crsdiaporamaNous sommes aujourd'hui à une semaine de la rencontre (abusivement nommée "classico" par les journalistes) opposant le Paris-Saint-Germain et l'Olympique de Marseille. Et l'on ne sait toujours pas si les supporters marseillais pourront assister à la rencontre depuis la tribune "visiteurs" du Parc-des-Princes.

Petit rappel des faits.
- le 7 octobre, la Commission des Compétitions (COC) de la LFP interdit de déplacement les supporters pour les rencontres PSG-OM, le 7 novembre et OM-PSG, à la mi-mars. Motif invoqué : "raisons de sécurité". Le Ministère de l'Intérieur donne sa bénédiction. La décision provoque un "tollé" à Marseille : une nouvelle affaire éclate mettant aux prises l'éternelle triade LFP-OM-PSG...
- le 26 octobre, la Commission d'appel de la LFP, saisie par les dirigeants marseillais, infirme la décision de la COC.
- le 28 octobre, le Tribunal administratif de Marseille, saisi en référé par les neuf associations de supporters de l'OM, suspend la décision originelle de la LFP. Représentés par leur avocat Maître Grimaldi, les supporters marseillais clament victoire et la reconnaissance de leur droit. La LFP doit verser, de plus, 3 000 € (en guise de préjudice) aux neuf associations marseillaises.
- le 29 octobre, une réunion "de toutes les parties" (dixit les journalistes, mais cette expression omet de dire que les supporters - notamment marseillais - ne sont pas conviés à ladite réunion) est organisée au siège de la LPF. Aucune décision n'est prise. L'incertitude demeure : l'OM aura-t-il ses 2 000 places ? 1 500 ? Aucune ?

Cette "affaire" inspire trois réactions.

1. Une certaine incompréhension face au jeu de la LFP, d'abord. Que se cache-t-il derrière ces fameuses "raisons de sécurité" invoqués par la COC et le Ministère de l'Intérieur ?
Depuis le début des années 1990, une nouvelle politique d'accueil dans les stades a été instaurée (la France suivant des recommandations venant notamment du Conseil de l'Europe). Cette politique s'est traduite par : - une réduction du nombre de billets disponibles pour les supporters en déplacement ; - la mise en place de systèmes informatisés de contrôle et de suivi des achats de billets ; - la supervision des billets alloués aux associations de supporters ; - la sectorisation des tribunes (instituant un parcage "visiteurs" séparé du reste de l'enceinte). Les règlements de la LFP prévoient que 5 % de la capacité totale du stade doivent être attribués à l'équipe visiteuse pour servir les supporters. en déplacement. Ces 5 % trouvent une exception pour trois stades français dont la capacité excède 40 000 places : dans les cas du RC Lens, du PSG et de l'OM, le quota de places est fixé à 2 000 billets.
La distribution de la billetterie suit ensuite deux cas de figure : soit le club recevant vend les billets au club visiteur qui se charge ensuite de les redistribuer aux différents groupes de supporters ; soit le club recevant ouvre ses guichets et autorise l'achat de places le jour de la rencontre (ou dans la semaine précédente). C'est la première option qui est de loin la plus utilisée, pour des raisons de sécurité. Pourquoi ? Parce que l'on favorise ainsi les groupes organisés et reconnus par les clubs au détriment des supporters isolés et éventuellement non désirés ; parce que l'on peut ainsi avoir une connaissance des supporters en déplacement, voire obtenir un listing des membres des groupes amenés à voyager.
Ce système est aujourd'hui éprouvé. Et l'OM comme ses associations de supporters ont aujourd'hui une grande expérience de l'organisation de déplacements massifs de partisans. Les associations marseillaises sont très organisées et ont un véritable savoir-faire en la matière. En outre, il n'y a pas eu de problèmes ces dernières années qui justifieraient aujourd'hui une interdiction de déplacements : le lynchage de Yann Lorence a certes eu lieu lors du dernier PSG-OM, mais il n'a aucun lien avec le déplacement des supporters visiteurs. Peut-être est-ce alors les très violents affrontements en marge du dernier OM-PSG qui ont motivé la décision de la LFP ? Dans ce cas, devra-t-on rappeler que les instances sportives avaient une lourde part de responsabilité dans les "émeutes" ayant eu lieu dans la ville marseillaise ?

2. On en vient ainsi à la deuxième remarque : on a ici un bel exemple du rôle joué par les instances dirigeantes dans la construction de tensions autour d'une rencontre (qui, de surcroît, n'en avait pas besoin). Pourquoi donc attiser les passions avec une décision qui ne semble pas justifiée aux yeux des supporters ? Pourquoi donc générer de la sorte des sentiments d'injustice et d'arbitraire ? En outre, les limites et effets pervers de ces interdictions de déplacement des supporters sont fort bien connus. En Italie par exemple, l'Observatoire national sur les manifestations sportives (lien ici), rattaché au Ministère de l'Intérieur, a pris régulièrement de telles mesures depuis deux ou trois ans (dans un contexte de violences et tensions qui n'a absolument rien à voir avec la situation française). Avec un résultat habituel : la hausse des problèmes d'ordre public et la multiplication des incidents sur les trajets, notamment sur les aires d'autoroute puisque certains supporters, les plus mal intentionnés notamment, en profitent pour faire de petits convois. Il devient dès lors très difficile de suivre ces supporters très mobiles et de les "accueillir" dans la ville avant la rencontre... La décision de la LFP néglige, par ailleurs, une particularité forte du supportérisme autour de l'OM : l'importante dispersion géographique des partisans marseillais (je les appelle les "supporters à distance"). De nombreux supporters marseillais présents dans les stades lors des matchs joués à l'extérieur viennent en effet d'horizons géographiques très variés et beaucoup sont membres de "sections" rattachées aux associations locales (les neuf groupes situés à Marseille). Or ce sont ces associations locales qui jouent un rôle important de régulation des déplacements des sections et des supporters à distance.

3. Enfin, déjà abordée dans ce billet en avril 2010, la question du droit se voit une nouvelle fois posée dans l'univers du football et des tribunes, si bien que l'on peut voir dans cette affaire une nouvelle illustration de ce que j'appellerais la "judiciarisation du supportérisme". L'avocat des neuf groupes de supporters marseillais n'a-t-il pas estimé que "la LFP ne prend pas de décision en droit" ? Le Tribunal administratif de Marseille a par ailleurs émis un "doute sérieux sur la légalité de la décision". Le recours en référé des supporters marseillais fait écho à d'autres actions judiciaires, entreprises notamment par les supporters du PSG il y a quelques mois : Supras et Authentiks, deux associations dissoutes par décret le 29 avril 2010, ont ainsi saisi le Conseil d'Etat pour contester ces décisions. Le rapporteur public avait même estimé que les accusations et les griefs ne tenaient pas et avait recommandé de censurer les décrets... avis que le Conseil d'Etat n'a pas suivi. Pour autant, cette histoire ne devrait pas en rester là puisque c'est maintenant la Cour européenne des droits de l'homme qui sera peut-être amenée à statuer... Quid, par ailleurs, de la légalité des interdictions de stade administratives qui sont fondées sur la potentialité (et non sur l'accomplissement effectif d'actes délictueux)... Je ne donne pas cher de ce dispositif si une action judiciaire était engagée... Bref, la question du droit est aujourd'hui posée : et c'est fort intéressant à suivre et à étudier.

Au-delà de ces trois constats, l'affaire met en évidence combien la concertation et le dialogue sont des éléments importants, ici négligés, mais mis en avant dans le "livre vert du supportérisme"...