Affiche du filmDemain mercredi 25 janvier 2012 sort dans les salles ("obscures", selon la formule consacrée) un film qui évoque le monde de l'équitation de haut niveau, intitulé "Sport de filles". Réalisé par Patricia Mazuy, il met en scène la délicieuse Marina Hands dans le rôle du personnage principal : Gracieuse (ce prénom d'emprunt lui va très bien, pour qui a apprécié le magnifique Lady Chatterley de Pascale Ferran, sorti en 2006 et qui lui a valu le César de la meilleure actrice).

Le résumé du scénario du film : révoltée par la vente du cheval d'obstacle qu'on lui avait promis, Gracieuse, cavalière surdouée, claque la porte de l'élevage qui l'employait. Elle redémarre à zéro en acceptant de rentrer comme palefrenière dans le haras de dressage qui jouxte la ferme de son père. La propriétaire, Joséphine de Silène, y exploite d'une main de fer la renommé internationale d'un entraîneur allemand, Franz Mann, ancien champion cynique et usé dont les riches cavalières du monde entier se disputent le savoir - mais aussi le regard ! Ce microcosme de pouvoir et d'argent n'attend pas Gracieuse qui n'a pour seules richesses que son talent, son caractère bien trempé et surtout sa rage d'y arriver. Branchée sur 100 000 volts, prête à affronter Franz Mann lui-même et tous les obstacles - jusqu'à se mettre hors-la-loi, elle poursuit son unique obsession : avoir un cheval pour elle, qu'elle emmènerait au sommet...

Les premières critiques du film sont bonnes (voir par exemple cet article paru aujourd'hui dans Le Monde qui revient par ailleurs sur le parcours de Marina Hands, ancienne cavalière de très bon niveau, ce qui l'amena à cotoyer Guillaume Canet, lui aussi cavalier, bien avant son entrée dans l'univers artistique). Voici la bande annonce du film :


SPORT DE FILLES : BANDE-ANNONCE Full HD

A l'occasion de la sortie du film, le journal La Croix a consacré un article, paru le 20 janvier, sur le monde de l'équitation. Son titre : "La pratique du cheval, un sport de filles". Le papier part en effet d'un premier constat, celui de la très importante féminisation de la fédération française d'équitation (FFE) : 580 000 cavalières pour 120 000 cavaliers, ce qui en fait le premier sport féminin en France, devant le tennis. La directrice de la communication de la FFE, interrogée par le journaliste, exprime un certain désarroi quand il s'agit d'expliquer cet état de fait. Voici ses propos : « Cela fait longtemps qu’on cherche une explication sans en trouver de vraiment satisfaisante (...). Et quand on cherche à comprendre pourquoi l’équitation, à l’origine sport masculin issu du monde militaire, a basculé dans le féminin en quelques années, autour de 1970, on est encore moins avancé ». Le second constat dressé dans le papier est également intéressant : celui de la quasi "disparition" des femmes dès lors que l'on s'élève dans la hiérarchie sportive. L'équitation pratiquée à haut niveau devient, en effet, très majoritairement une affaire d'hommes (les palmarès internationaux en attestent, selon l'article).  Est-ce à dire que le poney et les ballades équestres reviendraient naturellement aux filles quand les garçons se réserveraient aux choses sérieuses ? 

Marina Hands

Sur ces questions, les travaux de sciences sociales ont produit des résultats intéressants. Trois lectures (parmi d'autres) peuvent aider à y voir plus clair : un article de l'ethnologue Jean-Pierre Digard tout d'abord, paru en 1995 dans un numéro spécial de la revue Terrain consacré aux sports : "Cheval, mon amour. Sports équestres et sensibilités animalitaires en France" ; un article de la sociologue Vérène Chevalier ensuite, paru en 1998 dans la revue Sociétés contemporaines : "Pratiques culturelles et carrières d'amateurs : le cas des parcours de cavaliers dans les clubs d'équitation" ; un article de la sociologue Fanny Le Mancq enfin, paru en 2007, également dans la revue Sociétés contemporaines : "Des carrières semées d'obstacles : l'exemple des cavalier-e-s de haut niveau". Que nous apprennent ces trois auteur(e)s ?

