logo_nouvel_obs-Aujourd'hui vendredi 27 avril 2012, nous sommes à une journée de la finale de Coupe de France dont l'intérêt (en tous les cas, à mes yeux) réside cette année dans la présence de l'US Quevilly, club amateur de 3e division, qui affrontera l'Olympique Lyonnais après un parcours riche en émotions. Je serai demain au stade de France et je ne souhaite qu'une seule chose : que l'US Quevilly remporte le prestigieux trophée. L'US Quevilly, c'est un club qui me parle. Je suis Rouennais d'origine, ancien pratiquant de football. J'ai joué avec ou contre certains joueurs qui composent encore l'effectif. J'ai souvent foulé la pelouse du stade Lozai (chouette petite enceinte, avec des tribunes très proches du terrain), dans les équipes de jeunes ou, plus tard, en séniors, notamment lors des "derbies" de la rive gauche de la Seine entre le Stade Sottevillais (où je jouais) et l'US Quevilly, à l'époque où les deux clubs se cotoyaient en Division d'honneur. Vers 22-23 ans, j'ai failli signer à l'USQ au moment où le club venait d'accéder en CFA2. J'ai plusieurs amis qui ont porté le maillot jaune et noir... Autant dire que pouvoir m'exprimer d'un point de vue sociologique sur l'US Quevilly me fait plaisir : je reproduis donc ci-dessous une tribune rédigée pour le site participatif du Nouvel Observateur, que l'on pourra lire également en suivant ce lien : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/541380-quevilly-vs-ol-pourquoi-les-francais-se-passionnent-pour-les-seconds-roles.html

En toute fin de billet, vous trouverez différentes références qui permettent de poursuivre la réflexion. Elles m'ont servi pour construire le texte et je recommande bien entendu chaudement leur lecture.


lestrelinQuevilly vs OL : pourquoi les Français se passionnent pour les seconds rôles

Par Ludovic Lestrelin
Sociologue

LE PLUS. C'est le petit poucet de l'année. Le club de Quevilly, équipe de National, s'est hissé en finale de coupe de France et sera opposé samedi à l'Olympique lyonnais, mastodonte du football français. Le sociologue Ludovic Lestrelin analyse les raisons qui poussent les Français à s'identifier au parcours surprise de ces petites équipes.

Édité et parrainé par Sébastien Billard

Les joueurs de Quevilly après leur victoire sur Marseille à Caen, le 20/03/2012. (BEAUFILS/SIPA)

 Les joueurs de Quevilly après leur victoire sur Marseille à Caen, le 20/03/2012. (BEAUFILS/SIPA)

Samedi, la finale de la coupe de France de football opposera au Stade de France l’Olympique Lyonnais, actuellement 4e du championnat de Ligue 1, à l’Union Sportive Quevillaise, équipe pensionnaire de National, le 3e échelon de la hiérarchie du football français.

Fondé en 1902, le club quevillais (volontiers dénommé US Quevilly, son diminutif est USQ) possède une double image, celle de l’amateurisme et celle du football ouvrier. Historiquement lié aux chantiers navals du port de Rouen, où de nombreux joueurs travaillaient durant la présidence d’Amable Lozai entre les années 1920 et 1950, l’USQ est par ailleurs géographiquement implantée au Petit-Quevilly, une commune populaire de la banlieue proche de Rouen.

Si le club, réputé pour la qualité de sa formation, a aujourd’hui une longue tradition de succès et d’exploits sportifs (finaliste de la coupe de France en 1927, deux fois demi-finaliste en 1968 et 2010, quatre titres de champion de France amateurs, etc.), la mobilisation pour cette finale 2012 a toutefois quelque chose d’exceptionnel.

Elle est visible dans toute l’agglomération rouennaise : billets vendus en quelques heures (certains acheteurs ayant patienté une nuit entière devant les guichets du stade), drapeaux installés sur les façades des établissements publics ou aux fenêtres des habitations, devantures des commerces parées aux couleurs jaune et noire, départ de dizaines de cars de supporters samedi pour le Stade de France… L’effervescence est palpable.

La célébration d'une appartenance collective

L’exemple quevillais vient d’abord rappeler l’une des raisons essentielles de la popularité du football : sa puissance de mobilisation et de symbolisation des appartenances collectives.

Ce sport met tout particulièrement en exergue le sentiment d’une identité territoriale et le match se présente comme un moment de célébration d’une allégeance à la "petite patrie" car à travers les équipes, ce sont des villes et des communautés locales qui se trouvent représentées.

Les clubs sont en effet pensés à l’image de leur environnement immédiat, comme imbriqués dans leur espace d’implantation, incarnant une mémoire, un imaginaire et des valeurs qui se prolongent dans le stade. L’USQ, c’est ainsi la rive gauche de la Seine, là où se concentre l’essentiel des installations liées au développement industriel de l’agglomération rouennaise, le territoire du labeur et des travailleurs, du monde ouvrier et populaire, des petites maisons de briques rouges qui entourent l’enceinte sportive.

Son histoire témoigne de cet enracinement. S’ils ne fréquentent plus l’usine comme leurs prédécesseurs, les "courageux" joueurs de 2012 rendent hommage à la tradition et au style local en "mouillant le maillot".

