logo_franceinterDepuis le 27 juin, France Inter propose, dans le cadre de sa programmation estivale, un rendez-vous hebdomadaire consacré à l'Italie : Ciao Ragazzi. Après avoir sillonné ce beau pays en long et en large pendant plusieurs mois, le correspondant permanent à Rome, Eric Valmir, nous offre ainsi chaque samedi à 18h10 une ballade radiophonique d'une petite heure pour mieux comprendre, loin des idées reçues, les Italiens, évoquer la politique, l'immigration, la religion, etc. Après Naples, Stromboli (une île de l'archipel éolien), la Toscane et les Marches, les Pouilles (et en particulier le Salento, autour de Lecce à l'extrême sud de la région), l'émission du 25 juillet était consacrée à Rome, une ville tellement fascinante, excitante... et complexe ! Or, quoi de mieux pour saisir la ville éternelle que le calcio ? Ou comment appréhender la romanità à travers le prisme de la passion pour l'AS Roma...

Petite présentation de l'émission :

Ciao Ragazzi
Par Eric Valmir
Le samedi, de 18h10 à 19h

rome_073Rome vue de l'intérieur, loin de son histoire riche et foisonnante, loin de ses attraits qui en font la plus belle ville au monde... La fierté des Romains se mesure aujourd'hui à travers la représentation de son équipe de foot : la Roma. Incarnés par la louve, les giallorossi défendent l'orgueil local face à l'arrogance du nord milanais. La Roma n'est pas seulement une question de football. C'est un lien clanique et familial, parfois facteur d'intégration pour qui vient de l'étranger. La question identitaire est forte, à tel point que le Français Philippe Mexès est une star de l'équipe, non pas en raison de ses compétences sur le terrain, mais parce qu'il parle parfaitement le dialecte romain. En parallèle de cette reconnaissance existe une indifférence pour ne pas dire une intolérance de l'homosexualité. A Rome, il y a le Vatican qui a pesé de son poids pour que ne soient pas reconnus les droits civils des couples homosexuels et lesbiens (le Dico équivalent du Pacs jamais voté). Rome en 2009 à travers deux visions qui émergent parmi tant d'autres.
Voir également la page de l'émission sur le site Internet de France Inter

En juin 2007, j'ai effectué deux séjours en Italie (à Bologne et à Rome) pour le besoin d'une enquête sociologique sur le supportérisme menée avec Jean-Charles Basson, politiste à l'université de Toulouse III. Celle-ci s'inscrivait dans le cadre d'une recherche sur les politiques européennes de lutte contre le hooliganisme commanditée par l'Institut national des hautes études de sécurité (INHES-Ministère de l'Intérieur), déjà évoquée dans des billets précédents (ici et ). Ainsi, je livre ci-dessous un court extrait du chapitre du rapport de recherche consacré à Rome (intitulé "Ethnologie de la tifoseria de Rome. Violences, racisme et déstabilisation du supportérisme en Italie", 46 pages) dont je suis l'auteur.

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"En italie, le patriotisme local - le campanilisme - est très présent dans un pays unifié il y a un siècle seulement. A ce titre, la ville de Rome présente une configuration singulière en matière de football. Comme Gênes, Milan, Turin ou Vérone (et à la différence de la situation française), la capitale italienne abrite deux équipes, la Lazio et l'AS Roma, et genère ainsi un supportérisme partagé qui attise les rivalités. Evoluant au plus haut niveau du championnat italien, la série A, et siègeant au Stade olympique de Rome, les deux clubs s'affrontent régulièrement lors de derbies passionnés (...).

La partition de la ville entre les deux clubs reflète et accuse plus largement des divisions politiques et sociales (et semble ainsi transposer dans l'espace du football le mythe des frères Romulus et Remus, fondateurs de la cité). Fondée le 9 janvier 1900, sur l'initiative de gentlemen romains, la Società Sportiva Lazio 1900 SpA est le club le plus ancien à Rome. L'équipe dirigeante adopte les couleurs biancocelesti (bleu ciel et blanc) en référence au drapeau de la Grèce et à l'idéal olympique et prend pour emblème un aigle, symbole des légions impériales de la Rome antique et, par extension, de la puissance contemporaine de la ville et de sa région (lazio est le nom italien de la région de Rome, le Latium). Quant à la fondation de l'AS Roma, elle trouve son origine dans une double ambition, sportive et politique, impulsée par le régime fasciste dans les années 1920. Il s'agit, d'une part, de constituer un grand club à partir des meilleures équipes romaines évoluant alors dans le championnat italien, au nombre de cinq (Alba, Fortitudo, Pro Roma, Roman FC et la Lazio), pour renforcer l'image de Rome et contester la réussite sportive des clubs du Nord (la Juventus de Turin, l'AC Milan, l'Inter de Milan, le Genoa, Bologne et l'US Pro Vercelli se partagent le titre de champion d'Italie depuis la création du championnat national en 1898). Il s'agit, d'autre part, de créer un club auquel les travailleurs romains puissent s'identifier. Si les dirigeants de la Lazio refusent le projet, la fusion des quatre autres équipes donne naissance à l'AS Roma le 22 juillet 1927. Le club, surnommé la Magica, adopte le rouge et le jaune (giallorossi), qui représentaient aussi les couleurs de la bannière du Capitole.

