L'autre publicAlors que mon ouvrage est paru aux éditions EHESS le 25 novembre 2010, voici venu le temps des recensions dans les revues scientifiques. Voici en tous les cas la première à ma connaissance et elle est l'oeuvre de Julien Fuchs, maître de conférences à l'université de Bretagne occidentale (Brest) et spécialiste des mouvements de jeunesse, et prend place dans le dernier numéro de la revue Agora Débats Jeunesse (n°58, vol. 2, 2011, pp. 127-128). 


Je la reproduis ci-dessous. Il est aussi possible de télécharger toutes les recensions parues dans ce numéro, ici au format PDF : Comptes_rendus_Agora_58


Ludovic lestrelin, L’autre public des matchs de football. Sociologie des supporters à distance de l’Olympique de Marseille, Éditions de l’EHESS, Paris, 2010, 381 p., 26 €

couv_Agora58L’objet de recherche de Ludovic Lestrelin, dans ce livre issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2006, a le mérite de questionner un univers dont la médiatisation outrancière masque souvent les arcanes sociologiques, celui des suppor- ters du football. En s’intéressant plus précisément au monde des supporters « à distance », sortes de partisans extra-territoriaux des clubs, l’auteur entend décortiquer en profondeur le sens que prend, pour un Rouennais ou un Parisien par exemple (en tout cas pour un non Marseillais), l’engagement dans un groupe de supporters, en l’occurrence ceux de l’Olympique de Marseille, club emblématique du championnat de France de football. Le processus selon lequel des personnes s’approprient une équipe, qui ne repose pas nécessairement sur le seul sentiment d’une appartenance territoriale (comme le montre par exemple l’engouement des jeunes Européens pour le championnat anglais, réputé viril et spectaculaire), permet en effet une approche originale des mécanismes d’identification, de socialisation et de communautarisation à l’œuvre dans le spectacle sportif.

Le match de football, paroxysme de l’exaltation de l’appartenance territoriale comme l’a largement montré Christian Bromberger (qui signe d’ailleurs la préface du livre), se prête bien à une mise en scène : celle de la concurrence entre deux clubs, exacerbée lorsque ceux-ci sont proches géographiquement. Dans ce cadre, le football est bien une manière de « faire du territoire ». Ludovic Lestrelin montre ici qu’aujourd’hui (et depuis les années 1990), du fait de la croissance de la médiatisation du jeu, de l’essor d’Internet, mais aussi du marketing offensif et des politiques commerciales ambitieuses mis en place par les clubs en vue de se développer au niveau national et international (tournées d’exhibition, intégration dans les équipes de joueurs asiatiques ou américains pour s’ouvrir la porte de nouveaux marchés, etc.), l’identification à une équipe dépasse souvent le cadre géographique. En d’autres termes, on peut être « fier d’être Marseillais » sans pour autant être Marseillais. Dans ce cadre, le supportérisme prend davantage la forme d’une reconnaissance « culturelle » que d’une allégeance territoriale, source historique du supportérisme.

En mettant en place une méthodologie singulière mêlant étude de cas comparative de différentes sections de supporters (celles de Rouen, de Paris et de Saint-Quentin notamment), entretiens et observations directes, l’auteur révèle des trajectoires de fans, leurs motivations et l’écho de leur ferveur auprès de leurs proches. Il éclaire ainsi avec tact les dimensions imaginaires qui inclinent un supporter à s’engager corps et âme derrière une équipe pour se sentir appartenir à un groupe, exister. Sorte de « quête de reconnaissance », le supportérisme à distance apparaît ici comme le moyen de se créer une « identité d’élection », le réseau palliant le vide d’autres appartenances davantage « subies ». Parce qu’il implique du partage et des interactions, ce supportérisme participe en effet à la construction de communautés aux dimensions réinventées, de moins en moins inscrites physiquement dans un territoire, autour de clubs qui s’imposent en « étendards de ralliement », comme l’illustre l’intérêt, à travers le monde, des Écossais pour le Celtic de Glasgow ou celui des Portugais pour le Benfica de Lisbonne. Les supporters qu’étudie Ludovic Lestrelin, s’ils n’ont pas d’attache directe avec Marseille, se reconnaissent ainsi dans un club qui symbolise, non sans exubérance, un esprit populaire bouillonnant, empreint d’un vocabulaire et à l’accent débordants, antithèses du parisianisme, bref un style culturel.

Le mérite du livre est alors de montrer surtout que, loin de représenter un ensemble fraternel et unanime, le monde des supporters de football n’échappe pas aux conflits symboliques et territoriaux. Bien que partageant indéniablement des traits communs, les groupes de supporters à distance de l’Olympique de Marseille se singularisent par exemple du point de vue de leur rapport aux joueurs et aux dirigeants ou encore de leurs habitudes lors des matchs. Les tensions se raidissent encore davantage lorsqu’il est question de la comparaison entre sections marseillaises et non marseillaises de supporters : derrière le soutien à l’OM, la confrontation est de mise pour s’imposer dans le stade comme le groupe le plus visible. La légitimité des supporters est en jeu ici : revendiquée d’abord par les partisans locaux du club à la raison que l’ancrage territorial prime nécessairement sur toute autre forme d’appartenance, elle est bousculée au sein des groupes de supporters à distance dont l’identité « marseillaise » est ainsi niée.

Le mérite de l’auteur, enfin, n’est pas seulement d’investiguer une question jusqu’alors peu explorée en France dans les analyses du supportérisme. En illustrant, à travers le cas des supporters à distance, la complexification des liens entre territoires d’implantation des clubs et vie de leurs fans, l’ouvrage interroge avec intérêt la périphérie partisane du sport pour comprendre comment se construisent des réseaux sociaux transterritoriaux, enrichissant ainsi l’analyse des manières de se sentir membre d’un collectif, bref de la construction des liens sociaux lorsque celle-ci s’inscrit au-delà des espaces géographiques.

Julien Fuchs, maître de conférences, université de Bretagne occidentale