854008_edf98L'affaire fait grand bruit... Emotion nationale et emballement médiatique... Instauration de quotas dans le football français ? Racialisation de la question footballistique ? Dérive d'un problème technique vers du racisme ? Racisme ou maladresse ? "Problème" des binationaux ? Beaucoup de choses ont été dites et écrites depuis la révélation, la semaine dernière par Médiapart, du verbatim d'une réunion de la direction technique nationale, instance de la Fédération française de football en charge de la politique sportive, à laquelle participait le sélectionneur Laurent Blanc. C'est le football français dans son ensemble qui se retrouve pris une nouvelle fois dans l'oeil du cyclone. Un football qui semble chercher son identité après la débâcle sud-africaine de 2010. Qu'il semble loin le temps de l'équipe victorieuse de 98, celle qui a été pensée comme "Black Blanc Beur" ! Voilà même que ses illustres représentants se déchirent par médias interposés (lire ici) : Dugarry et Deschamps déclarent leur soutien à Blanc et ce dernier dénonce des "amalgames" quand Vieira ou Thuram affirment la gravité de la chose et demandent des sanctions, etc. Alors, règlements de vieux comptes également ? N'oublions pas que se jouent prochainement des élections au sein de cette fédération qui, comme toute organisation, est traversée de clivages, tensions, rapports de force, d'autant plus après ces dernières années calamiteuses...

On rappellera par ailleurs que les histoires de quotas dans le sport et notamment dans le football ne datent pas d'hier. Mais il y a peut-être une chose à ajouter à ce flot de discours (parfois faux, sommaire, rapide, surchargé de sens) et qui n'a pas vraiment été évoquée, du moins à ma connaissance : c'est que le sport est le royaume de la méritocratie et de l'égalité. Du moins est-il censé l'être. Cette affaire ébranle donc des certitudes, dans un pays fortement attaché à ces deux principes (ce que rappelle à juste titre Caroline Fourest dans l'émission de France Culture présentée ci-dessous) et alors que le football est pensé comme représentant un moyen (très relatif en vérité) d'ascension sociale pour les enfants issus de milieux populaires et de l'immigration. Ce sport peut aussi être un moyen d'expérimenter le rapport à l'autre : celui qui vient d'un autre milieu social, qui a d'autres origines géographiques, etc. Ce rapport peut être problématique (des matchs de tous niveaux sont marqués par des violences diverses). Mais étant personnellement ancien pratiquant de ce sport pendant de longues années, venant d'une famille de la classe moyenne (mère employée, père d'abord employé puis petit cadre), résidant dans une commune résidentielle tranquille et plutôt privilégiée des environs proches de Rouen, je peux tout de même aisément affirmer que jamais je n'aurais eu pour copains des Mokhtar, Mohamed, Khalid, Younès, Ghislain, Idriss, Mamadou, Amar (et j'en oublie) si je n'avais pas joué au foot, notamment dans les équipes de jeunes d'un club professionnel (à l'époque), en centre de préformation puis en sports-études. Car c'est là (normalement) que disparaissent toutes considérations d'origines sociales, ethniques, etc. Le petit club dans lequel je jouais avant de rejoindre le FC Rouen ressemblait en tout point à son environnement social, économique, culturel : les enfants que je cotoyais étaient ceux qui habitaient là. Le FC Rouen était différent. Il rassemblait des jeunes venus d'horizons (sociaux, culturels, géographiques) plus variés puisque dans les équipes de jeunes d'un club professionnel, ce sont les meilleurs qui sont recrutés, qui sont alignés le week-end et qui sont conservés à la fin de chaque saison, point.  Tout dépend après de la philosophie du club, de sa politique de formation et donc de sa définition du "bon joueur" et de ce qu'il attend en termes de performance sportive (gagner tous les matchs, transmettre des principes de jeu, etc.). Mais l'idée d'instaurer des formes de discrimination (quelles qu'elles soient) est évidemment condamnable. Elle est aussi (et surtout ?) ridicule.

