ClasicoBarça-Real, c'est le "Clasico", l'une de ces rencontres, tant attendues par les passionnés, qui marquent une saison sportive. A priori, il s'agit d'un simple match de football, mais celui-ci oppose deux équipes qui se pensent et sont pensées comme thèse-antithèse. Club de la catalanité, du régionalisme, de l'opposition au pouvoir central contre club de la capitale, du roi, symbole de l'Espagne, etc. Dans un pays de si forte tradition footballistique, cette partie est bien plus que du sport et renvoie à des visions différenciées du monde social et politique. La partition est si clivante que même la presse espagnole s'y trouve mêlée (lire l'article d'Antoine Mairé, paru dans Le Monde hier : "Pro-Barça ou pro-Real, la presse espagnole fait aussi le clasico").

Le découpage n'épouse pas automatiquement les frontières territoriales et les logiques de la géographie. Barça versus Real, ce sont certes deux régions qui s'opposent, mais ce sont aussi deux conceptions de l'identité espagnole. Ajoutons les logiques migratoires internes au pays, l'extrême médiatisation et les succès des deux clubs... Bref, il y a donc des "pro-Barça" bien ailleurs qu'en Catalogne tandis qu'il y a des "pro-Real" bien ailleurs qu'en Castille. A dire vrai, chacune de ces équipes a des groupes de "supporters à distance" dans tout le pays (et à l'étranger). Quand on réfléchit à la popularité extra-territoriale de ces deux clubs, on pense peut-être prioritairement au Barça et au très fort engouement qu'il génère.

Carte BarçaIl y a d'abord son modèle (qui concerne aussi le Real, même si on l'associe quasi systématiquement au Barça...) de socios, ces supporters qui, en échange d’une cotisation permettant d’asseoir la santé financière du club, en sont sociétaires, disposent d’une place à l’année au stade, participent à l’élection du président et usent d’un droit de regard sur sa gestion. La popularité du FC Barcelone est ancienne. Dès 1913, mille socios soutiennent l’équipe, on en compte 12 000 en 1924. À l’exception de la période de la guerre civile des années 1930, l’intensité de l’enthousiasme partisan pour le Barça ne cesse de croître. Après 1944, ce sont 25 000 socios qui contribuent à la vie du club. La barre des 100 000 socios est franchie en 1982 et le record absolu date de 1986 avec 109 000 socios.

En outre, le Barça est un club qui organise parfaitement le "supportérisme à distance" : 1 450 groupes de supporters, les peñas barcelonistas, soutiennent le FC Barcelone, 600 environ sont établis en Catalogne, près de 700 dans toute l'Espagne et une petite centaine dans le reste du monde (voir la carte ci-dessus, extraite d'un article paru dans L'Espage géographique - références complètes en bas du billet). On comptait soixante peñas en Catalogne et environ vingt dans le reste du pays au début des années 1950, 96 lors de la saison 1978-1979, puis 367 en 1984-1985, 500 en 1989-1990... Les peñas du Barça se côtoient, à l’extérieur du stade, à l’occasion d’une grande fête annuelle organisée depuis 1976 avant la reprise de la Liga en août : c’est la Trobada Mundial de Penyes Barcelonistes (rassemblement populaire des clubs de supporters du FC Barcelone). Des salariés du Barça sont spécialement affectés à l'organisation de ce soutien extraterritorial, qui repose sur une régulation très fine et rigoureuse.

RealMais le Real Madrid a vu, lui aussi, son aura rapidement dépasser les frontières du pays. Trouvant sa source dans les milieux commerçants de la classe moyenne de la capitale, le Real est un des premiers clubs espagnols à recruter des joueurs extérieurs à la ville. La culture « madridiste » est faite de résultats et de victoires, de qualité de jeu, de la tradition de joueurs internationaux et, aujourd’hui, de « stars » mondiales qui composent l’équipe. L’associationnisme supportériste y est aussi très encadré par le club au moyen de la Federación de Peñas Madridistas : il existe environ 1 500 groupes recensés, implantés partout en Espagne, mais aussi en divers pays européens, en Amérique du Nord, Centrale comme du Sud, au Moyen-Orient, etc. (voir la photo ci-contre).

Mais revenons au contexte espagnol... Le Real et le Barça ont donc des supporters dans tout le pays. Conséquence immédiate : il y a des partisans du Barça qui habitent en Castille, à Madrid et il y a des partisans du Real qui habitent en Catalogne et même à Barcelone... Si si... De quoi est faite une telle expérience, qui vous complique la vie et vous expose inévitablement à l'incompréhension voire au rejet ? Voilà une "aventure" très riche de sens. Bien souvent, on cherche à se trouver des semblables qui deviendront ensuite vos amis : on rejoint ou on crée une peña. Le collectif fait fonction de protection...  et il y a de très fortes chances que le groupe de supporters à distance se mette à se penser un peu comme le village d'Astérix résistant à l'envahisseur romain. La difficulté de l'entreprise réhausse la valeur de l'engagement et produit un "effet surrégénérateur" (on doit l'expression au politologue Daniel Gaxie, un des premiers théoriciens français de la pratique militante) : comme pour le pélerin, étudié par l'économiste Albert Hirschmann (Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard, 1983), les risques et les inconforts font partie intégrante de l'expérience. Ils sont une source d'ennoblissement, apportent satisfactions et favorisent le dévouement "corps et âme". Un tel processus suppose en effet une forme de fuite en avant. L'expérience structurant très fortement l'identité, l'exit (l'arrêt de la pratique) est rendu fort délicat, socialement et psychologiquement. Pour mieux appréhender ce que peut être la situation du supporter à distance placé dans cette position particulière, je vous invite à partager l'histoire de Jésus, supporter du Real vivant à Barcelone, narrée par Joana Viusa pour la cahier sport de L'Humanité du 27 avril 2002. Voici ci-dessous l'intégralité de l'article.


