Le sport est-il un art ? Il est assez courant de comparer les sportifs à des artistes. Ne parle-t-on pas de "noble art" pour qualifier la boxe ? N'évoque-t-on pas tel joueur de football talentueux et élégant en employant le terme d'artiste du ballond rond ? En outre, art et sport, contrairement à une idée reçue, peuvent faire bon ménage. Selon le souhait de Pierre de Coubertin, les Jeux olympiques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle associaient performances physiques et expositions culturelles, concours artistiques. Poètes, romanciers, peintres (Nicolas de Staël, entre autres) ont pu aussi se saisir du sport. Le sport a moins inspiré les cinéastes, concurrencés sans doute par son importante mise en image télévisuelle. Certains équipements possèdent par ailleurs une valeur architecturale évidente : la piscine Molitor à Paris, le stade Gerland construit par Tony Garnier à Lyon, etc. Des passerelles existent également, comme chez les artistes de cirque contemporain qui pour certains sont issus du monde sport (de la gymnastique en particulier). Sur ce point, voir les travaux de Magali Sizorn (article paru dans la revue Ethnologie française) et d'Emilie Salaméro (article paru dans la revue STAPS).

BouveresseMais l'analogie entre sport et art est-elle pour autant pertinente ? Eclaire-t-elle le phénomène sportif ou, au contraire, obscurcit-elle la vue ?

Si les sportifs sont volontiers qualifiés d'artistes sans doute est-ce d'abord lié au statut d'exception qu'on leur prête, à l'image des artistes et de leur statut particulier dans la société : ils incarnent, du moins pour les meilleurs d'entre eux, l'excellence (ici corporelle) et une sorte, donc, d'hommes (et de femmes) à part. Alors que le sport a aujourd'hui pris une place très importante dans nos sociétés, les sportifs ont par ailleurs supplanté d'autres vedettes naguère adulées, stars de cinéma ou de la musique par exemple. Parler d'artistes à propos des sportifs est une manière de leur reconnaître cette place devenue centrale, ce statut de "héros des temps modernes".

pastoureauAjoutons, ensuite, que les dimensions esthétiques sont bel et bien présentes dans le sport, notamment dans le spectacle de la compétition. Les grandes rencontres sportives sont des moments d'expérience et de sentiment du Beau. Reprenons ici l'analyse célèbre du grand historien Michel Pastoureau (photo ci-contre) dans son article intitulé "Les couleurs du stade", paru dans la prestigieuse revue d'histoire Vingtième siècle en 1990 : le match de football est un rituel de la couleur. Vert flamboyant de la pelouse éclairée par les projecteurs, couleurs des maillots, beauté des gestes, couleur des gradins... Le match est une expérience esthétique, "une symphonie polychrome" pour reprendre les termes de Pastoureau. Qui n'a jamais lu les fanzines, ces petits journaux autoproduits par les supporters de football, ignore que la qualité des tifos, des chants, des chorégraphies (de son propre groupe et des groupes adverses) y sont particulièrement analysées. Les énoncés esthétiques qui y sont fomulées confirment ainsi "qu'il n'y a pas que dans les musées que la question du bel objet est posée, elle se pose en permanence" [1], y compris dans les tribunes des stades de football.

Le goût des belles choses[1] V. Nahoum-Grappe, « Le jugement de qualité », in V. Nahoum-Grappe, O. Vincent (dir.), Le goût des belles choses, Paris, éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004, p 5 (voir la couverture du livre ci-contre).

Mais bien souvent le rapprochement du sport et de l'art ne se fonde pas seulement sur un jugement esthétique. La  démarche est en réalité intéressée, avec en arrière-plan des enjeux économiques. Ce n'est pas un hasard si l'analogie a été particulièrement mobilisée depuis la fin des années 1990. Elle a été utilisée par les partisans de l'exception sportive (en l'occurence le mouvement sportif, mais aussi certains Etats) au moment de l'intrusion (brutale) du droit communautaire dans le monde du sport (symbolisée par le fameux arrêt Bosman de la CJCE prononcé en 1995), ceux-ci s'appuyant sur la notion d'exception culturelle pour fonder leur raisonnement. A l'image du monde de la culture, bénéficiant de certaines exemptions fiscales et d'un système d'aides spécifique, les dirigeants sportifs ont ainsi brandi l'idée d'un statut d'exception qui a progressivement évolué (devant les réserves des acteurs publics) vers un souhait, toujours très présent aujourd'hui, d'une modulation de l'application de certaines règles fiscales et juridiques. Sport & Europe MiègeAu niveau européen, ce sont les règles de concurrence et de libre circulation qui étaient par exemple visées au tournant des années 2000 (l'ouvrage de Colin Miège, ci-contre, expose clairement cette histoire des rapports entre Sport et Europe). En somme, le sport ne pourrait-il pas bénéficier d'un statut d'exception, au même titre que l'exception culturelle, des mondes de l'art ? Ou, au moins, un statut aménagé, dérogatoire... Telle est la question posée par les dirigeants sportifs. 