Cette idée semble avoir été lancée d'abord comme un moyen de réguler la question des joueurs bi-nationaux, une question réelle aujourd'hui pour des techniciens sportifs (pour qui le départ d'un joueur vers d'autres cieux sportifs est une forme de "non retour sur investissement" : former des joueurs qui joueront pour d'autres).  Dans un contexte sportif qui est celui d'un marché mondial des joueurs, pour les clubs et désormais pour les sélections nationales, où la mobilité professionnelle est devenue la règle d'or, alors même que certains joueurs sont effectivement sollicités pour faire une carrière internationale dans le pays d'origine de leurs parents ou grands-parents (avec tout ce qu'implique ce changement de statut, en termes financiers mais aussi d'honneurs sportifs - que l'on pense à la simple perspective de jouer la coupe du monde pour un joueur pro), la DTN voudrait donc lancer une injonction à la loyauté et éviter ce que ses dirigeants vivent apparemment comme autant de trahisons (c'est le thème de la dénonciation de la logique du "mercenaire" qui est en fait ici sous-jacente, donc l'idée d'un manque d'attachement au maillot et de la recherche du profit qui caractériseraient aujourd'hui des joueurs de plus en plus enclins à jouer leur carte personnelle). Souvenons-nous pourtant des appels du pied du staff français en direction d'Higuain (un joueur né en France parce que son père a joué à Brest mais ayant grandi en Argentine, une trajectoire qui n'est pas sans rappeler celle de David Trezeguet, né à Rouen...). De là découle une association d'idées douteuse puisqu'après avoir évoqué les joueurs issus de l'immigration, notamment ceux venus d'Afrique, suspectés d'être des "déserteurs" en puissance, les membres de la DTN en viennent à émettre le souhait de former des joueurs autrement, pour qu'ils soient plus techniques notamment. Là encore c'est une vraie question pour un football français qui, cherchant à renouer avec ses heures de gloire passées, entend s'inspirer du jeu espagnol (barcelonnais en particulier) qui fait aujourd'hui référence et envie pour son palmarès.  Et bien que les dirigeants du football français le fassent ! Mais peu importe le profil et les caractéristiques des joueurs : on peut être grand, blond, maigre et très adroit techniquement (Waddle, Crouch) ; on peut être grand, costaud, puissant, noir et très habile balle au pied (Drogba) ; on peut être très fort tout en étant tout petit et blanc (Maradona, Giresse, Rui Barros) ou bien tout petit et noir (Tigana, Abedi Pelé, Bakary Koné...), etc. Les deux questions apparaissent légitimes. Elles appellent sans doute des solutions différenciées. Qu'elles soient associées dans les esprits dénote une certaine confusion dans le cheminement intellectuel. Attention, toutefois, à ne pas surcharger de sens les propos tenus ce jour-là...

Néanmoins, cette affaire pose de nombreuses questions. J'ai ainsi retenu deux interventions de chercheurs sur le sujet qui pourront aider à y voir plus clair.

logo_france_cultureLa première concerne une historienne. Il s'agit de Marion Fontaine, invitée des Matins de France Culture aujourd'hui-même lundi 9 mai. L'émission était en effet consacrée à la question des quotas dans le football. Marion Fontaine est maître de conférences à l'université d'Avignon. Elle a publié sa thèse récemment (fin 2010) aux éditions Les Indes Savantes. Ce très bon livre est intitulé Le Racing club de Lens et les "Gueules Noires". Essai d'histoire sociale et j'en avais fait un bref compte-rendu ici. Aux côtés de Marion Fontaine, Xavier de la Porte, Marwan Mohammed, mais aussi Alain Giresse (sans oublier Caroline Fourest pour son intéressante chronique). Il est possible de réécouter intégralement l'émission en se rendant sur le site Internet : cliquez ici. Une partie du débat est aussi accessible en vidéo, en allant directement sur le site de Dailymotion mais aussi tout simplement en restant sur ce blog... Voir ci-dessous :

 

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La seconde intervention est le fait de deux éminents chercheurs : Gérard Noiriel, historien, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales et Stéphane Beaud, sociologue à l'Ecole normale supérieure. Le premier est spécialiste des mondes ouvriers et de l'immigration. Il est, entre autres publications, l'auteur de l'ouvrage Le Creuset français. Histoire de l'immigration XIXe-XXe siècle au Seuil. Le second vient de publier un ouvrage (Traîtres à la nation ?...) sur la grève des joueurs de l'équipe de France en Afrique du Sud chez La Découverte, dont j'ai fait mention ici. Ces deux chercheurs ont signé une tribune dans le quotidien Libération parue le 6 mai. Je la reproduis ci-dessous. 

