champs_elysees_1998Où l'on se sert du football pour dire quelque chose sur la société...

La "polémique" et les nombreux débats suscités par les piètres prestations de l'Equipe de France et par ses déboires en dehors des pelouses méritent sans aucun doute d'être analysés. Pourquoi donc un tel déversement de colère et de commentaires ? Pour faire un tel travail, il est préférable de garder un sens de la mesure et une certaine distance, chose délicate tant le football est un objet qui suscite généralement les passions. Il n'en reste pas moins qu'il est possible de le faire. Cela devrait servir à résister aux discours "alarmistes" ou tout simplement scandaleux (l'Equipe de France comme symbole de la France des racailles, de la banlieue, de l'immigration...) qui ont fleuri ces derniers jours.

Que nous dit cet épisode de l'histoire de l'Equipe de France ? D'abord, il confirme que le football est l'un des rares espaces d'expertise populaire : chacun a son mot à dire parce que chacun se sent les compétences pour le faire (qui en ferait autant pour une défaite de l'équipe de France de hockey-sur-glace, par exemple ?). Ce sport est même devenu un espace d'expression très investi, qui dépasse aujourd'hui largement la sphère des amateurs de football (nous y reviendrons). D'ailleurs certains s'en agacent (en football comme ailleurs, l'initié déplore, si ce n'est déteste, les discours tenus par ceux qu'il considère être des profanes ou des béotiens).

Ensuite, la première lecture, et sans doute la seule qui vaille pour expliquer l'échec des Bleus, est purement sportive. La déroute est multiple et le fruit d'un processus qui s'étale sur plusieurs années : pas de fonds de jeu, des errements tactiques et erreurs de coaching  sans aucun doute une mauvaise gestion humaine de l'équipe, un manque d'autorité (et de légitimité ?) de l'entraîneur, une forme (des joueurs) peu évidente, un manque de leadership, etc. Autant d'éléments qui, se cumulant, ont conduit à la défaite et aux tensions entre joueurs, mais aussi entre staff, dirigeants et joueurs, etc. Les amateurs de football qui peuvent regarder l'équipe nationale avec un oeil distant (le vrai passionné aime surtout le football de clubs) souscriront à cette lecture. Et ils auront raison : les principales clés d'explication de la défaite tiennent à des dimensions sportives.

Sauf que le football des équipes nationales est une affaire qui dépasse le cercle des "amateurs à temps plein" et qui concerne bon  nombre de personnes qui ne s'intéressent pas spécialement au football en temps ordinaire. De plus, on le sait, le sport est un instrument dont se servent les politiques. Un petit rappel en images sur le site de l'INA : ici.

Dit autrement, la Coupe du monde est un événement qui dépasse la sphère sportive, qui la déborde. Et cela nous dit une chose essentielle : le sport est sorti du sport et tend à coloniser l'espace public (dans un article paru sur La Vie des Idées, Marion Fontaine parle de "sportification de l'espace public").

Oui, le football (et le sport, plus largement) est devenu l'affaire de tous. En France, la victoire lors de la Coupe du monde de 1998 y a été pour quelque chose, bien évidemment (et la victoire en 2000 dans le Championnat d'Europe des Nations a conforté le processus). Le spectacle sportif ayant acquis une importance sociale et culturelle, il est le lieu de projections puissantes. C'est l'un des enseignements principaux de cette actualité. Le spectacle du football a toujours eu à voir avec la construction d'identités collectives. Mais cette contribution a pris aujourd'hui une énorme importance et chaque événement sportif est devenu une sorte de mise à l'épreuve de ces identités collectives : dès lors, l'échec des Bleus à la Coupe du monde est ainsi vécu et interprété, entre autres choses, comme le symbole d'une perte de valeurs (cf. le sondage paru dans Le Monde aujourd'hui).  Alors pourquoi ? La sociologie du sport l'explique clairement. C'est en raison de sa capacité à incarner des processus et des appartenances, à un moment où justement celles-ci sont de moins en moins visibles et lisibles ailleurs que dans les enceintes sportives. Le football offre ainsi une occasion de goûter au sentiment d'appartenance nationale (par exemple). Mais hors du sport, y a-t-il encore des temps et des espaces d'incarnation de ce type d'identité collective ?