logo_HumanitéReal, la passion selon Jésus

Quand on est "socio" du Real Madrid et qu'on habite dans la banlieue résidentielle de Barcelone à 600 km de la capitale, la passion madrilène revient très cher. C'est le cas pour Jesus Sanchez Garcia, un entrepreneur de travaux publics de soixante-deux ans, qui vit depuis quarante ans loin de sa province tolédane, en Catalogne "territoire ennemi" où tout le monde ou presque ne jure que pour le FC Barcelone. Jesus estime à plus de 3 000 euros par an le budget qu'il consacre à cette passion. En voyages, en billets pour le reste de la famille, en repas avec la "peña". Pas moyen non plus de profiter des avantages que comporte l'abonnement, qui en plus de garantir une place à tous les matches, permet d'assister aux entraînements de l'équipe, ou aux rencontres des autres divisions et à celles des équipes de basket, par exemple, outre des réductions dans certains magasins. Mais qu'importe! Jesus est "fier" de participer à la gloire d'une équipe qui pour lui "est la plus formidable du monde". Sa passion est telle qu'il n'hésite pas à prendre le volant et à se rendre aux assemblées du comité directeur du Real Madrid qui se tient trois ou quatre fois par an. Il a le droit de suivre les débats mais pas encore celui de voter. Il attend avec impatience de faire enfin partie de cette élite d'environ 1 500 membres qui fait marcher le Real au nom de quelque 60 000 "socios".

Il a déjà été présenté, comme de rigueur, par deux membres du club. Jesus est né dans un petit village situé à 50 km de Madrid. Dans les années soixante, jeune mécanicien il a émigré en Catalogne, auprès de son frère qui faisait des études de médecine à Barcelone. Il a d'abord travaillé comme transporteur avec les camions de son père, puis il a réussi dans le bâtiment à la tête d'une entreprise employant trente personnes. Plus tard, il est allé chercher sa fiancée dans son village. "Toute ma famille est de là-bas; nous nous y rendons tous les mois. J'y vais aussi pour jouer du tambour dans la bande du Real. Nous avons d'ailleurs joué au milieu du stade Bernabeu à l'occasion de l'arrivée de Capello et de Roberto Carlos. Il se trouve que l'auteur de l'hymne du Real Madrid est l'ouvre d'un compositeur de mon village, le Maestro Marino, auteur de zarzuelas et de pasos-dobles à succès. Tout ceci fait que je n'ai jamais rompu le contact avec mon village."

Pilar, sa femme, partage aussi sa passion : elle ronge son frein en attendant d'être admise comme "socia", car il y a une... liste d'attente pour être membre du Real Madrid à cause du nombre limité de places, explique son mari, qui serait heureux que sa femme ait elle aussi sa carte : "Cela nous permettrait d'aller toujours ensemble voir les matchs au Bernabeu. Jusqu'à présent, c'était au petit bonheur la chance : s'il y avait des places disponibles elle et mes enfants pouvaient m'accompagner voir le match, sinon j'y allais avec les copains de la "peña" de Toledo, à laquelle je suis aussi affilié. Ils organisent le voyage en autocar pour tous les supporters. Mais je préfère voir le match avec elle."

Devenus adultes, leurs trois enfants, deux filles et un garçon, sont aussi pro-Real. "Ah ! C'était obligatoire chez-moi. Je les ai élevés pour qu'ils soient du Real. Pour cela je les ai emmenés à tous les matchs de championnat, de Coupe, etc. pour qu'ils aient le Real dans la peau..." Quand Pilar et Jesus ne sont pas à Madrid ou dans leur village tolédan, ils regardent les matchs du Real et les activités du club sur grand écran. Ils ont pris un abonnement à la chaîne du club Real Madrid-Television, une des options de Canal Plus. "Moi, j'ai le Real dans le sang depuis tout jeune."Pourtant, petit, il n'était pas bon au foot. "Dans mon village, nous jouions plutôt au toréador, avec capotas et muletas. Je pense que l'éloignement, plus le vif affrontement avec le Barça, ont renforcé mon attachement au club."

 Joana Viusa


L'autre public des matchs de footballSources :

- L. Lestrelin, L'autre public des matchs de football. Sociologie du "supportérisme à distance", Paris, éditions de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, coll. "En temps & lieux", 2010. Présentation de l'ouvrage sur le site des éd. EHESS.

- L. Lestrelin, J.-C. Basson, "Les territoires du football : l'espace des supporters à distance", L'Espace géographique, vol. 38, n°4, p. 345-358.  A lire sur le portail Cairn : ici.

- V. Guérin, Barça : l’identité bleue et grenat. Le Football Club Barcelone et la construction identitaire en Catalogne (1899-1939), mémoire de l’Institut d’études politiques de Grenoble sous la direction de J.-P. Baudry, Université Pierre Mendés France, 1997.