview est ci-dessous, ci-contre et ici au format PDF : Marseille_L_Hebdo_p

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ITW Lestrelin"Pourquoi les groupes de supporters sont une chance".

Sociologue à l’Université de Caen, Ludovic Lestrelin a étudié en profondeur le phénomène de supportérisme. Il donne sa vision sur les groupes marseillais.

Quelle est la place des supporters aujourd’hui dans le paysage du football français ?

"Depuis les années 1980, le football a connu de gros bouleversements avec la circulation intense des joueurs, dirigeants, entraîneurs, et même des capitaux. Les groupes de supporters se sont alors posés comme les seuls éléments stables autour des clubs, autrement dit comme garants de la mémoire et de l’identité des clubs, du côté populaire du football. À Marseille, la dimension est d’autant plus exacerbée que les groupes se sont structurés, finement organisés, avec la mainmise sur la billetterie. Les supporters se posent un peu comme un syndicat, un groupe de pression défensif sur les "acquis", qui négocie les tarifs bon marché dans les virages et s’autorise des discours critiques vis-à-vis des instances dirigeantes."

Durant les travaux du Vélodrome, qui s’achèveront en 2014, les supporters des deux virages devront notamment se retrouver quelques matches côte à côte dans la tribune Ganay. Que cela représente-t-il pour les supporters ?

"Le stade, c’est le territoire fondamental. Le supportérisme autour d’un club est complexe, les groupes sont faits de tendances, de scissions, ils développent des styles différents. Chacun  construit ainsi son territoire dans le stade : être du virage Sud, ce n’est pas pareil qu’être du virage Nord. Avec les travaux, il y a une crainte de perte de contrôle, que les supporters soient dépossédés de leur espace d’expression, d’expérience du soutien et du rapport passionnel avec le club. Car au-delà des enjeux économiques, le stade est un lieu chargé d’émotions, de symboles, où chacun développe un rapport personnel très intense."

"Il y a chez les supporters, une forme d’apprentissage de l’action collective. Expérimentés, ils savent user de modes plus conventionnels pour protester."

Pour protester contre les mauvais résultats de l’équipe, les groupes ont entamé des "grèves". On est loin des débordements physiques à l’encontre des joueurs d’il y a une dizaine d’années…

"Il y a une forme d’apprentissage de l’action collective. Certains groupes sont là depuis les années 1980, ils ont acquis de l’expérience et savent user de modes plus conventionnels pour manifester leur  mécontentement. Ajoutez à cela qu’on est dans un environnement extrêmement répressif où le moindre écart est très vite sanctionné. Et les responsables des groupes de supporters ont bien conscience des conséquences possibles avec le couperet de la suspension, voire de la dissolution de l’association, sanctions qui ont déjà été appliquées à Nice, au PSG… Si les débordements vont trop loin, l’enjeu est fort. Pour les associations qui comptent 5000 membres, sont propriétaires de locaux, ont des salariés, le jeu n’en vaut pas la chandelle."

Les supporters ont-ils le pouvoir ?

"Je serai assez prudent sur ce thème, mais il est évident qu’on peut avoir une lecture politique des groupes, dans le sens où il y a des rapports de pouvoirs, qui se jouent autour des clubs, opposant dirigeants, joueurs, supporters. Le supportérisme, ce n’est ni une activité de loisirs, ou menaçante avec de la violence, mais c’est de l’engagement, de la participation active dans la vie du club. On a beaucoup de progrès à faire pour concevoir autrement le supporter, qui n’est pas un beauf mais a un cerveau, sait analyser, construire un discours qui mérite d’être écouté. À mon sens, même s’il y a parfois des effets pervers, c’est une chance d’avoir des groupes aussi bien structurés, pour la forme de stabilité qu’ils apportent dans les tribunes. Ils jouent un rôle de régulation sociale dans et en dehors des tribunes, en diffusant un certain nombre de règles, de comportements qui font que tout n’est pas possible dans et hors stade."

Ludovic Lestrelin est l’auteur de "L’autre public des matchs de football, sociologie des supporters à distance” de l’OM" (éd. EHESS), et a participé en 2010 au "Livre vert du supportérisme".