Race, classe, football: ne pas hurler avec la meute

Par GÉRARD NOIRIEL historien, EHESS, STÉPHANE BEAUD Sociologue, Ecole normale supérieure, auteur de "Traîtres à la nation" (La Découverte)

 

Depuis la grève des Bleus en Afrique du Sud, le football d’élite est devenu un objet pour sociologues, et même l’objet d’une vive controverse. Samedi dernier, à rebours des analyses d’Eric Fassin et Pap Ndaye, le sociologue Stéphane Beaud refusait de taxer de «racistes» les propos des dirigeants de la FFF. Il persiste dans ce texte, cosigné avec l’historien de l’immigration Gérard Noiriel : la discrimination serait moins raciale que sociale. Eric Fassin répondra à cet article la semaine prochaine, dans nos colonnes.

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Une nouvelle fois le football français est l’objet d’un «scandale» déclenché cette fois non par la grève des Bleus mais par les révélations de Mediapart sur le projet de la DTN (direction technique nationale) d’imposer des «quotas» de binationaux dans le recrutement de jeunes joueurs (13 ans) dans ses propres centres de formation. Dans un premier temps, les intéressés - le sélectionneur (Laurent Blanc) et le DTN (François Blaquart) - nient en bloc. Quand la publication le lendemain du verbatim de la réunion par Mediapart apporte la preuve des allégations du premier article, la machine médiatique s’emballe : gros titres de la presse écrite, première place dans les JT, etc. Face à ces révélations, la ministre des Sports ne tarde pas à suspendre le DTN. Laurent Blanc, jusqu’alors épargné, est mis en cause : suspecté de «racisme», il se voit contraint de s’excuser («si, pour ce qui me concerne, j’ai heurté certaines sensibilités, je m’en excuse»). Les militants de la «cause noire» en France montent ensuite au créneau, réclamant la tête de tous les participants à cette réunion de travail. Dans cette nouvelle affaire, c’est la direction du football français qui est éclaboussée, la DTN apparaissant comme le siège d’un racisme institutionnel.

Il va sans dire (mais par les temps qui courent il n’est pas inutile d’enfoncer le clou) que nos propos n’ont nullement pour but de justifier la DTN. D’une part, ce projet de quotas dans les centres de formation est, sur le plan du droit, clairement discriminatoire. D’autre part, le langage employé par les protagonistes de cette réunion interne de travail reflète, par moments, une réelle défiance à l’égard des joueurs issus de l’immigration post-coloniale.

Une grille de lecture passe-partout

Mais nous pensons que le rôle des sociologues n’est pas d’instruire des procès en hurlant avec la meute. Il leur revient de clarifier les problèmes en prenant appui sur les recherches empiriques qu’ils ont eux-mêmes développées sur les sujets dont ils parlent. Le traitement médiatique de cette affaire, dans sa recherche effrénée du scoop («foot français : les dirigeants veulent moins de Noirs et d’Arabes», titre Mediapart dans son article qui lance l’affaire) et du scandale qui fait vendre, nous paraît extrêmement malsain. En dénonçant le «racisme» des dirigeants de la DTN, les journalistes et les intellectuels critiques qui leur ont emboîté le pas, raisonnent comme si on pouvait mettre sur le même plan les blagues racistes (filmées) d’Hortefeux, la légitimation publique de la discrimination raciale par Zemmour et les propos de Laurent Blanc sur les qualités physiques spontanément attribuées aux Noirs dans le milieu du foot (tenus lors d’une réunion interne de travail, dans une«conversation à bâtons rompus» comme il dit).

En utilisant le même mot pour dénoncer des propos et des postures aussi hétérogènes, on court le risque de banaliser le racisme et d’aboutir finalement à un résultat en tout point opposé au but que prétendent poursuivre ceux qui se posent en porte-parole autoproclamés de la cause des Noirs. Cette grille de lecture passe-partout leur permet de se donner le beau rôle, tout en faisant l’économie des enquêtes sérieuses qui sont nécessaires si l’on veut comprendre et expliquer les problèmes actuels de la société française. Les entrepreneurs de morale alimentent ainsi un climat de suspicion qui ruine aujourd’hui les relations internes au milieu de la recherche. Discréditer les analyses qui visent à comprendre les comportements des acteurs sociaux en les présentant comme des formes de complicité avec «l’ennemi» revient à invalider la démarche propre aux sciences sociales.