revue TerrainJean-Pierre Digard montre que la fédération française d'équitation a connu depuis les années 1960 une progresssion très importante de ses effectifs, l'une des plus fortes en pourcentage parmi les fédérations françaises. L'équitation s'est donc à la fois massifiée et féminisée. La hausse des effectifs s'est par ailleurs accompagnée d'un changement de sens de l'activité : autrefois guerrière, liée au monde militaire, l'équitation est devenue un sport. Les pratiques et les valeurs traditionnelles de l'équitation s'en sont trouvées bouleversées. Chose d'autant plus sensible que, comme toute fédération sportive disciplinaire, la FFE a cherché dès lors à répondre à la demande de ses licenciés en diversifiant ses activités et ses services : certes tournée vers le sport compétitif, elle a aussi oeuvré pour retenir ses usagers-clients (ou en attirer de nouveaux) en orientant son offre vers un contenu de loisir partant du principe que tout le monde ne veut ou ne peut pratiquer à des fins de performance sportive. Voilà une stratégie classique des fédérations sportives, documentée dans les travaux menés, par exemple, par mon collègue sociologue Claude Lafabrègue. Digard note combien le profil sociologique et sportif du "nouveau cavalier" des années 1960 change. L'équitation s'ouvre très largement à une population urbaine, principalement issue des classes moyennes supérieures (cadres, commerçants, professions libérales, etc.). La juvénilisation est une autre caractéristique : à partir de cette époque, les moins de 25 ans forment les deux tiers des effectifs. Quid des femmes ? Il en fait "la caractéristique la plus remarquable de la population des nouveaux cavaliers" puisque "depuis 1973 (...) le nombre des cavalières a progressé de 120 % tandis que celui des cavaliers n'augmentait que de 42 %, si bien qu'aujourd'hui 63 % des licenciés sont des femmes". Quelles sont les explications possibles à ce fait caractéristique ? Digard dresse trois voies possibles :

1) raisonner à partir d'une forte spécificité de l'activité équestre, à savoir son caractère très chronophage. En d'autres termes, il faut du temps. Dès lors, le temps libre apparaît comme une variable essentielle. La disponibilité des femmes peut être mise en relation avec une insertion sur le marché du travail soit plus délicate (de par les inégalités entre hommes et femmes que l'on connaît), ce qui les conduit à ne pas pouvoir exercer une activité professionnelle régulière, soit non nécessaire sur le plan des revenus. C'est alors que le lien est fait avec le capital économique, car pour exercer l'équitation il faut du temps, mais aussi de l'argent. Le statut socio-économique apparaît en effet important, considérant que "statistiquement, le temps de participation féminine aux sports équestres est d'autant plus important que leur niveau de vie est plus élevé (...). Elles bénéficient de plus de moyens financiers pour payer des heures d'équitation, acheter du matériel de pansage et de sellerie, voire acquérir un cheval". L'équitation, sport de desperate housewives par excellence ? A priori, cette première voie n'apparaît pas très convaincante. 

2) raisonner en termes de rapports de domination, certaines pratiquantes adoptant un discours emprunt des termes de "challenge" ou de "revanche", donc une motivation féminine d'autant plus grande qu'elle est liée à "la conquête d'un champ d'activité longtemps resté exclusivement masculin et (à) la pénétration d'un milieu sportif (que les femmes) continuent de percevoir, en dépit de sa féminisation, comme fondamentalement macho, voire misogyne". Pour ma part, je ne suis pas franchement emballé...

3) raisonner à partir du rapport entrenu à l'animal et du thème de la "sensibilité animalitaire". Digard avance que les hommes entretiennent un rapport fondé plus volontiers sur la force quand les femmes usent de douceur et de persuasion quand il s'agit de guider l'animal, de travailler avec lui. Les filles, plus promptes à "l'hippolâtrie", pour reprendre le néologisme de l'auteur ? On l'aura compris, il ne s'agit nullement de dire que ces qualités sont "naturellement" masculines et féminines. Comme elles sont au contraire socialement, culturellement et historiquement construites, très rapidement intériorisées, il faudrait donc aller chercher l'explication de la féminisation de l'équitation du côté du thème de la socialisation : sexuellement différencié, l'intérêt pour le soin de l'animal, chose éminemment importante dans ce sport, est inculqué et intériorisé dès la plus tendre enfance. Ce faisant, les mécanismes sociaux de production, de formation et d'intériorisation du goût en direction d'un sport où l'aspect "maternage" représente, aux yeux des enfants, une part essentielle de l'activité est un révélateur de la manière dont on fabrique les hommes et les femmes dans notre société. Travailler en ce sens peut ensuite se prolonger par une réflexion autour de la question de la reproduction sociale, en d'autres termes de l'initiation familiale, en particulier de la transmission de mères en filles, et plus globalement de la question des choix d'activités sportives en tant que composantes du projet éducatif parental. Personnellement, c'est la voie qui me paraît la plus stimulante.

