Logo-EnsCette semaine, mercredi 5 octobre précisément, s'est tenue la première séance d'un tout nouveau séminaire intitulé "Football et Société en France. Histoire et sociologie d'une pratique sportive au XXe et XXIe siècles". Animé par le sociologue Stéphane Beaud, auteur de l'ouvrage sur l'équipe de France de football Traîtres à la Nation ? publié chez La Découverte (chroniqué sur ce blog, ici) et Julien Sorez, historien, coauteur de l'ouvrage L'empire des sports paru chez Belin en 2010 (chronique sur ce blog, ici), ce séminaire se déroule au sein de la prestigieuse Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Douze séances de deux heures rythmeront l'année entre les mois d'octobre et de janvier. Le programme est alléchant : presse écrite, socialisation, patronage et paternalisme, spectacularisation, violence, genre, immigration... S'adressant aux étudiants de Master, nul doute que, s'il perdure, ce séminaire deviendra un rendez-vous important pour réfléchir au football sous l'angle des sciences sociales. Les organisateurs du séminaire se donnent ainsi pour objectif "de lancer un ensemble de travaux empiriques de « sociohistoire » du football et d’accompagner dans leurs travaux les étudiants intéressés".

Qu'un tel séminaire se mette en place à l'ENS permet de mesurer le chemin parcouru.

Il fut un temps où, en effet, travailler sur le sport était peu légitime et difficilement justifiable dans la commauté scientifique. Qu'un sociologue, un historien, un anthropologue, un économiste, bref un chercheur en sciences sociales prenne pour terrain d'étude les sports paraissait bien incongru. Le sport... voilà en apparence un sujet bien frivole, futile ou exotique, choisissez l'adjectif idoine. Car il existe une longue tradition philosophique qui nous rappelle que les activités ludiques - catégorie dans laquelle on peut bien évidemment ranger le sport (même si son développement récent devrait nous inciter à parler de manière plus précise de "jeu sérieux" pour reprendre la formule célèbre de Norbert Elias) - bref que les activités ludiques ont pour fonction première de nous divertir de l'essentiel, non pas de l'exprimer, encore moins de le révéler. Ainsi d’Umberto Eco, qui écrit en 1987 : « La société s’équilibre elle-même en encourageant des millions de personnes à parler sport. Pourvu qu’elles ne parlent pas d’autres choses, ce qui est très commode ». Saisir les sociétés ou les cultures grâce à l'étude du sport ? Ce n'est point sérieux ! 

Que dire alors du football ? Souvent qualifié de "simple" pour expliquer son succès planétaire - une manière aussi de dire qu'il s'adresse à des gens simples voire simplets -, ce sport n'a rencontré les intellectuels que récemment, du moins en France, malgré l'intérêt avéré d'hommes de culture d'autrefois (on pense à un Camus, par exemple). Finalement, les intellectuels français (les plus médiatiques notamment) ont semblé découvrir le football à l'occasion de la coupe du monde de 1998 (engouement - tout relatif - que certains ont cru bon de qualifier de défaite ou de recul de la pensée). Et cet intérêt finalement très récent, si on le compare à d'autres pays européens, peut expliquer pourquoi les discours et les prises positions s'avèrent parfois pour le moins surprenantes voire totalement ridicules (on pense là à un Finkelkraut) lorsque des intellectuels, certes renommés, pertinents sur certains sujets, sont amenés à s'exprimer sur le football à l'occasion de tel scandale ou de telle polémique (on pense à la calamiteuse coupe du monde en Afrique du Sud, à l'affaire des quotas, etc.). On peut donc y voir un signe de la faible maturité de la pensée sur ce sujet. On peut même estimer que la raison pour laquelle nos élites rencontrent des difficultés à le penser, tout au moins de manière pertinente, tient au fait que la France n'est pas un grand pays de football.

EliasOr, on peut dire des choses très sérieuses et profondes sur notre époque et sur nos sociétés en travaillant sur le football (et plus largement le sport). Voilà une maxime qu'ont sans aucun doute considéré comme recevable des chercheurs qui se sont engagés dans un tel travail, tout en bravant les railleries de leurs collègues... Prenons trois exemples issus de champs disciplinaires différents (mais néanmoins liés) : l'histoire, la sociologie, l'anthropologie. En France pour ce qui est de l'histoire, Pierre Arnaud a commencé à défricher la question sportive dans les années 1970-1980. Alfred Wahl, lui, s'est intéressé plus spécifiquement au football et a signé des ouvrages qui ont fait date et qui restent très lus aujourd'hui (cf. les illustrations en bas de ce billet). Sport et civilisationEn sociologie, plusieurs chercheurs réunis autour de Pierre Bourdieu ont produit des travaux dès les années 1970. On pense à Jacques Defrance (voir aussi ici et ), Christian Pociello. Il y en a d'autres. Mais pour les sociologues comme pour les historiens d'ailleurs, qu'un intellectuel aussi important que Norbert Elias s'intéresse au sport a été décisif. Publiant avec Eric Dunning un ouvrage dans les années 1980, traduit en France au début des années 1990 sous le titre Sport et civilisation. La violence maîtrisée (recension ici), son travail aura une influence considérable (plusieurs chapitres sont consacrés au football). "La connaissance du sport est la clé de la connaissance de la société"... Cette phrase du livre d'Elias et Dunning est passée depuis à la postérité. Il faudrait d'ailleurs faire un petit recensement de son utilisation dans les travaux des chercheurs aujourd'hui : le résultat serait sans doute surprenant. En anthropologie, à partir des années 1980, les travaux menés par Christian Bromberger (lui-même s'inspirant d'un Clifforfd Geertz s'intéressant... au combat de coqs à Bali en le considérant comme "un jeu profond") sur l'engouement populaire autour du football ont marqué aussi un tournant. Toutes ces recherches ont permis de légitimer l'objet football. On peut aujourd'hui questionner, remettre en cause ces travaux, c'est la logique même de la science, mais leurs recherches ont été fondamentales pour de nombreux étudiants, devenus chercheurs aujourd'hui, qui ne se seraient pas engagés dans l'étude du sport si certains prédécesseurs ne leur avaient pas ouvert la voie.

L'organisation de colloques, de congrès, de sociétés savantes, de cursus universitaires (autour des STAPS d'abord) sont autant d'indicateurs de l'institutionnalisation de ce champs d'études. Plusieurs autres signes récents montrent sa légitimation toujours plus grande :

- l'existence depuis plusieurs années d'un séminaire sur la performance sportive à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) autour de Patrick Mignon (il y en avait un deuxième auparavant, autour du spectacle sportif, mais il a disparu depuis deux ou trois ans) ;

- l'existence depuis 2005 d'un séminaire d'histoire du sport organisé par Patrick Clastres et Paul Dietschy au Centre d'histoire de Sciences-Po Paris ;

L'Ecole Normale supérieure, temple du savoir, a donc désormais son séminaire consacré au football. Il viendra un jour où un colloque sur le sport, peut-être un cycle de cours, qui sait, se tiendra au collège de France...

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