Pour toutes ces raisons, nous refusons pour notre part de cautionner la polémique malsaine et d’un niveau intellectuel affligeant, visant à traquer les traces de «racisme» chez les protagonistes de cette affaire pour les jeter en pâture à l’opinion publique («Laurent Blanc est-il "raciste" ?», reprennent en chœur les gazettes). Si l’on veut comprendre les véritables enjeux de cette affaire, il faut la resituer dans son contexte sportif et social et mettre en lumière les contraintes qui pèsent aujourd’hui sur une institution comme la DTN au sein de la Fédération française de football.

En premier lieu, nous commencerons par rappeler que le football est sans doute aujourd’hui la pratique sociale qui contribue le plus à favoriser le «vivre ensemble» entre les jeunes des quartiers populaires, quelle que soit leur origine. Et ce n’est pas rien en ces temps de ségrégation urbaine et sociale croissante. C’est cette immersion du football dans les milieux populaires qui explique, fondamentalement, les contradictions dans lesquelles se débattent ceux qui le représentent au plus haut niveau, contradictions que les institutions d’élite auxquelles appartiennent (ou dont sont issus) la plupart des intellectuels critiques qui se posent aujourd’hui en juges ne risquent pas de rencontrer.

La réunion de la DTN qui est au cœur de la polémique actuelle a permis de mettre en lumière deux grands problèmes. Le premier est d’ordre institutionnel (1). On ne peut rien comprendre à cette affaire si l’on oublie que le décret de la Fifa adopté en 2009 - supprimant la barrière de l’âge qui imposait à un joueur binational d’opter pour l’équipe nationale de son choix (la France ou le pays d’origine de ses parents) avant ses 21 ans - a modifié la donne en profondeur. Il a conduit les recruteurs des équipes nationales des pays du Sud (Algérie, Maroc, Sénégal, Côte-d’Ivoire, etc.) à démarcher activement les jeunes joueurs français pour les convaincre, avec force arguments, de jouer pour le pays de «leurs parents» (ce qu’ils vont appeler ensuite, une fois leur choix fait, le pays de «leur cœur»).

Zidane en équipe d’Algérie ?

L’équipe de France qui vivait sur son acquis et son prestige (championne du monde 1998) a ainsi perdu ces dernières années, face à ses concurrents devenus agressifs sur ce «marché», beaucoup de joueurs formés en son sein. Ceux qui affirment que ces départs des binationaux vers les équipes du Sud ne concernent que les «moins bons» (ceux qui n’ont aucune chance d’être sélectionnés en équipe de France A), se trompent. Des joueurs comme Chamakh, Belhanda, El-Arabi (Maroc) ou comme Moussa Sow (Sénégal, meilleur buteur du championnat français) avaient tout à fait la dimension de futurs Bleus. Mais ils ont échappé à l’équipe de France A du fait, d’une part, de l’activisme de recruteurs bons connaisseurs du marché français (c’est le cas d’Eric Gerets, sélectionneur du Maroc, ancien entraîneur de l’OM) et, d’autre part, d’une forme d’attentisme des autorités de la DTN. Pour prendre un exemple historique (rêve pour les uns, cauchemar pour les autres), il n’est pas absurde de penser qu’un Zidane, fils d’immigrés algériens, s’il était né quinze ans plus tard (1987 au lieu de 1972), aurait pu opter pour l’équipe d’Algérie (il n’a connu sa première sélection chez les Bleus qu’à l’âge de 22 ans) si un tel contexte institutionnel avait existé à l’époque.

Blacks ou ouvriers ?

