1ereCouvFootFeminin-DEF-NM_mLa coupe du monde de football féminin a débuté dimanche 26 juin. Cette compétition, existante depuis 1991, se déroule cette année en Allemagne, le pays double tenant du titre. Ces succès (auxquels il faut ajouter 5 titres européens et un titre mondial en catégorie U-19) ne doivent rien au hasard. L'Allemagne est un pays où le football féminin est très pratiqué (plus d'un million de femmes détiennent une licence), bien structuré (grâce entre autres choses à deux programmes lancés par la fédération allemande, "Football Féminin Junior" en 2004, "Football à l'école" plus récemment), connaît une certaine couverture médiatique (9 millions de téléspectateurs outre-Rhin pour la finale de 2007)... Un peu comme aux USA, où le soccer est particulièrement prisé par les jeunes filles. Ainsi, ces deux pays ont gagné deux coupes du monde (la Norvège ayant été titrée en 1995).

Pour sa part, l'équipe de France a bien débuté la compétition en remportant une courte victoire face au Nigéria. Les Françaises devront ensuite affronter le Canada (demain jeudi) puis... l'Allemagne (les résultats, ici). Bon début donc, dans un contexte par ailleurs plutôt favorable : l'Olympique Lyonnais a récemment remporté la coupe d'Europe des clubs. Pour autant, la France apparaît largement en retard sur un plan structurel. On pourra, à ce titre, lire l'interview de Sandrine Mathinet, entraîneuse de l'équipe de Juvisy en première division, parue dans Le Monde le 22 juin (lire aussi cette analyse parue sur le blog Contre-pied). Outre les perspectives dessinées, assez pessimistes, l'entretien s'achève sur un constat classique relatif à la représentation-perception des sportives, bien analysé par les travaux des sociologues ou historiens du sport : le fait que les femmes, investissant selon les mots de Norbert Elias un "fief de la masculinité" - le sport - ont, aujourd'hui comme hier, à composer avec une injonction paradoxale (un "double bind" pourraient dire certains, s'inspirant du célèbre travail de l'anthropologue britannique Grégory Bateson) : il leur faut sans cesse prouver leurs compétences sportives (car elles sont toujours soupçonnées de ne pas savoir vraiment jouer) tout en satisfaisant à certains canons esthétiques. En somme, il faut non seulement qu'elles soient performantes mais aussi jolies... Ainsi, le sport est un espace social où se construisent les différences des sexes. 

TeamUSA1922Ces représentations et discours sur les femmes sportives s'enracinent dans une histoire ancienne où les femmes sont confinées à l'intérieur, au domestique, au foyer. Lorsqu'elles commencent, dans les années 1920 notamment, à vouloir investir les sports modernes, en vogue depuis le début du XXème siècle dans les sociétés européennes, elles doivent affronter des réactions très violentes : pensées comme l'inverse des hommes (à qui l'on prête les qualités de fougue, de puissance, d'énergie), on estime que l'effort physique n'est pas fait pour elles. "Naturellement" douces, grâcieuses et faibles, le sport les enlaidirait et les rabaisserait... A celles qui osent résister à ces discours, on clame qu'elles sont une menace pour la vertu et la bonne tenue : elles poussent au vice les hommes (longtemps, leurs tenues sont très réglementées). Les débats sont enflammés au sein du CIO (une instance masculine) quand Alice Milliat réclame une plus grande ouverture des Jeux Olympiques aux femmes. Le refus catégorique (les écrits du baron Pierre de Coubertin sont édifiants) mènera à la création des éphémères Jeux mondiaux féminins en 1922 (en photo ci-contre, l'équipe des USA). 

Histoire ancienne donc, mais continuité, entre les époques, des représentations masculines à propos de la pratique sportive. On retrouve ainsi les mêmes thèmes dans les années 1980 dans diverses interviewes de célèbres sportives. Les papiers écrits par la presse sur Jeannie Longo sont particulièrement illustratifs : les questions posées sont souvent futiles, sans rapport avec le sport. La sportive est prise à la légère et la performance déconsidérée. Pointent aussi très souvent la dévalorisation et la déconsidération de l'identité sexuée de Jeannie Longo : elle n'est pas une "vraie femme".  La pratique sportive n'est donc pas si aisément accessible aux femmes, selon ce que l'on considère à une époque donnée comme "féminin" et "non féminin". Doit-on rappeler que certaines disciplines sportives ne se sont ouvertes aux femmes et jeunes filles que depuis quelques années ? (1989 pour le rugby). L'accès au sport se fait donc bien souvent au prix de stigmates, de dévalorisation.

Vous en doutez encore ? Voici quelques chiffres, datant certes du milieu des années 1990 mais qui montrent qu'hommes et femmes ne sont pas à égalité dans les sports :

Sur 100 sportifs de haut niveau en France, 37 sont des femmes ; sur 100 licenciés, 37 sont des femmes ; sur 102 présidents de fédérations, 2 sont des femmes ; sur 42 directeurs techniques nationaux, 3 sont des femmes ; sur 100 journalistes sportifs, 5 sont des femmes ; sur 100 footballeurs, 2 sont des femmes...

La mise à l'écart des femmes du monde du sport repose sur un accord partagé entre hommes et femmes sur la définition de la féminité, et non sur une exclusion violente... C'est bien plus insidueux. Chez les femmes, il existe aussi une intériorisation de la définition de la féminité, de ce qui serait leur "nature" et cela participe de l'acceptation d'un ordre social dans lequel les femmes sont dominées. 

Le sport constitue donc un excellent observatoire des pesanteurs et des changements (il y en a tout de même) qui affectent la construction et la représentation des genres dans nos sociétés. C'est sans doute inspiré de ce postulat que Xavier Breuil, docteur en histoire de l'université de Metz et chercheur au CEVIPOL à l'université libre de Bruxelles, s'est engagé dans des travaux de recherche prenant pour objet le football féminin. Sa thèse de doctorat, soutenue en 2007, est aujourd'hui transformée en un ouvrage édité par les éditions Nouveau monde et en vente depuis le 23 juin dans toutes les bonnes librairies au prix de 24 euros. Son titre : Histoire du football féminin en Europe (cf. illustration en haut de ce billet). Voici, ci-dessous, la présentation du livre, telle qu'elle apparaît sur la quatrième de couverture :

Si le football est d'abord un sport masculin, qui draine des sommes colossales et passionne des milliards d'amateurs, le football féminin occupe une place de plus en plus affirmée. Les femmes représentent près de 10 % des licenciés dans le monde. Et même si les championnat nationaux sont joués dans un certain anonymat, les compétitions internationales et les tournois olympiques rencontrent aujourd'hui un large public. Ce succès grandissant n'avait pourtant rien d'évident. La rencontre des femmes et du football a suscité la méfiance du monde sportif, avant d'être acceptée au sein des fédérations. Et les adeptes de ce sport collectif ont dû, à plusieurs reprises, remiser leurs chaussures à crampons ou organiser des matches clandestins pour pouvoir frapper dans le ballon. Comment est née cette nouvelle pratique en Europe ? Pourquoi ces footballeuses ont-elles dû affronter les tacles plus ou moins réguliers des milieux sportifs et de leurs dirigeants masculins ? Et de quelles manières ont-elles réussi à passer d'une marginalité forcée à un essor affirmé ? Au croisement de l'histoire du sport et de celle des femmes, cet ouvrage retrace l'évolution d'une discipline qui, des débuts timides de la Belle Epoque à la médiatisation du XXIe siècle, donne une nouvelle dimension à la pratique du ballon rond. 

Bonne lecture !

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