Pourtant l'analogie a ses limites conceptuelles. Voici ce qu'affirmait à ce sujet le regretté Paul Yonnet (sociologue, auteur de plusieurs ouvrages sur le sport dont Systèmes des sports chez Gallimard), lors d'un entretien diffusé dans l'émission "A voix nue" sur France culture le 26 octobre 2011. Il avançait deux raisons principales pour affirmer que le sport ne peut être assimilé à un art. Le premier argument :

Systèmes des sports"L’art n’est pas organisé par l’incertitude. Or le sport est un culte de la tension compétitive dans lequel le suspens est fondamental. Dans l’art il n’y a pas de suspens. L’art ne présente que des objets, des réalisations passées et redécouvertes. On ne va pas voir une pièce de théâtre, on ne lit pas un grand livre de littérature parce que l’on attend le dénouement d’une action qui serait d’abord organisée autour du suspens. C’est un peu la même différence entre le cirque et le théâtre. On va au cirque en règle générale, surtout les enfants mais pas simplement, en ayant peur que le trapéziste tombe, que le dompteur se fasse dévorer, que le jongleur rate son tour, etc. Là on n’est pas dans l’art, on est dans quelque chose d’autre. On peut aller au cirque, d’ailleurs, avec un tout autre sentiment pour revisiter la nostalgie. C’est la raison pour laquelle je dis également que le roman policier, le film policier ce n’est pas de l’art. Ce sont des pratiques de genre, dans lesquelles il peut y avoir des traces artistiques. Le sport n’est pas un art premièrement parce que l’art n’est pas d’abord organisé autour du suspens".

Le second argument est le suivant : "dans le sport c’est la quantité, la mesure qui fait le résultat. On juge d’un match en fonction d’une quantité. En art, on ne juge jamais de la qualité par la quantité. Pour moi, c’est un argument définitif".

Conclusion de Yonnet : "Sport et art sont deux pratiques tout à fait différentes. Le sport est lourd de significations, mais ses significations ne sont pas d’ordre artistique".

Bref, rapprocher l'art et le sport doit se faire avec une grande prudence. Si un scientifique doit être imaginatif et audacieux, si l'analogie et la métaphore peuvent être un très bon moteur de la pensée (voir à ce sujet le numéro spécial de Sciences humaines datant de mai 2010), il est indispensable de le faire avec rigueur, précision et de respecter un certain nombre d'exigences, sans quoi le risque de confusion et d'approximation est grand. Ou bien encore cela revient-il à abuser des effets littéraires. Dans un formidable ouvrage (illustration supra) intitulé Prodiges et vertiges de l'analogie. De l'abus des belles lettres dans la pensée (éd. Raisons d'agir, 1999), le philosophe Jacques Bouveresse écrit : "Un scientifique qui exploite une analogie caractéristique entre deux domaines à première vue très différent se sent normalement obligé d'indiquer les limites de son application, les aspects sous lesquels les deux catégories de phénomènes concernées peuvent être assimilées l'une à l'autre et ceux sous lesquels elles ne le peuvent pas" (p. 35). Trois règles apparaissent incontournables : 1) Devoir dire toujours précisément avec clarté de quoi l'on parle 2) En quel sens on prend tel ou tel mot 3) Enfin indiquer pour quelles raisons on affirme telle ou telle chose. Voilà trois règles de la logique, condition sine qua non d'un travail rigoureux. Car si l'on suit encore Jacques Bouveresse (p. 116) : "Des règles de la logique, par exemple, on aurait dit autrefois qu'elles sont constitutives de ce que l'on peut appeler penser : il est indispensable de commencer par les respecter si l'on veut pouvoir exprimer un contenu de pensée quelconque. Pour des philosophes comme Kant ou Frege, on ne peut pas penser contre la logique, parce qu'une pensée illogique n'est simplement pas une pensée".

Conclusion : lire et relire Jacques Bouveresse :-)