Le sport permet à la fois de reconsolider certaines appartenances et d'exprimer une manière de vivre-ensemble. Dans les tribunes d'un stade de football ou devant leur poste de télévision, les hommes ne font pas autre chose que de célébrer et d'adorer la vie collective, pour paraphraser Durkheim. Ils célèbrent, en somme, la vie en société. En 1998, la France a fêté son équipe et on a alors parlé de la "France Black, Blanc, Beur". Les Français avaient trouvé là l'image d'une certaine cohésion (à un moment d'embellie économique de surcroît), une sorte d'identité rêvée. Or, du point de vue du vivre-ensemble, la Coupe du monde de 2010 est un échec total : des joueurs qui ne s'entendent pas, des conflits entre le staff et les joueurs, on l'a dit. On était bien loin de l'image du groupe soudé et solidaire. La dimension collective de ce sport s'est trouvée plus que mise à mal : niée, voire effacée. Aucun projet commun mais plutôt une lutte des égos et des individualités, injure faite au sélectionneur qui devient une injure faite au "maillot" (et donc à la Nation), etc.  Ici, le sport, qui est censé être une contre-société vertueuse, ne se pose donc plus comme temps et espace de résolution des dilemmes et des problématiques du quotidien et qui touchent au vivre-ensemble : crise du lien social, individualisme, intégration, etc. Les difficultés de l'Equipe de France montrent de manière éclatante que cette contre-société ne marche pas, elle ne fonctionne pas plus et mieux que le monde. Les choses y sont tout aussi compliquées. Et, de plus, on ne comprend pas tout, des choses nous échappent là aussi.

Du coup, l'Equipe de France est vue comme un miroir. Un miroir de ce qui fait problème en France. Et ce miroir renvoie une image qui dépend de celui qui le tend et qui y regarde. Il y a donc des explications fort diverses qui reflètent la diversité des positionnements. Conformément à leurs inclinaisons politiques et idéologiques, à leur vision du monde, certains vont donc jusqu'à estimer que le fiasco sportif renvoie à la question ethnique et religieuse. Cette thèse est absurde, et plus encore, scandaleuse et dangereuse. Elle est fondée sur l'assignation aux individus d'une (seule) identité (sociale et religieuse : banlieue et islam) et en fait l'explication principale de leurs comportements. C'est simpliste : les gens ne se voient pas sous un seul angle (et cela vaut aussi pour les footballeurs) et cette thèse revient à nier leur pluralité. Mais c'est aussi une violence symbolique très forte puisqu'on renvoie les individus à leurs origines. Or, cela ne repose sur aucun fondement : en Equipe de France, qui sont ceux qui viennent de "banlieues" ? Il y en a très peu. Qui sont ceux qui se définissent comme musulmans ? Très peu, là encore. Ce discours est donc insupportable et n'est qu'une réactualisation, dans une version raciale, du fameux "classes populaires, classes dangereuses" d'antan.

Ce qui est remarquable avec cet "épisode" de la saga des Bleus, c'est de montrer combien le football permet de libérer la parole. Et de fait, on entend tout et n'importe quoi. Depuis quelques semaines, c'est une sorte de cacophonie généralisée à laquelle prennent part les commentateurs de toutes sortes, et jusqu'aux hommes politiques qui se sentent tenus d'exprimer leur point de vue croyant ainsi satisfaire l'opinion. Le Mondial 2010, tel qu'il est vécu en France, c'est l'échec d'une quête d'identité collective et de règles de vie commune. Dans une certaine mesure, cela devait être la réconciliation (temporaire et relative) avec la société, c'est tout le contraire : cette année, l'équipe de France a été le prolongement du conflit permanent. Voilà une bonne raison, donc, de faire l'acte antisocial annuel par excellence : partir en vacances.

Voir aussi le site Internet du sociologue Laurent Muchielli qui livre une analyse intitulée : "Dangereuse politisation et inquiétante ethnicisation du football", ici.

PS : l'équipe de France a connu bien d'autres heures sombres. Que l'on se rappelle, par exemple, la non-qualification à l'automne 1993 pour la Coupe du monde de 1994 aux USA, après les défaites consécutives contre Israël et surtout la Bulgarie, dans les derniers instants de la partie (je m'en souviens très bien : j'étais au Parc-des-Princes pour les deux matchs). Il serait ainsi éclairant de regarder les réactions suscitées par ce "fiasco" : polémique sportive, c'est certain (demandez à Ginola, on lui en parle encore). Mais l'affaire avait-elle pris une telle ampleur jusqu'à être utilisée comme symbole de la grave crise économique et sociale traversée par le pays alors ?