L’exposition médiatique du club, générée par son brillant parcours dans l’épreuve (l’USQ a éliminé deux formations de Ligue 1, dont l’Olympique de Marseille, dans des matchs à rebondissements) sert aussi de vitrine pour les différentes collectivités, municipalité en tête, qui assurent son financement.

Une identité revendiquée

Enjeu local donc, l’épopée quevillaise génère probablement des retombées sur l’économie de la ville et de ses environs : l’activité des buralistes, des cafés, des restaurants, de la presse régionale a sans doute été stimulée, même si cet impact reste difficile à évaluer.

Au-delà, l’engouement autour de l’USQ vient surtout mettre en évidence combien le sport, et le football en particulier, est devenu de nos jours une occasion privilégiée pour manifester publiquement une appartenance particulière. Que tant de gens – population comme élus – y accordent visiblement autant d’importance tient peut-être au fait que ce sentiment d’appartenance est aujourd’hui dilué dans le quotidien. Voire oublié.

"Fiers d’être Quevillais" ? Certes. Mais où et quand s’exprime cette identité désormais sinon au stade et dans le contexte sportif ? Et que disent les supporters qui proclament le slogan ? Revendiquent-ils l’identité ouvrière ? Dans ce cas, force est de constater que cette dernière ne trouve plus aussi facilement qu’autrefois les lieux (l’usine, le quartier) et les moyens (professionnels, politiques, associatifs) pour s’exprimer.

Le fait d’être Normand ? Alors le club quevillais se pose comme un recours pour palier aux déboires de ses deux illustres (et habituels) représentants, le FC Rouen et le Havre AC, qui vivent une saison sportive ratée et n’ont guère l’occasion de briller sur la scène nationale.

Bref, l’USQ rend probablement visible ce qui est devenu moins tangible et le match de samedi soir, vécu au stade ou devant le poste de télévision, sera un moment de célébration partagée d’une appartenance collective, à contenu territorial et social.

Un match rassembleur et mobilisateur

Il y a également, bien sûr, l’excitation plaisante de l’enjeu, fortement mobilisateur. L’USQ ne disputera pas de sitôt une autre finale de coupe nationale au Stade de France : il s’agit donc d’être de la fête, même lorsque l’on ne suit pas assidument l’actualité du football en temps ordinaires, même quand on ne saisit pas toutes les subtilités des règles du jeu. On peut être absorbé sans tout comprendre…

Comme la logique même de la rencontre de football oppose deux camps en présence et que le parti pris pour l’une des équipes – le passage du "ils" (les joueurs) au "nous" – est un ingrédient essentiel de l’émotion éprouvée autour du spectacle sportif, cette célébration ne concernera pas seulement les Normands.

D’une part, les exploits sportifs successifs de l’USQ ont déjà provoqué la sympathie de très nombreuses personnes en France. C’est particulièrement vrai chez les pratiquants de football, jeunes et moins jeunes, qui peuvent vivre par procuration l’expérience exceptionnelle de joueurs qui, ayant échoué pour plusieurs d’entre eux aux portes du football professionnel, vont rivaliser avec l’un de ses acteurs les plus fameux. Un match pour rattraper le destin en quelque sorte.

D’autre part, la configuration du match est idéale pour emporter l’adhésion du public, hors supporters lyonnais. Le sport aime à rejouer le mythe de David contre Goliath et les médias savent exploiter cette ficelle pour dramatiser l’affrontement. Voilà un schéma binaire particulièrement efficace qui verra l’USQ dotée de propriétés et de valeurs dans lesquelles bien des spectateurs et téléspectateurs se retrouveront.

Un club symbole du monde des "amateurs"

D’un côté, le "gros" et ses vedettes, son président emblématique, son budget de 150 millions d’euros, de l’autre, le "petit" et son humilité, symbole du monde des "amateurs" (quitte à oublier que si certains joueurs ont un métier, d’autres disposent d’un contrat fédéral leur permettant d’exercer à plein temps leur activité de footballeur, pour un salaire néanmoins sans équivalent avec les montants de la Ligue 1).

Le puissant contre le faible donc, la richesse contre la vertu, les cowboys et les indiens… L’effet de contraste marche parfaitement. La distribution des rôles du drame est claire, son issue incertaine : la dissymétrie a priori des chances est en effet compensée par l’égalité théorique des forces, ce d’autant plus que le football ménage une place particulière au hasard, à l’aléa de compétition.

Peut-être est-ce très français ce goût pour les seconds rôles. Toujours est-il que se trouvent ici réunies les conditions qui peuvent expliquer cette spectaculaire mobilisation au-delà du cercle des connaisseurs et l’intérêt d’un ensemble très composite de spectateurs.

Samedi soir, beaucoup de Normands vibreront, mais aussi des hommes, des femmes et des enfants de toute la France, issus d’horizons culturels et sociaux variés. La partie n’aura pas tout à fait le même sens pour chacun, mais tous vivront une expérience riche de significations.

Pour aller plus loin :

Deux articles d'abord, que l'on peut télécharger au format PDF en suivant les liens :

Le Noé Olivier, « Le football, enjeu local », Pouvoirs, n°101, 2002, p. 27-39. http://www.revue-pouvoirs.fr/Le-football-enjeu-local.html

- Pociello Christian, « Sur la dramaturgie des jeux de combat », Communications, n°67, 1998, p. 149-164. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1998_num_67_1_2022

Cinq ouvrages ensuite, dont voici les couvertures :

Brombergerelias dunningfontainelestrelinyonnet