Sociétés contemporainesLe thème de la socialisation occupe également la réflexion de Vérène Chevalier. Mais l'usage du concept ne sert pas le même objectif de recherche car la question centrale qu'elle pose n'est pas tant celle des raisons de l'entrée dans le monde de l'équitation (pourquoi les filles s'engagent dans un club ?) que des cheminements qui se déploient en son sein, bref de ce qui se passe une fois que l'on y a mis un pied (et un sabot). Elle montre que le statut de pratiquant(e) est tout sauf un état stable. Le ou la pratiquant(e) est, au contraire, particulièrement mobile : on peut rester licencié, on peut aussi faire défection, reprendre une licence, changer de club, etc. Il s'agit dès lors d'étudier cette population de pratiquant(e)s en l'envisageant sous l'angle de parcours. Pour faire ce travail qui renvoie à la dimension processuelle et temporelle de l'action, elle utilise le concept de carrière, hérité de la sociologie interactionniste : il est possible d'analyser ces parcours sportifs comme des carrières marquées par le franchissement d'étapes successives. Elle montre qu'une dimension essentielle de ce cheminement tient à la construction d'une identité de pratiquant(e). L'adoption de cette identité, c'est-à-dire le fait de se reconnaître soi-même comme pratiquant, passe par deux processus : la socialisation d'abord par la fréquentation assidue des espaces de pratique et d'initiés, à différentes étapes de la carrière ; l'acculturation ensuite par l'acquisition d'une culture institutionnelle spécifique. La carrière de pratiquant(e) a d'autant plus de chances d'être longue au sein du monde fédéral que l'individu rompt avec les représentations profanes antérieures à l'entrée dans le monde de l'équitation, vu bien souvent sous l'angle du loisir et de la promenade.

Le travail de Fanny Le Mancq prolonge, en quelque sorte, l'analyse de la construction des parcours sportifs dans le monde de l'équitation en comparant, pour sa part, les carrières des cavaliers et des cavalières, leurs différences, en se centrant plus particulièrement sur la discipline du saut d'obstacles. En effet, bien que les compétitions y soient réglementairement mixtes, les cavalières n'accèdent que rarement au plus haut niveau. Il s'agit ainsi de tenter de comprendre la réalisation moins fréquente du cursus sportif d'excellence pour les cavalières. A partir de deux enquêtes biographiques réalisées auprès de compétiteurs et compétitrices des différents niveaux, elle étudie la construction de ces carrières en les inscrivant dans le marché singulier et concurrentiel des sports équestres, caractérisé par un flou des frontières entre compétiteurs amateurs et travailleurs des sports équestres. Un marché par ailleurs organisé autour de l'enjeu de l'accès aux chevaux performants. Notation juste qui rappelle qu'en équitation, l'athète est d'abord le cheval. Dès lors, "réussir" c'est-à-dire accéder à une position de cavalier de haut niveau fait appel à des ressources extra-sportives, non physiques. Dans ce contexte, les compétiteurs, et particulièrement les compétitrices, sont confrontés à des obstacles pouvant limiter leur accès au plus haut-niveau. Le premier obstacle tient à la culture professionnelle de l'équitation, celle des catégories "pro" en particulier, qui est historiquement masculine, construite par et pour des hommes : accéder au plus haut niveau suppose d'affronter des résistances, de transgresser (ce qui a toujours un coût social, élevé selon l'auteure pour le cas des cavalières), de se frotter à un milieu dans lequel il est difficile de se sentir et d'apparaître légitime aux yeux des autres cavaliers et donc de soi-même. Le déni des compétences sportives existe (comme dans les autres sports, on ne leur reconnaît pas facilement de talent sportif) et il est d'autant plus renforcé que les femmes n'accèdent que difficilement aux professions des sports équestres, hormis celle d'enseignant ­ avec le Brevet Professionnel de la Jeunesse, de l'Éducation Populaire et du Sport ­ pour sa part largement féminisée (bien qu'assez récemment). Quand elles réussissent à être travailleuses des sports équestres, elles sont absentes des métiers liés à la compétition. Ou bien s'occupent-elles, en tant qu'enseignantes, des cavaliers les moins expérimentés quand les hommes enseignants encadrent les équipes de compétition et les cavaliers confirmés. N'occupant pas de positions d'expertise professionnelle ou bien placées en situation d'invisibilité, il leur est d'autant plus difficile d'être reconnues comme expertes compétentes sur un plan sportif... et donc d'accéder aux meilleurs chevaux. Des atouts peuvent venir compenser ces difficultés : être dotée d'un fort capital économique permet l'accès direct aux meilleurs chevaux, de même que pouvoir bénéficier du capital professionnel parental permet une initiation, une meilleure socialisation au monde des sports équestres et une aide précieuse dans l'accès aux chevaux à potentiel.

Bref, voilà quelques réponses apportées par les sciences sociales aux questions soulevées par le film. Reste à savoir si les regards scientifique et artistique du monde de l'équitation se rejoignent. Pour le savoir, rendez-vous au cinéma dès demain.

Bonne lecture et bon film !

PS : Marina Hands possède un compte Twitter (@MarinaHands) tout comme moi :-) (@lestrelin)