Ajoutons que les clubs professionnels privés sont aussi concernés par cette question des binationaux : avoir dans son équipe un joueur international accroît la valeur marchande de ce dernier, donc l’actif patrimonial du club. L’équipe de France est pour l’instant plus cotée sur le marché que les équipes africaines. Ainsi quand de tels joueurs optent pour l’équipe nationale de leur pays d’origine, ce choix dessert l’intérêt financier de ces nouveaux centres de profit que sont les clubs pros. Comme on le voit la question des binationaux n’est pas anecdotique. La mission fixée à la DTN est de préparer une nouvelle équipe de France qui nous fasse rêver comme la «dream team» de 98. Bien sûr, les dirigeants des équipes nationales des pays d’où sont originaires un certain nombre de joueurs talentueux formés dans les clubs français utilisent tous les moyens dont ils disposent pour tenter, eux aussi, de réunir les joueurs les plus performants. Nous sommes donc ici en présence d’une contradiction flagrante entre des intérêts nationaux divergents avec, à l’arrière-plan, des enjeux économiques et politiques immenses (quand on sait l’importance prise par le football dans la fierté nationale d’un peuple). Cela ne justifie certes pas le projet de quotas mais éclaire fortement le contexte dans lequel il a pu surgir. Bref il n’y avait rien de scandaleux à ce que la DTN se saisisse de cette affaire d’importance pour le football français que constitue la fuite des binationaux vers les équipes de leurs pays d’origine.

Le deuxième problème qu’a mis en lumière cette affaire concerne le nouveau vocabulaire qui tend aujourd’hui à s’imposer au sein du football français. Lors de cette fameuse réunion de la DTN, le mot «Black» est revenu à plusieurs reprises dans la bouche des protagonistes. Avant de dénoncer son usage, il faut commencer par tenter de comprendre ce qu’il signifie dans le langage indigène actuel des «footeux». Le football étant le sport de prédilection des classes populaires, depuis la Seconde Guerre mondiale il a toujours été massivement alimenté par les enfants d’immigrés. Ce qui s’est produit avec les Italiens, les Polonais, les Algériens se poursuit aujourd’hui avec les enfants des pays d’Afrique subsaharienne nés ou venus en France dans les années 1980-1990.

Le mot «Black» s’est progressivement imposé dans le football comme un terme générique pour désigner les joueurs issus de cette dernière vague d’immigration. Il renvoie moins à une catégorie raciale qu’à une catégorie sociale. La plupart des joueurs d’origine africaine qui se sont imposés au plus haut niveau ont en effet grandi dans les cités de la région parisienne (60 % des élèves des centres de formation en seraient issus), au sein de familles d’ouvriers (les pères de Diarra, Sagna, Diaby le sont). Ils ont connu la «culture de cité» qui s’est imposée dans la banlieue paupérisée et politiquement déstructurée des années 1990-2000. Cette histoire sociale particulière explique non seulement l’extraordinaire énergie que ces jeunes déploient pour s’en sortir par le sport, mais aussi, pour ceux qui sont les plus inscrits dans la culture de cité, certains traits de leur comportement qui contreviennent aux exigences du haut niveau (difficultés à respecter un certain nombre de normes : sociales, sportives, diététiques).

Une façon de dire «déviants»

Il est certain que les cadres de la FFF, dont beaucoup sont issus des précédentes générations de la classe ouvrière (cf. Laurent Blanc, Aimé Jacquet, etc.), ont parfois du mal à comprendre les attitudes de ces jeunes. Ce qui explique (mais n’excuse pas) les connotations péjoratives prises par le mot «Black». On peut penser que c’est cette acception du terme que Laurent Blanc a en tête lorsqu’il s’exprime dans cette réunion de la DTN en novembre 2010 dont le verbatim a été produit par Mediapart. En bref, son expérience de coach et ses discussions avec les éducateurs le conduisent à parler des «Blacks» pour désigner le groupe «déviant» des jeunes qu’il faut particulièrement surveiller et encadrer, non pas du fait de leur couleur de peau, mais de leurs caractéristiques sociales et de leur comportement modal dans la vie d’une équipe.

L’utilisation d’un mot emprunté au vocabulaire racial pour désigner ces jeunes est très critiquable d’un point de vue civique. Mais elle ne fait qu’illustrer le processus que nous avons décrit dans nos travaux sur l’ethnicisation/racialisation du discours social en France depuis les années 1980. Faut-il préciser que les responsables de la DTN n’ont pas eux-mêmes inventé ce vocabulaire ? Ce sont les politiciens, les journalistes, les intellectuels, bref les professionnels de la parole publique qui ont fabriqué, à partir des années 1980, par le biais des polémiques qui les ont opposés sur l’immigration, le lexique qui enferme les individus dans une identité ethnique ou raciale réifiée en occultant constamment leur identité sociale.

 

Un chapitre entier du livre de Stéphane Beaud, Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, est consacré à cette question.