L'espace du football romain est ainsi constitué par une configuration dans laquelle s'opposent deux clubs dont les propriétés respectives, pensées sur un mode binaire, semblent faire système aux yeux des tifosi. Etre laziale, c'est surtout ne pas être romanistà (et réciproquement), confirmant par la même occasion que, bien souvent, l'identité se construit autour de la négation. Les couleurs vives et chaudes des maillots de l'AS Roma (le rouge, couleur de la passion) répondent aux coloris plus sobres des tuniques de la Lazio (les joueurs de la Roma sont surnommés les peperone, les poivrons, par les supporters rivaux de la Lazio). Cette dernière a été fondée sur une initiative individuelle (de quelques gentlemen) quand l'AS Roma résulte d'un dessein politique et collectif. Mais ce découpage binaire s'applique également à l'espace géographique des deux clubs, celui de leurs origines comme celui de leur ancrage contemporain, réel et supposé. La Roma, dont le nom évoque la ville elle-même (les joueurs sont parfois surnommés i Lupi, les loups), est historiquement associée au Testaccio, un quartier populaire du centre-ville où l'équipe a longtemps joué. A l'inverse, la Lazio, dont le nom ne fait aucune référence directe à Rome, est perçue comme l'équipe ambassadrice de toute une région. Fondé en outre dans un quartier aisé de la périphérie nord de la ville, le Prati, le club conserve encore aujourd'hui une image bourgeoise, ralliant majoritairement des partisans issus des couches moyennes urbaines. Rivales, les deux équipes partagent pourtant le même stade depuis le début des années 1950. Construit en 1937 dans le cadre d'un vaste projet de complexe sportif initié par Benito Mussolini (et alors dénommé Stadio dei Cipressi), puis rénové pour l'organisation des Jeux olympiques d'été de 1960, le Stadio Olimpicoa a conservé l'empreinte originelle : lignes monumentales, statues imposantes, large entrée avec allée et obélisque... Depuis les années 1970 et la structuration du mouvement ultrà Rome, les supporters de la Roma et de la Lazio disposent chacun de leur propre camp. Les romanisti occupent la curva sud, la tribune sud, alors que la curva nord est le territoire des laziali, les supporters reprenant ainsi une partition géographique (et les représentations qui y sont associées) également vraie pour les sièges sociaux des équipes. Celui de la Roma se situe à une quinzaine de kilomètres au sud de Rome alors que celui de la Lazio est implanté à une trentaine de kilomètres au nord de la capitale italienne... Notons encore que les deux équipes ont longtemps été associées à une sensibilité politique différente : de gauche pour la Roma et de droite pour la Lazio. L'attribution de cette identité a sans doute trouvé une part de son assise récemment dans l'affichage politique des groupes de supporters ultras soutenant ces deux clubs dans les années 1970 et 1980. Dans les tribunes, cette partition, autrefois significative, n'a aujourd'hui plus aucun fondement (...)".*

 

* Pour citer cet extrait : L. Lestrelin, "Ethnologie de la tifoseria de Rome. Violences, racisme et déstabilisation du supportérisme en Italie", in A. Tsoukala, J.-C. Basson, L. Lestrelin, L. Sallé, Les enjeux des dispositifs actuels de lutte contre le hooliganisme en Europe, Rapport pour l'Institut national des hautes études de sécurité du Mnistère de l'Intéieur, Toulouse, 2008, p. 94-96.

 

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Si les Irriducibili de la Lazio (le groupe leader de la curva nord, très médiatisé...) ne cachent pas leur sympathie pour les thèses fascistes, les ultras romanisti partagent aujourd'hui assez largement cette inclinaison idéologique. Depuis les années 1990, la "droitisation" de la curva sud est, en effet, manifeste (ne demeure qu'un groupe d'ultras réputé pour son ancrage à gauche, encore que ses dirigeants se déclarent désormais apolitiques, les Fedayn). Croix celtiques, flambeaux voire croix gammées, portraits de Benito Mussolini, banderoles ou chants explicites dans les gradins, graffitis racistes, symboles fascistes et nazis (faisant référence au football et au supportérisme) sur les murs de la capitale... Constatés à Rome, ces incidents montrent la lente dégradation de la situation du supportérisme ultra en Italie : affaiblissement des groupes structurés et "parcellisation" des tribunes, radicalisation des comportements déviants et déplacement des violences, développement du racisme, haine contre la police, relations ambivalentes nouées avec les dirigeants des clubs... Au-delà, c'est l'échec de la politique italienne de contrôle du supportérisme violent qui est à souligner.

Cette situation fait écho au road-movie d'Eric Valmir qui aborde la question de l'homophobie en Italie...

Il est possible de télécharger l'émission sur le site de France Inter ou ici : CIAO20090725
Je ne peux, enfin, que conseiller la lecture du blog tenu par Eric Valmir, un pur délice.

visuesprome



 

Buone vacanze a tutti !